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pérament inaltérable dans les fatigues. Trop ami | regarde sa montre, il se lève et il se rasseoit: cependant du faste; engagé par ses espérances on sent qu'il n'est point à sa place, et que quelà une folle et ruineuse profusion; accablé de que chose lui manque. Il lui faut un théâtre, dettes contre l'honneur; peu sûr au jeu, mais une école, et un peuple qui l'environne; là il sachant soutenir avec impudence un nom équi- parle seul et long-temps, et parle quelquefois voque; sachant sacrifier les petits intérêts, et avec sagesse. Les obligations indispensables de la réputation même, à la fortune; incapable de sa place, ses études, ses distractions, ses attenconcevoir qu'on pût parvenir par la vertu; tions scrupuleuses pour les grands, la préoccu privé de sentiment pour le mérite, esclave des pation de son mérite, ne lui laissent pas le loisir de grands, né pour les servir dans le vice, pour cultiver ses amis, ni même d'avoir des amis. Il les suivre à la chasse et à la guerre, et vieillir est ivre de ses talents et de la faveur du public. parmi les opprobres, dans une fortune mé- Le commerce des grands qui le recherchent diocre. lui a fait perdre le goût de ses égaux. Il s'ennuie de ceux qu'il estime, lorsqu'ils n'ont que de l'agrément et du mérite, quoiqu'il ne prime luimême que par cet endroit. Il n'honore que la vertu, et ne néglige que les vertueux. Laborieux d'ailleurs, pénétrant, d'un esprit facile et orné, fécond par sa vivacité et sa mémoire, mais sans invention; tel qu'il faut pour tromper les yeux du peuple et pour captiver ses suffrages.

IV.

Ergaste, ou l'Officieux par vanité.

Ergaste n'avoit ni esprit ni passions, mais une excessive vanité qui lui tenoit lieu d'ame, et qui étoit le principe de tout ce qu'on voyoit en lui, sentiments, pensées, discours; c'étoit là tout son fonds et tout son être. Il n'aimoit ni les femmes, ni le jeu, ni la musique, ni la bonne chère; tous les hommes, tous les pays, tous les livres, lui étoient égaux ; il n'aimoit rien. Tout ce qui donnoit dans le monde de la considération lui étoit également propre, et il n'y cherchoit que cela. Empressé par cette raison à faire valoir ses talents; servant beaucoup de gens sans obliger personne; facile et léger, il promettoit en même temps à plusieurs personnes ce qu'il ne pouvoit tenir qu'à une seule. Un étranger arrivoit dans la ville qu'Ergaste ne connoissoit point, il alloit le voir le premier, lui offroit ses chevaux et sa maison, et faisoit redemander à son ami un remise qu'il l'avoit forcé de prendre peu auparavant. Toujours vain et précipité dans ses actions, et aussi peu capable de bien faire que de bien penser.

V.
Calistène.

Calistène ne connoît pas le plaisir qu'il peut y avoir dans un entretien familier, et à épan

cher son cœur dans le secret. S'il est seul avec

une femme ou avec un homme d'esprit, il attend avec impatience le moment de se retirer. Quoiqu'il soit assez vif, il paroît froid. Quoiqu'il soit grand parleur, il ne parle point; il bâille, il

VI.

Cotin, ou le bel esprit.

Cotin se pique d'estimer les grandes choses, parcequ'il est vain. Il affecte de mépriser l'éloquence de l'expression et la justesse même des pensées, qui, à ce qu'il dit quelquefois, ne sont point essentielles au sublime. Il ignore que le génie ne se caractérise en quelque sorte que par l'expression. La seule éloquence qu'il aime est l'ostentation et l'enflure. Il réclame ces vers pompeux et ces magnifiques tirades qu'on a tant vantés autrefois :

Serments fallacieux, salutaire contrainte,
Que m'imposa la force et qu'accepta ma crainte,
Heureux déguisements d'un immortel courroux,
Vains fantômes d'État, évanouissez-vous!

Et vous qu'avec tant d'art cette feinte a voilée,
Recours des impuissants, haine dissimulée,
Digne vertu des rois, noble secret de cour,
Éclatez, il est temps, et voici votre jour.

