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CHAPITRE XIII.

Les jours suivants mon père; morné, abattu, oublioit même de me parler. Je me persuadai qu'il avoit lu la lettre de madame d'Estouteville à l'embarras qu'il éprouvoit. Ce n'étoit plus l'homme qui croyoit avoir raison sur le passé, mais bien celui qui pensoit encore ne pas se tromper sur l'avenir.

Dans une perpétuelle contrainte l'un vis-à-vis de l'autre, il me devint impossible de rester près de lui. Je passois les jours entiers à la chasse. Un exercice violent, une fatigue accablante me procuroient seuls un peu de som

meil. Je sentois s'éteindre mes forces, ma santé, ma jeunesse. Rentrant un soir plus tard que

de coutume, et au moment où mon père alloit souper, il s'arrêta devant moi en passant, me regarda, et me dit : “Vous

ne pouvez donc surmonter un sentiment qui feroit mon malheur?”" Le surmonter ? jamais. Le sacrifier ?

toujours. "_"Ne craignez-vous pas, mon fils, que cet exercice immodéré

ne nuise à votre santé ?"_" Mon us

père, je ne le crains pas.” Il baissa les yeux, et ne me parla plus de la soirée.

Le lendemain à l'heure ordinaire on apporta les lettres ; et suivant son usage

il

posa sur la table celle de madame de Rieux. Je la pris, je sortis pour la lire; ainsi que moi n'osant entrevoir aucune espérance et dégoûtée de l'avenir, elle m'écrivoit : « Je vis “ seule; ma plus douce pensée est d'of“ frir à votre mère souffrance pour " souffrance, malheur pour malheur, “ années pour années; car

années; car je suis bien jeune, et comme elle je voudrois mourir.

Ah! j'avois la force nécessaire pour supporter mes peines, mais celles d’Athénaïs me laissoient sans courage.

Mon père ne me voyoit plus qu'aux heures des repas; encore étoient-ce les dehors de convenance qui me ramenoient. Tout le jour, au milieu des bois, je luttois dans ces combats intérieurs qui usent et l'esprit et la vie.

Une après-dinée qu'il faisoit un temps affreux, mon père s'approcha de moi avec timidité. Lui, réduit à ine crain

dre! et je me plaignois !-" Mon fils,

me dit-il, vous n'êtes pas bien, ne “ sortez pas aujourd'hui, votre père “ vous en prie."--Il s'en alla sans at: tendre ma réponse ; et je restai comme attaché dans cette chambre: il m'auroit été impossible de sortir.

Accablé d'idées sombres je sentois sans regret mes forces diminuer, ma jeunesse se flétrir. “ Près de ma fin,

me disois-je, il permettra que la main « d'Athénaïs

la mienne." Foible, fatigué, je m'étois jeté sur un canapé, et m'y étois endormi. En m'éveillant je vis mon père assis près de moi. Des larmes couloient de ses yeux : je me relevai presque console: mon père me plaignoit ..... Je pris są main; il me l'abandonna, et sans me regarder, et bien bas, comme s'il eût craint de s'entendre : - " Mon fils,

presse

VOL. II.

me dit il, je ne puis consentir, encore moins contribuer, au mariage

que vous désirez; partez pour Paris, arrangez votre bonheur comme

vous l'entendrez; envoyez-moi les papiers où mon nom sera nécessaire;

je les signerai sans les lire;" et il trembla en ajoutant: “ La femme que « vous m'amenerez séra ma fille.Je me précipitai à ses pieds. “ Lais“ sez-moi à ma douleur, lui dis-je,

ou consentez sans réserve. Peut“être qu'Athénaïs accepteroit aujour« l'hui la condition que vous im

posez; inais le temps viendrà où elle * la trouvera offensante, et me repro« chera sa foiblesse. Mon père, je vous

en conjure, prenez pitié de mon ir avenir."

Il essaya doucement

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