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trant sa place." Elle venoit ici tous “ les jours, me dit-il. Bien souvent j'ai "ýú des pauvres à genoux derrière

elle, attendant avec confiance qu'elle ^ eût fini de prier. En s'en allant, elle or les devinoit et leur donnoit; car ja" mais les pauvres n'ont été obligés « de lui demander deux fois." -Je le priai de m'envoyer le nom, l'état de toutes les familles dont ma mère prenoit soin.-" Prenoit soin? reprit-il. Non, * elle ne prenoit pas soin; elle donnoit os indifféremment à tous les malheu. “ reux qui se présentoient. Monsieur " le comte encourage et paye le travail, GK Madame la comtesse secouroit la “ douleur; triste, pensive, les pauvres

mêmes évitoient de la distraire ; ils ki se bornoient à se mettre sur son pas.

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sage ; c'étoit assez pour eux et pour u elle.”

A l'heure du dîner, je revins près de mon père; loin de me ramener au sou. venir de ma mère, il parut éviter d'en prononcer le nom.

Le soir il fit une grande promenade; je l'accompagnai. Le jour commençoit à tomber, quand nous retournames sur nos pas. Cette obscurité enhardit mon courage; j'arrêtai mon père lorsqu'il alloit rentrer dans le château. _“Ras

surez-moi, lui dis-je. Après cette

mort cruelle, combien vous fûtes “ malheureux!"-"Oui, mon fils, mais “ le temps et la volonté finissent tou,

jours par donner la force de vaincre "ses passions, et même ses peines." “ Mon père, qui vous soigna dans ce premier instant?”—Il ne me répou« dit point, hâta sa marche;, je ne le quittai pas.--"Mon père, par pitié, ras,

surez mon cour; dites-moi qui resta « près de vous dans ce premier mo« went?"-Il évitoit de nie répondre. Enfin, poursuivi par mes questions, il me dit en baissant les yeux: “Sophie. -“ Ah! je respire,

respire, mécriai-je, Sophie se placera donc entre maclame " d'Estouteville et Athénaïs !” Si

Sophie eût vécu, peut-être serois-je 6 moins sévère, reprit-il; mais maL" dame de Rieux a été élevée par sa

grand’mère; elle l'aime; Dieu pré

serve que vous lui fassiez oublier ce “ premier devoir. Athénaïs a dû con

tracter la légèreté cruelle de madame. ". d'Estouteville, son égoïsme froide“ ment barbare; je vous empêcherai,

mon fils, d'être aussi malheureux que " l'a été votre père. Jamais Athénaïs

ne sera ma fille."--Il s'éloigna avec précipitation; je n'avois plus la force de le suivre.

Le voilà donc prononcé cet arrêt que je voulois éviter! Serai-je condamné à être un fils ingrat ou un ami perfide, parjure? Et quand je voudrois choisir, le pourrois-je ? Mon père, c'est ma religion. Athénaïs, c'est ma vie.

J'errois dans ses jardins, sans savoir où j'étois. Après avoir envisagé l'hor: reur de ma situation, j'en reprenois une nouvelle, pour en épuiser de même tous les côtés douloureux.

Il étoit onze heures lorsque je m'entendis appeler; mon père étoit à table. " J'ai craint, me dit-il, que vous ne fus"' siez souffrant, car c'est la première

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" fois que vous me faites attendre." Il mangea peu, me regardoit souvent, et détournoit promptement les yeux ; il sembloit qu'avec la volonté de m'affliger, il craignoit d'en envisager l'effet. Les jours suivants, même silence, même chagrin.

J'écrivis à Athénaïs pour lui peindre ma douleur, mon affection plus vive encore. Que de serments de lui appartenir un jour! avec quelle anxiété je lui répétois que nous étions éloignés, sans être séparés ! Cependant je me crus obligé de lui apprendre cette terrible résolution, et je frémissois en écrivant: Jamais Athénaïs ne sera ma fille !

On me reunit la réponse de madame de Rieux devant mon père. J'étois si ému, que je m'assis pour la lire, et puis je sortis de la chanıbre pour la relire

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