Cotin sait encore admirer des sentences et des

antithèses, même hors de leur place; mais il ne connoît ni la force, ni les mouvements des

Dans le manuscrit on lit il réclame ; si l'auteurn'a pas voulu

dire il déclame, il donnoit au verbe réclamer une autre accep

tion que celle reçue de nos jours, Il lui fait signifier, il dit une

seconde fois, il répète. B.

passions, ni leur désordre éloquent, ni leurs hardiesses, ni ce sublime simple qu'elles cachent dans leurs expressions naturelles; car les hommes vains n'ont point d'ame, et croient la grandeur dans l'esprit. Ils aiment les sciences abstraites, parcequ'elles sont épineuses et supposent un esprit profond. Ils confondent l'érudition et l'étalage avec l'étendue du génie. Partisans passionnés de tous les arts, afin de persuader qu'ils les connoissent, ils parlent avec la même emphase d'un statuaire, qu'ils pourroient parler de Milton. Tous ceux qui ont excellé dans quelque genre, ils les honorent des mêmes éloges; et si le métier de danseur s'élevoit au rang des beaux-arts, ils diroient de quelque sauteur, ce grand homme, ce grand génie; ils l'égaleroient à Virgile, à Horace, et

à Démosthènes.

VIII.

Le critique borné.

Il n'y a point de si petit peintre qui ne porte son jugement du Poussin et de Raphaël. De même un auteur, tel qu'il soit, se regarde, sans hésiter, comme le juge de tout autre auteur. S'il rencontre des opinions dans un ouvrage qui anéantissent les siennes, il est bien éloigné de convenir qu'il a pu se tromper toute sa vie. Lorsqu'il n'entend pas quelque chose, il dit que l'auteur est obscur, quoiqu'il ne soit pour d'autres que concis; il condamne tout un ouvrage sur quelques pensées, dont il n'envisage quelquefois qu'un seul côté. Parcequ'on démêle aujourd'hui les erreurs magnifiques de Descartes, qu'il n'auroit jamais aperçues de luimême, il ne manque pas de se croire l'esprit bien plus juste que ce philosophe; quoiqu'il n'ait aucun sentiment qui lui appartienne, presque point d'idées saines et développées, il est persuadé cependant qu'il sait tout ce qu'on peut savoir; il se plaint continuellement qu'on ne trouve rien dans les livres de nouveau; et si on y met quelque chose de nouveau, il ne peut ni le discerner, ni l'apprécier, ni l'entendre: il est comme un homme à qui on parle un idiome étranger qu'il ne sait point, incapable de sortir de ee cercle de principes connus dans le monde, qu'on apprend, en y entrant, comme sa langue.

IX.

Batylle, ou l'auteur frivole.

Batylle cite Horace et l'abbé de Chaulieu pour prouver qu'il faut égayer les sujets les plus sérieux, et mêler le solide à l'agréable; il donne pour règle du style ces vers délicats et légers:

VII.

Egée, ou le bon esprit.

Egée, au contraire, est né simple, paroît ne se piquer de rien, et n'est ni savant, ni curieux; il hait cette vaine grandeur que les esprits faux idolâtrent, mais la véritable l'enchante et s'empare de tout son cœur. Son ame, obsédée des images du sublime et de la vertu, ne peut être attentive aux arts qui peignent de petits objets. Le pinceau naïf de Dancourt le surprend sans le passionner, parceque cet auteur comique n'a saisi que les petits traits et les grossièretés de la nature. Ainsi il met une fort grande différence entre ces peintures sublimes, qui ne peuvent être inspirées que par les sentiments qu'elles expriment, et celles qui n'exigent ni élévation, ni grandeur d'esprit dans les peintres, quoiqu'elles demandent autant de travail et de génie. Egée laisse adorer, dit-il, aux artisans l'artisan plus habile qu'eux; mais il ne peut estimer les talents que par le caractère qu'ils annoncent. Il respecte le cardinal de Richelieu comme un grand homme, et il admire Raphaël comme un grand peintre; mais il n'oseroit égaler des vertus d'un prix si inégal. Il ne donne point à des bagatelles ces louanges démesurées que dictent quelquefois aux gens de lettres l'intérêt ou la politique; mais il loue très sincèrement tout ce qu'il loue, et parle toujours comme il pense.

