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-"Non, amitié rassure mon ame.”

" Eh bien! amitié.” Aussitôt elle a fait quelques accords et a chanté :

De plaire un jour, sans aimer, j'eus l'envie;
Je ne voulois qu’un simple amusement:
L'amusement devint un sentiment;
Ce sentiment le bonheur de ma vie. *

· Moi, faire le bonheur de sa vie ! que j'étois ému! J'osois à peine respirer ; il me sembloit que je laisserois voir toute ma joie, si je ne parvenois pas à contraindre toutes mes impressions.

Madame d'Estouteville a aperçu le trouble qui nous agitoit, et peut-être pour nous avertir de le dissimuler, elle a dit à Athénaïs : “Ce couplet est d'au“ tant plus joli que vous pourrez chan« ter alternativement bonheur ou mal

* Vers de madame la marquise de Boufflersa

heur de ma vie ; la mesure du vers " s'y trouvera également.” “Ah! “ pour cela; a répondu madame de Rieux, c'est comme la vie elle“ même; malheur ou bonheur, la me 16. sure des jours est égale aussi."

J'ai trouvé qu'elle avoit fort bien répondu, et l'ai approuvée de mes regards. J'étois très-satisfait. Pourquoi cher cher à lui inspirer des craintes ? Elle a posé sa harpe avec un peu d'humeura, s'est mise à, son ouvrage, et madame d'Estouteville a eu l'air assez mécontent.

Athénaïs avoit pris de l'humeur contre sa grand’mère ; je ne sais par quelle fatalité j'en ai pris aussitót contre mon père. Il a parlé de la jeunesse, de son imprévoyauce.- Combien, disoit-il, « les jeunes gens, en écoutant leurs

u parents, éviteroient de fautes et de * chagrins ! Il étoit évident qu'il avoit aperçu la petite fâcherie de madame de Rieux, et se plaisoit à le lui faire sentir. Que de belles choses il nous a dites sur la modération, la circonspection, la raison! Pendant qu'il parloit, je ne pouvois m'empêcher de sourire à ce vain espoir d'une sagesse prématurée. Il répétoit que l'expérience des pères étoit perdue pour les enfants; et je trouvois, moi, qu'elle étoit également perdue pour les pères. Aussi ai-je dit à madame d'Estouteville :" Mon excellent père désire " que ina barbe pousse blanche." IL m'a regardé avec assez d'indulgence, et n'a pas eu l'air de trouver que j'eusse grand tort. Athénais, à son tour, m'a témoigné, par un petit signe, combien elle étoit satisfaite que je n'eusse rien laissé à dire à mon père. *

Que nous sommes heureux ! pas un sentiment qui ne soit partagé; pas un mot qui ne soit entendu; pas un regard, pas un mouvement qui nous échape. Que nous sommes heureux ! , CHAPITRE IV.

J'ai osé .dire que j'étois heureux...... Ah ! que masituation est changée ! Il y a déjà long-temps que je n'ai écrit. Je crains d'envisager l'incertitude de mes espérances; car si j'en conserve, c'est parce que je m'attache à tout ce qui peut m'aveugler.

Accablé de véritables chagrins, je suis encore environné de mille petites contrariétés. Mon père voudroit toujours disposer de mon temps, ou du moins en connoître l'emploi. Nous ne sommes plus ensemble comme nous étions avant son départ. Ces trois mois,

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