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tres. L'éloquence a encore cet avantage qu'elle | prenant que la poésie se soit si souvent écartée rend les vérités populaires, qu'elle les fait sen- de cette sagesse de conduite pour chercher des tir aux moins habiles, et qu'elle se propor- situations et des peintures pathétiques, tandis tionne à tous les esprits. Enfin, je crois qu'on que nos ouvrages de raisonnement, où on n'a peut dire qu'elle est la marque certaine de la recherché que la méthode et la vérité, sont la vigueur de l'esprit, et l'instrument le plus puis- plupart si peu vrais et si peu méthodiques. C'est sant de la nature humaine... A l'égard de la donc par la foiblesse naturelle de l'esprit hupoésie, je ne crois pas qu'elle soit fort distincte main que quelques poëtes manquent de conde l'éloquence. Un grand poëte1 la nomme l'é- duite, et non parceque le défaut de conduite est loquence harmonieuse : je me fais honneur de propre à l'esprit poétique. Je suis fàché qu'un penser comme lui. Je sais bien qu'il peut y avoir esprit supérieur comme M. de Fontenelle veuille dans la poésie de petits genres qui ne deman- bien appuyer de son autorité les préjugés du dent que quelque vivacité d'imagination et l'art peuple contre un art aimable, et dont le génie des vers; mais dira-t-on que la physique est est donné à si peu d'hommes. Tout génie qui peu de chose parcequ'il y a des parties de la fait concevoir plus vivement les choses humaiphysique qui ne sont pas d'une grande étendue nes, comme on ne peut le refuser à la poésie, ou d'une grande utilité? La grande poésie de- doit porter par-tout plus de lumière. Je sais que mande nécessairement une grande imagination, ce sont des lumières de sentiment, qui ne seravec un génie fort et plein de feu. Or, on n'a viroient peut-être pas toujours à bien discuter point cette grande imagination et ce génie vi- les objets ; mais n'y a-t-il point d'autre manière goureux, sans avoir en même temps de grandes de connoître que par discussion? Et peut-on lumières et des passions ardentes qui éclairent conclure quelque chose contre la justesse d'un l'ame sur toutes les choses de sentiment, c'est- esprit qui ne sera pas propre à discuter? Qu'y à-dire sur la plus grande partie des objets que a-t-il après tout d'estimable dans l'humanité? l'homme connoit le mieux. Le génie qui fait les Sera-ce les connoissances physiques et l'esprit poëtes est le même qui donne la connoissance qui sert à les acquérir? Mais pourquoi donner du cœur de l'homme. Molière et Racine n'ont cette préférence à la physique? Pourquoi l'essi bien réussi à peindre le genre humain, que prit qui sert à connoître l'esprit lui-même, ne parcequ'ils ont eu l'un et l'autre une grande sera-t-il pas aussi estimable que celui qui reimagination. Tout homme qui ne saura pas cherche les causes naturelles avec tant de lenpeindre fidèlement les passions, la nature, ne teur et d'incertitude? Le plus grand mérite des méritera pas le nom de grand poëte. Ce mérite hommes est d'avoir la faculté de connoître; et si essentiel ne le dispense pas d'avoir les au- la connoissance la plus parfaite et la plus utile tres un grand poëte est obligé d'avoir des qu'ils puissent acquérir peut bien être celle idées justes, de conduire sagement tous ses ou d'eux-mêmes. Je supplie ceux qui sont persuavrages, de former des plans réguliers et de les dés de ces vérités, de me pardonner les preuexécuter avec vigueur. Qui ne sait qu'il est ves que j'en apporte; elles ne peuvent être repeut-être plus difficile de former un bon plan gardées comme inutiles, puisque la plus grande pour un poëme que de faire un système raison- partie des hommes les ignorent, et que le plus nable sur quelque petit sujet philosophique? Je grand philosophe de ce siècle veut bien favorisais bien qu'on m'objectera que Milton, Shaks- ser cette ignorance. peare et Virgile même n'ont pas brillé dans leurs plans: cela prouve que leur talent peut subsister sans une grande régularité; mais il ne prouve point qu'il l'exclue. Combien peu avonsnous d'ouvrages de morale et de philosophie où il règne un ordre irréprochable! Est-il sur