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Selon ces principes qu'il commente, il n'ose- | mode, il n'estime pas de tels personnages, qui roit parler avec gravité et avec force, sans bigarrer son discours de quelque plaisanterie hors de sa place: car il ne connoît pas les agréments qui peuvent naître d'une grande solidité. Batylle ne sait donner à la vérité ni ces couleurs fortes qui sont sa parure, ni cette profondeur et cette justesse qui font sa hauteur; ses pensées frivoles ont besoin d'un tour ingénieux pour se produire; mais ce soin de les embellir en fait mieux sentir la foiblesse. Une grande imagination aime à se montrer toute nue, et sa simplicité, toujours éloquente, néglige les traits et les fleurs.

n'ont été grands que par instinct, et les traite de petits génies, avec quelques femmes de ses amies qui ont de l'esprit comme les anges. En un mot, il est convaincu qu'on ne fait de véritablement grandes choses que par réflexion, et rapporte tout à l'esprit, comme tous ceux qui manquent par le cœur, et qui, croyant ne dépendre que de la raison, sont éternellement les dupes de l'opinion et du plus petit amourpropre.

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VARIANTES'.

X.

Ernest, ou l'esprit présomptueux.

I.

Titus, ou l'activité.

Un jeune homme qui a de l'esprit n'estime d'abord les autres hommes que par cet endroit ; et, à mesure qu'il méprise davantage ce que le monde honore le plus, il se croit plus éclairé et plus hardi; mais il faut l'attendre. Lorsqu'on est assez philosophe pour vouloir juger des principes par soi-même, il y a comme un cercle cipes par soi-même, il y a comme un cercle d'erreurs par lequel il est difficile de se dispenser de passer. Mais les grandes ames s'éclairent dans ces routes obscures où tant d'esprits justes se perdent ; car elles ont été formées pour la vérité, et elles ont des marques pour la reconnoître qui manquent à tous ceux qui l'ont reçue de la seule autorité des préjugés.

Titus se lève seul et sans feu pendant l'hiver; et quand ses domestiques entrent dans sa chambre, ils trouvent déja sur sa table plusieurs lettres qui attendent la poste. Il commence à la fois plusieurs ouvrages qu'il achève avec une rapidité inconcevable, et que son génie impatient ne lui permet pas de polir. Quelque chose qu'il entreprenne, il lui est impossible de la retarder; une affaire qu'il remettroit l'inquiétedre. Incapable de se fixer à quelque art, ou à roit jusqu'au moment qu'il pourroit la reprenquelque affaire, ou à quelque plaisir que ce puisse être, il cultive en même temps plusieurs sociétés et plusieurs études. Son esprit ardent et insatiable ne lui laisse point de repos; la conceux qui n'ayant point d'oreille font des systè-lui. Il ne parle point, il négocie, il intrigue, il versation même n'est pas un délassement pour mes ingénieux sur la musique ou prennent le parti de nier l'harmonie, et disent qu'elle est arbitraire et idéale, Ernest ose assurer que la vertu n'est qu'un fantôme; il est très persuadé que les grands hommes sont ceux qui ont su le plus habilement tromper les autres. César, selon lui, n'a été clément, Marius sévère, Scipion modéré, que parcequ'il convenoit ainsi à leurs intérêts. Il croit que Caton et Brutus auroient été de petits-maîtres dans ce siècle, parcequ'il leur eût été plus honorable et plus utile. Si on lui nomme M. de Turenne ou le maréchal de Vauban, si sincèrement vertueux malgré la Les œuvres de Vauvenargues.

Ernest, dans un âge qui excuse tout, ne proErnest, dans un âge qui excuse tout, ne met pas cependant cet heureux retour; né avec de l'esprit, il sert de preuve qu'il y a des vérités qu'on ne connoît que par le cœur. Semblable à

flatte, il cabale; il ne comprend pas que les hommes puissent parler pour parler, ou agir seulement pour agir, et quand la tyrannie des bienséances le retient inutilement en quelque endroit, ses pensées s'égarent ailleurs, ses yeux sont distraits, son visage est sensiblement altéré, et on voit sans beaucoup de peine que son n'y emploie pas moins de manege que dans les ame souffre. S'il recherche quelque plaisir, il affaires les plus sérieuses; et cet usage qu'il fait

Ces Variantes se rapportent aux Caractères déja donnés dans

de son esprit l'occupe plus vivement que le | changement des saisons; le printemps n'avoit à plaisir même qu'il poursuit. Sain et malade, il conserve la même activité; l'âge même ne peut éteindre cette ardeur inquiète qui use ses jours, ni donner des bornes à son ambition, à ses voyages et à ses intrigues.

