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pleurer seule, m'abandonne tout le jour; et le soir, j'aperçois trop la violence qu'elle se fait pour venir m'ac corder quelques instants. J'aurois droit de me plaindre, mais ne puis que m'affliger : qu'il faut qu'Athénaïs soit malheureuse pour être si différente d'ellemême!

“ Aussitôt après mon mariage, je m'étois si tendrement attachée à la sæur de monsieur d’Estouteville, que nous étions devenues inséparables. A sa mort, je me chargeai de sa fille et l'ai toujours regardée comme la mienne.

Monsieur d'Estouteville n'aimoit son fils aîné; lui seul, dès l'âge le plus tendre, étoit admis près de lui dans le salon. Alfred, Sophie, Amélie, res. toient dans leur appartement, et ne venoient dans le mien que lorsque leur père étoit absent.

que

ri Il s'établit entre eux une espèce de famille à part. Si Alfred, Amélie eussent été seuls, leur extrême affection auroit éveillé ma prudence; mais Sophie étoit avec eux, Sophie les chérissoit autant qu'ils s'aimoient; et sa présence jetoit une couleur égale et fraternelle sur leur liaison.

La préférence, si hautementavouée, de monsieur d'Estouteville pour son fils ainé in'indignoit. Hélas ! croyant seulement dédommager nion second fils, je me laissois aller à la même injustice, et ne pensois qu'à mon Alfred. Il venoit d'avoir dix-neuf ans, lorsque son père me déclara qu'il devoit prononcer ses yeux. Son entrée dans l'ordre de Malte étoit une chose convenue, décidée depuis sa naissance; il portoit même la croix dès le berceau : aussi,

quelle fut ma surprise lorsqu'il me demanda du temps pour se résigner à sacrifier sa liberté ?

“ Je ne savois comment faire part de cette réponse à monsieur d'Estouteville, l'homme le plus despote qui ait jamais existé. Peut-être devrois-je aujourd'hui comme alors jeter un voile sur ses défauts; mais il s'agit du bonheur d'Athénaïs, et je ne puis me taire.

Dans le monde on me croyoit maitresse absolue de mes enfants. Je paroissois tout diriger dans ma maison, parce que monsieur d'Estouteville dé. daignoit de transmettre ses ordres à un autre qu'à moi; au fait, je ne décidois sur rien, ne disposois de rien, et chaque matin, en trois mots, il me signifioit ses volontés.

“ Je l'avois épousé fort jeune, lui

étois entièrement soumise, et je savois trop combien il étoit inutile de chercher à l'attendrir. Ce fut donc Alfred que j'essayai de ramener: il me répondoit avec calme, mais différoit toujours le moment de s'engager. Cette résolution dans le caractère le plus doux, le plus tendre, ne pouvoit qu'être l'effet d'une passion ; et j'avois presque deviné ses sentiments, lorsqu'il me les avoua.

“ Alfred, Sophie, à genoux devant moi, me firent promettre que je tenterois de fléchir monsieur d'Estouteville. Dieu m'est témoin si je les aimois, et n'aurois pas donné ma vie pour le bonheur d'Alfred.

“ Aux premiers mots que je hasardai, monsieur d'Estouteville ne parla que d'éloignement, de séparation, de la nécessité d'arracher mes enfants à ma foiblesse. Une commanderie, que ses pères avoient fondée lors de la création de l'ordre, étoit vacante, et, par le mariage d'Alfred, sortiroit de sa maison. D'ailleurs il ne pouvoit supporter l'idée de partager sa fortune entre ses deux fils.

6 Monsieur d'Estouteville ordonna qu'Amélie partiroit le lendemain pour l'abbaye de Chelles, s'y feroit religieuse, ou du moins n'en sortiroit pas, même pour une heure, tant qu'il existeroit.

“ Ce fut lui qui voulut conduire sa nièce au couvent. Alfred resta près de moi : Sophie, qui avoit un peu de la fermeté de son père, l'encourageoita une respectueuse résistance. Monsieur d'Estouteville s'en aperçut, et la mit dans un monastère différent de celui où étoit Amélie.

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