Je sais bien que les grands poëtes pourroient employer leur esprit à quelque chose de plus utile pour le genre humain que la poésie. Je sais bien que l'attrait invincible du génie les empêche encore d'ordinaire de s'appliquer à d'autres choses; mais n'ont-ils pas cela de commun avec ceux qui cultivent les sciences? Parmi un si grand nombre de philosophes, combien

Voltaire. B.

peu s'en trouve-t-il qui aient inventé des choses | plus ambitieux et plus fatal à la liberté. Molière utiles à la société, et dont l'esprit n'eût pu être n'est pas moins admirable d'avoir prévu, sur mieux employé ailleurs, s'il eût été capable une petite pièce de vers que lui montra Racine pour d'autres choses de la même application! au sortir du collége, que ce jeune homme seroit Est-il nécessaire, d'ailleurs, que tous les hom- le plus grand poëte de son siècle. On dit qu'il mes s'appliquent à la politique, à la morale et lui donna cent louis pour l'encourager à entreaux connoissances les plus utiles? N'est-il pas prendre une tragédie. Cette générosité de la au contraire infiniment mieux que les talents se part d'un comédien qui n'étoit pas riche, me partagent? Par-là tous les arts et toutes les touche autant que la magnanimité d'un conquésciences fleurissent ensemble; de ce concours rant qui donne des villes et des royaumes. Il ne et de cette diversité se forme la vraie richesse faut pas mesurer les hommes par leurs actions, des sociétés. Il n'est ni possible ni raisonnable qui sont trop dépendantes de leur fortune, mais que tous les hommes travaillent pour la même par leurs sentiments et leur génie. fin.

IX.

VII.
L'homme vertueux dépeint par son génie.

Sur les mauvais écrivains.

|

Quand je trouve dans un ouvrage une grande imagination avec une grande sagesse, un jugement net et profond, des passions très hautes mais vraies, nul effort pour paroître grand, une extrême sincérité, beaucoup d'éloquence, et point d'art que celui qui vient du génie, alors je respecte l'auteur; je l'estime autant que les sages ou que les héros qu'il a peints. J'aime à croire que celui qui a conçu de si grandes choses n'auroit pas été incapable de les faire. La fortune qui l'a réduit à les écrire me paroît injuste. Je m'informe curieusement de tout le détail de sa vie; s'il a fait des fautes, je les excuse, parceque je sais qu'il est difficile à la nature de tenir toujours le cœur des hommes audessus de leur condition. Je le plains des piéges cruels qui se sont trouvés sur sa route, et même des foiblesses naturelles qu'il n'a pu surmonter par son courage. Mais lorsque, malgré la fortune et malgré ses propres défauts, j'apprends que son esprit a toujours été occupé de grandes pensées, et dominé par les passions les plus aimables, je remercie à genoux la nature de ce qu'elle a fait des vertus indépendantes du bon-tachent d'eux-mêmes et saisissent avidement les heur, et des lumières que l'adversité n'a pu éteindre. VIII. Sur Molière.