ses yeux aucune grace: s'il alloit quelquefois à la campagne, c'étoit pendant la plus grande rigueur de l'hiver, afin d'être seul, et de méditer plus profondément quelque chimère. Il étoit triste, inquiet, rêveur, extrême dans ses espérances et dans ses craintes, immodéré dans ses chagrins et dans ses joies; peu de chose abattoit son esprit violent, et les moindres succès le relevoient. Si quelque lueur de fortune le flattoit de loin, alors il devenoit plus solitaire, plus distrait et plus taciturne: il ne dormoit plus ; il ne mangeoit point; la joie consumoit ses entrailles comme un feu ardent qu'il portoit au fond de lui-même. Les soucis ou les espérances le tenoient toujours aliéné. Sa cruelle et triste ambition dévoroit la fleur de ses jours; et, dans sa plus grande jeunesse, si quelqu'un, trompé par son âge, essayoit de le divertir et d'ouvrir son ame à la joie, il sentoit aussitôt en lui je ne sais quelle humeur hautaine qui inspiroit de la retenue et qui repoussoit le plaisir. Ses amis ne pénétroient point le profond secret de son cœur; et la médiocrité de sa fortune, l'ayant obligé de cacher l'étendue de son ambition, ce sérieux inquiet et austère passoit pour sagesse: taut les hommes sont peu capables de se concevoir les uns les autres!

II.

Le Paresseux.

Au contraire, un homme pesant se lève le plus tard qu'il peut, dit qu'il a besoin de sommeil, et qu'il faut qu'il dorme pour se porter bien. Il est toute la matinée à se laver la bouche; il tracasse en robe de chambre, prend du thé à plusieurs reprises, et ne sort jamais qu'à la nuit. S'il va voir une jeune femme, que cette visite importune, mais qui ne veut pas que personne sorte mécontent d'auprès d'elle, il lui laisse toute la peine de l'entretenir, ne s'aperçoit pas que lui-même parle peu, ou ne parle point, et n'imagine pas qu'il y ait au monde quelqu'un qui s'ennuie. Il rêve, il sommeille, il digère, il sue d'être assis; et son ame, qui est entièrement ramassée dans ses durs organes, pèse sur ses yeux, sur sa langue, et sur les imaginations les plus actives de ceux qui l'écoutent. Malheureux d'ignorer les craintes, les desirs et les inquiétudes qui agitent les autres hommes, puisqu'il ne jouit du repos qu'au prix plus touchant des plaisirs!

III.

Cléon, ou la folle ambition.

Cléon a passé sa jeunesse dans l'obscurité, entre la vertu et le crime. Vivement occupé de sa fortune avant de se connoître, et plein de projets chimériques dès l'enfance, il se repaissoit de ces songes dans un âge mûr. Son naturel ardent et mélancolique ne lui permettoit pas de se distraire de cette sérieuse folie. Il comprenoit à peine que les autres hommes pussent être touchés par d'autres biens; et s'il voyoit des gens qui alloient à la campagne dans l'automne, pour jouir des présents de la nature, il ne leur envioit ni leur gaieté, ni leur bonne chère, ni leurs plaisirs. Pour lui il ne se promenoit point, il ne chassoit point, il ne faisoit nulle attention au

IV.
Thersite.

Thersite a soin de ses cheveux et de ses dents. Il aime une excessive propreté, et il est élégant dans sa parure, autant qu'il est permis de l'ètre dans un camp. Il monte à cheval dès le matin; il accompagne exactement l'officier de jour, et ne néglige aucune des pratiques qui peuvent le faire connoître de ceux qui commandent. Il affecte de s'instruire par ses propres yeux des moindres choses : le major général ne dicte jamais l'ordre que Thersite ne le voie écrire; et comme il est le premier à marcher de sa brigade, et qu'on le cherche par-tout, on apprend qu'il est volontaire à un fourrage qui se fait sur les derrières du camp, et un autre marche à sa place. Ses camarades ne l'estiment point, ne l'aiment point; mais il ne vit pas avec eux; il les évite; et si quelque officier général lui de

