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Mon père s'assit: il étoit extrêmes ment sérieux. Après deux ou trois phrases insignifiantes, il dit à madame d'Estouteville qu'il comptoit partir pour ses terres à la fin de la semaine, et y passer six mois. Il ne m'en avoit pas encore parlé. Je trouvai quelque chose de cruel à m'annoncer ce départ devant du monde, sans m'avertir, sans me donner le temps d'y préparer Athe nais.... Ah! si mon père s'étoit seulement donné le temps de la connoître; de l'apprécier, je suis convaincu qu'il l'auroit aimée, et lui auroit confié mon bonheur sans inquiétude.

Cette nouvelle fut uil coup de foudre pour Athénaïs comme pour moi. Sa contenance changea : trop émue, trop agitée, ne pouvant se contraindre, elle laissa son ouvrage pour quitter la chambre. Comme elle la traversoit, je m'approchài d'elle, lui ouvris la porte, et n'eus que le temps de lui dire tout bas- " Si vous vouliez, nous nous ver" rions tous les jours.” Dès qu'elle fut sortie, j'allai me cacher derrière le cercle. Là, je ne voyois plus, ne sentois plus ; je ne puis dire ce que j'é prouvois

. Six mois sans se revoir! impossible! Laisser non père partir seul ! l'abandonner dans cette terre où il m'a élevé! lui paroître ingrat! I vaudroit mieux mourir,

Cependant il n'y avoit devant mes yeux, dans mon cæur, qu’Athénaïs pâle, traversant cette chambré en se traînant à peine. Aussi, au premier bruit, à la première personne qui vint, je m'échappai, et montai chez madame de Rieux.- Ah! Eugène, me dit-elle, “ les torts sont toujours punis. Un

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“ vain orgueil m'a fait désirer que votre

père me regrettât: j'ai voulu être ai“ mée de vous ; et c'est moi qui aïine ! " moi, qui serai malheureuse.” Avec quelle tendresse je la rassurai sur mes sentiments, mais en lui avouant que j'accompagnerois mon père ! -" Cédez

au désir de madame d'Estouteville; “ faites annuler votre mariage : alors

j'aurai le droit de demander à mon père de vous recevoir comme sa fille, comme ma femme; enfin, de mettre

au bonheurde vivre avec vous la con* dition de le suivre dans ses terres. Elle s'y refusoit encore; mais ce n'étoit plus cette ferme résolution de la veille: la certitude d'être six mois séparés la laissoit sans force pour refuser le seul moyen de nous voir. Aussi, après avoir hésité quelques instants, elle me permit d'engager la maréchale à commencer les démarches nécessaires pour lui rendre sa liberté. Cet aveu dissipa toutes mes craintes; et, forcés de prévoir quelques peines, au moins nous ne craignions plus de malheurs.

Madame d'Estouteville vint nous rejoindre. Elle me gronda d'avoir suivi sa petite-fille; elle la réprimanda de n'avoir pas été plus maîtresse d'ellemême. Je lui demandai d'approuver notre union : elle nous écoutoit comme des enfants qui se bercent d'espérances trompeuses.

Alors, à genoux aux pieds d'Athé. nais, et, avec la gravité, la solennité que j'aurois mise devant les autels, je lui dis :-“ Il m'est impossible de dé

terminer l'instant où mon père con“ sentira à notre mariage; mais j'ai

A

« le droit de vous jurer que jamais " ni mon cæur, ni ma main, ni mon

nom n'appartiendront à une autre

femme, et que je suis à vous pour " toujours. Sachez, dis-je à madame “ d’Estouteville, que lorsque j'appren“ drai à mon père qu'Athénais a reçu

ma promesse, mon serment, peut“ être en sera-t-il affligé jusqu'à ce " qu'il la connoisse davantage; mais “ lui-même ne supporteroit pas l'idée " d'un fils parjure; il préfère mon honneur à

vie.”—"Ce n'est pas assez, répondit madamed’Estouteville; " les rapports de naissance, les avantages

de fortune ne suffisent pas. Il faut que ma petite-fille soit reçue de

votre père, comme pouvant contri“ buer à la gloire et au bonheur de sa " maison."Je nie relevai sans lui ré

ma vie."

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