Il y a, ce me semble, une chose qui domine dans les écrivains sans génie : c'est l'envie d'avoir de l'esprit, et la fatigue que ce soin leur coûte, car il est naturel que ces ouvrages de la volonté portent l'empreinte de leur origine. On voit un auteur qui travaille d'abord pour penser, et qui, après avoir formé quelques idées, toujours imparfaites, et bien plus subtiles que vraies, s'efforce de persuader ce qu'il ne croit pas; de faire sentir ce qu'il ne sent pas; d'enseigner ce que lui-même ignore; qui, pour développer ses réflexions, dit des choses tout aussi foibles et aussi obscures que ses pensées mêmes: car ce qu'on conçoit vivement, on n'a pas besoin de le commenter; mais ce qui est pensé sans justesse, on l'exprime sans précision. L'esprit se peint dans la parole qui est son image; et les longueurs du discours sont le sceau des esprits stériles et des imaginations ténébreuses: aussi remarque-t-on dans les ouvrages de ceux dont je parle bien du remplissage et très peu de pensées utiles. S'il falloit en juger par leurs écrits, un livre n'est pas un tableau où les yeux s'at

fortes images du vrai : ce n'est pas l'invention d'un homme, qui par son travail nous épargne à nous-mêmes la peine de nous appliquer pour nous instruire cela devroit être; il n'est pas. Un homme modeste est obligé lui-même de se fatiguer pour trouver le mérite d'un ouvrage où l'on n'a voulu quelquefois que le divertir; et comme il n'imagine pas qu'un gros volume

Un des plus grands traits de la vie de Sylla est d'avoir dit qu'il voyoit dans César, encore enfant, plusieurs Marius, c'est-à-dire un esprit

plus de folie?

puisse ne contenir que peu de matière, ou que | tant de témérité, et se rendre plus ridicule par ce qui a coûté visiblement tant de travail soit si dépourvu d'agréments, il croiroit volontiers que c'est sa faute s'il n'est pas plus amusé ou plus instruit. Je voudrois que ceux qui écrivent, poëtes, orateurs, philosophes, auteurs en tout genre, se demandassent du moins à euxmêmes Les pensées que j'ai proposées, les sentiments que j'ai voulu inspirer, cette conviction, cette lumière, cette évidence de la vérité, ces passions que j'ai tâché de faire naître, étoient-elles dans mon propre esprit? Je voudrois qu'ils gravassent en gros caractère dans leur atelier Que l'auteur est pour le lecteur, mais que le lecteur n'est pas fait pour admirer l'auteur qui lui est inutile.

X.

Sur les philosophes modernes.

Le but des anciens philosophes étoit de porter les hommes à la vertu. Le dessein caché des modernes est de nous en détourner, en nous insinuant que nous en sommes incapables; et moi, je leur dis que nous en sommes capables. Car, quand je parle de la vertu, je n'entends point ces qualités imaginaires que la philosophie a inventées, et qu'il lui est facile de détruire, puisqu'elles ne sont que son ouvrage ; je parle de cette supériorité des ames fortes que l'éternel auteur de la nature a daigné accorder à quelques hommes; je parle d'une grandeur de rapport, qui est cependant très réelle, car il n'y a point d'objets dans la nature qui n'aient des rapports nécessaires, et qui ne soient grands ou petits, forts ou foibles, bons ou mauvais, relativement les uns aux autres. Toute langue n'est que l'expression de ces rapports, et tout l'esprit du monde ne consiste qu'à les bien connoître. Que nous enseignent donc les philosophes, en disant qu'il n'y a ni vertu, ni grandeur, ni vice, ni force dans les hommes? Veulent-ils nier ces rapports et ces proportions immuables? Non; cela seroit trop absurde. Prétendent-ils seulement que tout est petit et frivole dans le fini comparé à l'infini? Est-ce là le mystère de leurs ouvrages? et n'ont-ils que cela à nous apprendre? Peut-on abuser du langage avec au

Si quelqu'un s'avisoit de faire un livre pour prouver qu'il n'y a point de nains ni de géants, fondé sur ce que les uns et les autres demeureroient en quelque manière confondus à nos propres yeux, si nous les comparions à la distance de la terre aux astres, mes amis, ne diriez-vous pas de cet ouvrage qu'il est la rêverie de quelque pédant, et le plus inutile de tous les écrits?