mande le nom d'un officier de son régiment qui | de l'esprit que pour lui; il ne laisse pas même est de garde, Thersite affecte de répondre qu'il aux autres le temps d'en avoir pour lui plaire. le connoît bien, mais qu'il ne se souvient pas Si quelqu'un d'étranger chez lui a la hardiesse de son nom. Il est empressé, officieux, fami- de le contredire, Lisias continue à parler; ou lier, et pourtant très. bas avec tous les grands s'il est obligé de lui répondre, il affecte d'adresde l'armée. Il est l'ami des capitaines, de leurs ser la parole à tout autre que celui qui pourroit gardes et de leurs secrétaires. Il leur vend des le redresser. Il prend pour juge de ce qu'on lui chevaux et des fourgons, et gagne leur argent dit quelque complaisant qui n'a garde de penau jeu. S'il y a malheureusement de la désunion ser autrement que lui. Il sort du sujet dont on entre les chefs, il tâche de tenir à tous les par- parle, et s'épuise en comparaisons. A propos tis. Il fait sa cour chez les deux maréchaux, et d'une petite expérience de physique, il parle raconte le soir chez Fabius ce qu'il a ouï dire de tous les systèmes de physique. Il croit les le matin dans l'autre camp. Personne ne sait orner, les déduire, et personne ne les entend. mieux que lui les tracasseries de l'armée. Il est Il finit en disant qu'un homme qui invente un de ces soupers de société où l'on se divertit des fauteuil plus commode, rend plus de service à maux publics, et où l'on jette finement du ridi-l'État que celui qui fait un nouveau système de cule sur tous ceux qui font lear devoir. Thersite a toujours dans sa poche les cartes du pays où l'on fait la guerre ; il étend une de ces cartes sur la table, et il fait remarquer avec le doigt les fautes qu'on a faites. Il parle ensuite d'un projet de campagne qu'il a fait lui-même, et dit qu'il écrit des mémoires de toutes les opérations dont il a pu être témoin. Il est nouvelliste, il est politique. Il n'y a point de talent ni de mérite dont il ne se pique; celui qu'il possède le mieux est l'art de railler la vertu, et de se faire supporter des gens en place. Il n'y a point de si vil service qu'il ne soit tout prêt de leur rendre; et s'il se trouve chez le duc Eugène, lorsque celui-ci se débotte, Thersite fait un mouvement pour lui présenter ses souliers; mais comme il s'aperçoit qu'il y a autour de lui beaucoup de monde, il laisse prendre les souliers à un valet et rougit en se relevant.

V.

Lisias, ou la fausse éloquence.

Lisias sait orner ce qu'il pense, et raconte mieux qu'il ne juge. Il aime à parler; il écoute peu; il se fait écouter long-temps et s'étend sur des bagatelles, afin d'y placer toutes ses fleurs. Il ne pénètre point ceux à qui il parle; il ne cherche point à les pénétrer. Bien loin d'aspirer à flatter leurs passions ou leurs espérances, il paroît supposer que tous les hommes ne sont nés que pour l'admirer, et pour recueillir les paroles qui daignent sortir de sa bouche. Il n'a

philosophie. Ainsi il méprise lui-même les choses qu'il se pique cependant d'avoir apprises, car il lit jusqu'aux voyageurs, et jusqu'aux relations des missionnaires. Il raconte de point en point les coutumes d'Abyssinie et les lois de l'empire de la Chine. Il dit ce qui fait la beauté en Ethiopie, et il conclut que la beauté est arbitraire, puisqu'elle change selon les pays. Sa conversation est un étalage perpétuel de son érudition et de son éloquence. Ses années et ses dignités lui ont inspiré cet orgueil qui lui fait dédaigner l'esprit des autres. Moins bien établi dans le monde, il parloit quelquefois pour plaire et se faire mieux écouter; mais l'âge, en fixant la fortune et les espérances des hommes, détruit leurs vertus.

VI.
Le mérite frivole.

Un homme du monde est celui qui a beaucoup d'esprit inutile, qui sait dire des choses flatteuses qui ne flattent point, des choses sensées qui n'instruisent point, qui ne peut persuader personne quoiqu'il parle bien; doué de cette sorte d'éloquence qui sait créer ou embellir les bagatelles, et qui anéantit les grands sujets; aussi pénétrant sur le ridicule et sur tous les dehors des hommes, qu'il l'est peu sur le fond de leur esprit ; un homme riche en paroles et en extérieur, qui, ne pouvant primer par le bon sens, s'efforce de paroître par la singularité; qui, craignant de peser par la raison, pèse par son inconséquence et ses écarts; qui a besoin de

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