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parti trop brillant pour ne pas flatter l'orgueil de monsieur d'Estouteville ; il consentit donc avec joie à cet établissement.

“ Chacune des lettres d'Alfred me conjuroit de marier Amélie, d'assurer son indépendance et sa liberté; chaque jour elle me voyoit malheureuse, et pleurant l'absence d'Alfred. Séduite par l'espérance de rendre un fils à sa mère, elle promit à son oncle, sans me consulter, d'épouser le comte de Rothelin.

“ Dès que monsieur d'Estouteville eut obtenu ce consentement, il craiguit que la sincère Amélie n'avouât à votre père les sentiments qu'Alfred lui avoit inspirés. Quoique monsieur d'Estouteville les traitât de folie, il sentoit gependant que cet aveu pourroit rendre cette union malheureuse. Ce fut lui qui exigea que jamais sa nièce ne verroit le comte seul avant son mariage. Votre père approuva cette mesure, parce que n'étant point contraire à nos . mæurs, elle entroit dans la sévérité de ses principes.

“ Lorsque votre père me demanda la main d'Amélie, je ne doutai pasi que monsieur d’Estouteville ne fût séduit par la proposition d'un mariage si désirable. Voulant laisser à ma pauvre Amélie le temps de rassurer son courg. je confiai à monsieurde Rothelin ledésir que j'avois de ne pas l’établir avant deux ans. Hélas ! il n'aperçut dans cette réso-, lution que le regret de la lui voir préférer à ma fille. Enfin, cette destinée qui semble favoriser les évènements dont il ne doit résulter que des suites, funestes, cette destinée entraînoit vo. tre père.

Que ses reproches sont injustes ! Assurément il n'étoit pas homme à demander un conseil.; et la réflexion même lui inspiroit de la défiance.

“ Dès l'instant où monsieur d'Estouteville connut les intentions de votre père, il résolut de lui donner Amélie. J'osai m'y opposer encore : il ne m'accorda qu'un jour pour me décider d. conduire Amélie au couvent, ou à consentir a la marier. Effrayée de la voir à. seize ans prête à consumer sa jeunesse dans un amour,sans espoir, jenie persuadai

que par la suite ce sentiment du devoir qui satisfait et console, les bontés de monsieur de Rothelin, son poble caractère, les distractions du monde, effaceroient ces premières impressions.

Cependant, plus tremblante qu'elle: même, je l'accompagnai à l'autel; mais. Amélie pria, et j'espérai.

“Je ne me fais qu'un reproche, c'est de n'avoir pas lutté plus fortement contre la volonté de monsieur d'Estouteville. Toutefois, aujourd'hui même je suis encore persuadée que, loin de le convaincre, je n'aurois fait que l'irriter.

“ Votre père emmena sa femme: Alfred revint; son cœur étoit rempli de souffrance et d'amour; nous passamessix mois ensemble ; monsieur d'Estouteville menant dans le monde son fils aîné, moi, restant avec mon cher Alfred.

“ La guerre se déclara: mon fils, mon Alfred, fut mortellement blessé ; je ne puis encore tracer ce mot sansfrémir! Je l'aderois, n’existois que pour lui, et mon Alfred n'étoit plus! Mou-rante moi-même, je m'occupai d'Amélie. Mon cæur vouloit se persuader que mon fils me verroit encore soigner celle qu'il avoit aimée; je lui envoyai. ma fille. Sophie près de moi, Sophie absente, ma douleur, mes regrets, étoient les mêmes: je ne pouvois être consolée.

“En apprenant sa fin, je la pleurai comme si je perdois Alfred une seconde fois. A son retour, Sophie m'avoua qu'après la mort d'Amélie, votre père désespéré m'accusoit de son malheur. Ma fille ne pouvoit me justifier sans accuser son père ; entre deux devoirs: également sacrés; le silence seul est. permis.

“Cependant, à genoux près de votre petit berceau, couvrant votre visage de

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