Mais si vous demandiez à un médecin un remède contre la fièvre, et qu'il vous répondît que tous les hommes sont destinés à mourir. Si vous commandiez un habit bien large à votre tailleur, et qu'il eût la sottise de vous dire qu'il n'y a rien de large en ce monde, que l'univers même est étroit?.... J'ai honte d'écrire de telles impertinences; mais il me semble que c'est à-peuprès les discours de nos philosophes. Nous leur demandons les chemins de la sagesse, et ils nous disent que tout est folie! Nous voudrions être encouragés à la vértu, et ils raisonnent à perte de vue sur la foiblesse de l'esprit humain ! Pensent-ils que nous ignorons cette foiblesse? Mais vous-même, me diront-ils, croyez-vous qu'on ne sache pas ce que vous dites? Pratiquez-le donc, si vous le savez! et ne m'obligez pas de vous redire ce qu'on vous a dit, et dont vous profitez si peu; car, tant que vous parlerez comme vous faites, je croirai qu'on peut vous apprendre ce que vous croyez savoir, et je vous traiterai comme le peuple, qui comprend très peu ce qu'il croit, qui fait rarement ce qu'il sait, et qui emprunte, selon ses besoins, des circonstances et ses mœurs et ses opinions.

XI.

Sur la difficulté de peindre les caractères.

Lorsque tout un peuple est frivole et n'a rien de grand dans ses mœurs, un homme qui hasarde des peintures un peu hardies doit passer pour un visionnaire. Ses tableaux manquent de vraisemblance, parcequ'on n'en trouve pas les modèles dans le monde. Car l'imagination des hommes se renferme dans le présent, et ne trouve de vérité que dans les images qui lui représentent ses expériences. Il faudroit done,

quand on veut peindre avec hardiesse, attacher de telles peintures à un corps d'histoire, ou du moins à une fiction, qui pût leur prêter, avec la vraisemblance de l'histoire, son autorité. C'est ce que La Bruyère a senti à merveille. Il ne manquoit pas de génie pour faire de grands caractères; mais il ne l'a presque jamais osé. Ses portraits paroissent petits, quand on les compare à ceux du Télémaque ou des Oraisons de Bossuet. Il a eu de bonnes raisons pour écrire comme il a fait, et on ne peut trop louer. Cependant c'est être sévère que d'obliger tous les écrivains à se renfermer dans les mœurs de leur temps ou de leur pays. On pourroit, si je ne me trompe, leur donner un peu plus de liberté, et permettre aux peintres modernes de sortir quelquefois de leur siècle, à condition qu'ils ne sortiroient jamais de la nature.

XII.

Sur les Anciens et les Modernes.

Un Athénien pouvoit parler avec véhémence de la gloire à des Athéniens; un François à des François, nullement: il seroit honni. L'imitation des Anciens est fort trompeuse. Telle hardiesse qu'on admire avec raison dans Démosthènes, passeroit pour déclamation dans notre bouche. J'en suis fort fâché; nous sommes un peu trop philosophes. A force d'avoir ouï dire que tout étoit petit ou incertain parmi les hommes, nous croyons qu'il est ridicule de parler affirmativement et avec chaleur de quoi que ce soit. Cela a banni l'éloquence des écrits modernes : car l'unique objet de l'éloquence est de persuader et de convaincre. Or, on ne va point à ce but quand on ne parle pas très sérieusement. Celui qui est de sang-froid n'échauffe pas, celui qui doute ne persuade pas; rien n'est plus sensible. Mais la maladie de nos jours est de vouloir badiner de tout; on ne souffre qu'à peine un autre style.

CARACTÈRES.

