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"S j'en ai été fâchée, car je craignois “ qu'elle ne fût inquiète: point du tout, “ elle a ri, et depuis ce moment elle " est extrêmement gaie...... Eugène !

Eugène! ce n'est qu'une folie, je “ n'en doute pas ; mais encore dites-la“ moi: que je vous plaigne, ou vous “ gronde."

Avec quel empressement j'ai couru chez madame d'Estouteville!J'étois sûr que madame de Rieux étoit contente de ma fidélité à tenir la parole que je lui avois donnée. Aussi comme elle m'a réçu! Quelle satisfaction dans ses yeux! Oh! comment exprimer cette sorte d'enchantement qui suit le plaisir d'avoir fait quelque chose d'imprévu,d'extraordinaire, pour ce qu'on aime ! Comme elle passoit et repassoit devant moi sans besoin, seulement pour me dire tout

bas, bon Eugène ! mon cæur étoit enivré de joie.

: Madame d'Estouteville m'a demandé ce qui m'avoit amené la veille à une heure aussi étrange. J'ai osé l'embrasser pour la première fois: la mère d'Athé. naïs étoit devenue la mienne. Je la serrois dans mes bras ; elle s'impatientoit, renouveloit ses questions; je ne savois que lui répondre: enfin je lui ai dit

que je l'ignorois.--" Comment, vous l'i* gnorez? et qui avez-vous demande?" -_" Ah! personne que

vous.”

"_“Personne que moi n'est pas poli!”“ Maman! ma bonne maman,' lui di

sois-je en imitant le ton doux, et ca« ressant d'Athénaïs ne grondez pas, W ne parlez même pas ; je suis trop « heureux."__"'Mais je ne suis point

votre maman; je ne suis point con6 tente, et je veux vous parler.”“ Une autre fois,” a dit madame de 6 Kieux si tendrement, si doucement!” -"Non, mes enfants,” a repris madame d'Estouteville, croyant que nous. écouterions sa prudence. Mais cette expression, mes enfants, avoit retenti jusqu'au fond de nos cours. Nous la : répétions avec une joie insensée. Je suis tombé à ses pieds : Athénaïs l'em-brassoit pour la remercier, l'embrassoit encore pour l'empêcher de gronder, et madame d'Estouteville a fini par n'avoir pas le courage

de troubler notre bonheur. Au milieu de tous nos transports, je me suis rappelé l'heure du dîner de mon père, et les ai quittées aussitôt sans m'arrêter une minute. Oh ! j'avois besoin aussi que mon père fût: content.

Dans le courant du jour, je me suis prêté à toutes ses volontés avec empressement. Le soir il m'a proposé de faire des visites; j'y ai consenti avec plaisir : par-tout je portois la bienveillance, la satisfaction dont mon caur étoit rempli. D'ailleurs j'avois un peu l'espoir de revoir madame de Rieux. Mon père ne manque à rien; et certes, dans nos devoirs de parenté, Madame d'Estouteville ne pouvoit pas être oubliée. Mais mon père est aussi un homme d'ordre, et naturellement il arrange ses courses pour que ses chevaux fassent le moins de chemin possible. C'est donc à sa dernière visite qu'il a donné l'ordre d'aller chez ma dame d'Estouteville...

Quel battement de coeur en arrivant près de la maison de madame de

Rieux ! En vérité je m'aime davantage: la vie m'est plus chère ; j'ai une bien autre opinion de moi-même depuis que je suis aimé d'elle.

Lorsque nous sommes arrivés chez la maréchale, Athénaïs faisoit de la musique. Après les premiers compliments d'usage, mon père l'a priée de lui permettre de l'entendre. Je me suis rappelé le jour où elle m'avoit si sèchement refusé de chanter; je me suis approché de sa harpe.—" Accor.: dez-moi aujourd'hui, lui ai-je dit

tout bas, de choisir l'air que vous “ préférez.”—“ Je le veux bien, a-t“ elle répondu de manière à n'être “ entendue que de moi, si auparavant

vous prononcez, encore le mot d'a“ mitié.”—“Disons affection, chacun “ de nous entendra ce qu'il voudra."

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