à peindre ni les gens du monde, ni les ridicules des grands, quoiqu'on sache combien ces peintures sont plus propres à flatter ou la vanité, ou la malignité, ou la curiosité du peu

ple. L'auteur a préféré, autant qu'il a pu, ce qui convient en général à tous les hommes, à ce qui est particulier à quelques conditions; il a plus négligé le ridicule que toute autre chose, parceque le ridicule ne présente ordinairement les hommes que d'un seul côté, qu'il charge et grossit leurs défauts; qu'en faisant sortir vivement ce qu'il y a de vain et de foible dans la nature, il en déguise toute la grandeur, et qu'enfin il contente peu l'esprit d'un philosophe, plus tonché de la peinture d'une seule vertu que de toutes ces pel'enn auroit aimé à développer en quelques endroits, non tites défectuosités, dont les esprits foibles sont si avides. seulement les qualités du cœur, mais même ces différences fines de l'esprit qui échappent quelquefois aux meilleurs yeux.

PRÉFACE.

Ceux qui n'aiment que les portraits brillants et les satires ne doivent pas lire ces nouveaux caractères. On n'a cherché

Mais, parceque de tels caractères auroient été des défi

nitions plutôt que des portraits, on a pas osé s'y arrêter.

Les hommes ne sont vivement frappés que des images; et ils entendent toujours mieux les choses par les yeux que par les oreilles.

On a imité Théophraste et La Bruyère autant qu'on l'a pu; mais parcequ'on l'a pu très rarement, à peine s'apercevra-t-on que l'auteur se soit proposé ces grands modèles. L'éloquence de La Bruyère, ses tours singuliers et hardis, et son caractère toujours original, ne sont pas des choses qu'on puisse imiter. Théophraste est moins délicat, moins orné, moins fort, moins sublime: ses portraits, chargés de détails, sont quelquefois un peu traînants; mais la simplicité et la vérité de ses images les ont fait passer jusqu'à nous. Tout auteur qui peint la nature est sûr de durer autant que son modèle, et de n'être jamais atteint

par ses copistes.

Si j'osois reprocher quelque chose à La Bruyère, ce seroit d'avoir trop tourné et trop travaillé ses ouvrages. Un peu plus de simplicité et de négligence auroit donné

peut-être plus d'essor à son génie, et un caractère plus haut à ses expressions fières et sublimes.

Al'égard des mœurs qu'ils ont décrites, ce sont celles des

Théophraste a d'autres défauts: son style me paroit moins varié que celui du peintre moderne; et il n'en a connu ni la hardiesse, ni la précision, ni l'énergie. hommes de leur siècle, qu'ils ont imitées l'un et l'autre avec la plus naïve vérité. La Bruyère, qui a vécu dans un siècle plus raffiné et dans un royaume puissant, a peint une nation polie, riche, magnifique, savante et amoureuse de l'art. Théophraste, né au contraire dans une petite république, où les hommes étoient pauvres et moins fastueux, a fait des portraits qui, aujourd'hui, nous paroissent un peu petits.

S'il m'est permis de dire ce que je pense, je ne crois pas que nous devions tirer un grand avantage de ce raffinement ou de ce luxe de notre nation. La grandeur du faste ne peut rien ajouter à celle des hommes. La politesse même et la délicatesse, poussées au-delà de leurs bornes, font regretter aux esprits naturels la simplicité qu'elles détruisent. Nous perdons quelquefois bien plus en nous écartant de la nature, que nous ne gagnons à la polir. L'art peut devenir plus barbare que l'instinct qu'il croit corriger.

voir prévu, des marques de sa compassion. Si tous les hommes, dit Aceste, vouloient s'en

Je n'oserois pousser plus loin mes réflexions à la tête d'un si petit ouvrage. La négligence avec laquelle on a

écrit ces caractères, le défaut d'imagination dans l'expres-tr'aider, il n'y auroit point de malheureux ; mais

sion, la langueur du style, ne permettent pas d'en hasarder un plus grand nombre. Il faudroit peut-être avoir honte de laisser paroitre le peu qu'on en ose donner.

l'affreuse et inexorable dureté des riches retient tout pour elle, et la seule avarice fait toutes les misères de la terre.

I.

Aceste, ou le Misanthrope amoureux.

Aceste se détourne à la rencontre de ceux qu'il voit venir au-devant de lui; il fuit les plaisirs qui le cherchent; il pleure et il cache ses larmes. Une seule personne qui ne l'aime pas, cause toute sa rêverie et cette profonde tristesse. Aceste la voit en dormant, lui parle, se croit écouté; il croit voyager avec elle dans un bois, à travers des rochers et des sables brûlants; il arrive avec elle parmi des barbares : ce peuple s'empresse autour d'eux, et s'informe curieusement de leur fortune. Aceste se trouve à une bataille, et, couvert de blessures et de gloire, il rêve qu'il expire dans les bras de sa maîtresse; car l'imagination d'un jeune homme agite son sommeil de ces chimères que nos romanciers ne composent qu'après bien des veilles. Aceste est timide avec sa maîtresse; il oublie quelquefois en la voyant ce qu'il s'est préparé de lui dire plus souvent encore il lui parle sans préparation, avec cette impétuosité et cette force que sait inspirer la plus vive et la plus éloquente des passions. Sa grace et sa sincérité l'emportent enfin sur les vœux d'un rival moins tendre que lui; et l'amour, le temps, le caprice, récompensent des feux si purs. Alors il n'est plus ni timide ni inquiet, ni vain ni jaloux; il n'a plus d'ennemis; il ne hait personne; il ne porte envie à personne : on ne peut dépeindre sa joie, ses transports, ses discours sans suite, son silence et sa distraction; tous ceux qui dépendent de lui se ressentent de son bonheur : ses gens, qui ont manqué à ses ordres, ne le trouvent à leur retour ni sévère, ni impatient; il leur dit qu'ils ont bien fait de se divertir, qu'il ne veut troubler la joie de personne. Le premier misérable qu'il rencontre est comblé, sans l'a

:

Quelques personnes ont cru trouver une faute dans ce mot; cependant l'auteur a bien écrit Aceste, et non pas Alceste, comme ces personnes ont paru le croire. B.

II. L'Important.

Un homme qui a médiocrement d'esprit et beaucoup d'amour-propre, appréhende le ridicule comme un déshonneur; quoiqu'il soit pénétré de son mérite, la plus légère improbation l'aigrit, et la plaisanterie la plus douce l'embarrasse; lui-même a cependant cette sincérité désagréable qui vient de l'humeur et de la sécheresse de l'esprit, source de la raillerie la plus amère. Il a l'esprit net, mais étroit, et plus juste dans ses expressions que dans ses idées; la roideur de son caractère fait haïr ses sincérités et sa probité fastueuse : ses manières dures l'ont aussi empêché de réussir auprès des femmes. Ce sont là les plus grands chagrins qu'il ait éprouvés dans sa vie; mais ils ne l'ont pu corriger de ses défauts: suivi de toutes les erreurs de la jeunesse dans un âge déja avancé, il joue encore l'important parmi les siens, et ne peut se passer du monde qui est son idole.

III.

Pison, ou l'Impertinent.

Ceux qui sont insolents avec leurs égaux s'échappent aussi quelquefois avec leurs supérieurs, soit pour se justifier de leur bassesse, soit par une pente invincible à la familiarité et à l'impertinence, qui leur fait perdre très souvent le fruit de leurs services, soit enfin par défaut de jugement, et parcequ'ils ne sentent pas les bienséances. Tel s'est fait connoître Pison, jeune homme ambitieux et sans mœurs, sans pudeur, sans délicatesse; d'un esprit hardi, mais peu juste, plus intempérant que fécond, et plus laborieux que solide; patient néanmoins, complaisant, capable de souffrir et de se modérer; très brave à la guerre, où il avoit mis l'espérance de sa fortune, et propre à ce métier par son activité, par son courage et par son tem

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