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de deux hommes que vous honorez, de deux | nature. Les peintres n'ont pas eu la même pré

hommes qui ont partagé leur siècle, deux hommes que tout le monde admire, en un mot Corneille et Racine; il suffit de les nommer. Après cela oserai-je vous dire les idées que j'en ai formées; en voici du moins quelques unes.

Les héros de Corneille disent de grandes choses sans les inspirer; ceux de Racine les inspirent sans les dire. Les uns parlent, et longuement, afin de se faire connoître; les autres se font connoître parcequ'ils parlent. Surtout, Corneille paroît ignorer que les hommes se caractérisent souvent davantage par les choses qu'ils ne disent pas, que par celles qu'ils disent. Lorsque Racine veut peindre Acomat, il lui fait dire ces vers :

somption. Quand ils ont voulu peindre les esprits célestes, ils ont pris les traits de l'enfance: c'étoit néanmoins un beau champ pour leur imagination; mais c'est qu'ils étoient persuadés que l'imagination des hommes, d'ailleurs si féconde en chimères, ne pouvoit donner de la vie à ses propres inventions. Si le grand Corneille, monsieur, avoit fait encore attention que tous les panégyriques étoient froids, il en auroit trouvé la cause en ce que les orateurs vouloient accommoder les hommes à leurs idées, au lieu de former leurs idées sur les hommes. Corneille n'avoit point de goût, parceque le bon goût n'étant qu'un sentiment vif et fidèle de la belle nature, ceux qui n'ont pas un esprit naturel ne peuvent l'avoir que mauvais. Aussi l'a-t-il fait paroître, non seulement dans ses ouvrages, mais encore dans le choix de ses modèles, ayant préféré les Latins et l'enflure des Espagnols aux divins génies de la Grèce.

Racine n'est pas sans défauts : quel homme en fut jamais exempt? mais lequel donna jamais au théâtre plus de pompe et de dignité? qui éleva plus haut la parole et y versa plus de douceur? Quelle facilité, quelle abondance, quelle poésie, quelles images, quel sublime dans Athalie, quel art dans tout ce qu'il a fait, quel caractère! et n'est-ce pas encore une chose admirable qu'il ait su mêler aux passions et à toute la véhémence et la naïveté du sentiment, tout l'or de l'imagination? En un mot il me semble aussi supérieur à Corneille par la poésie et le génie, que par l'esprit, le goût et la délicatesse. Mais l'esprit principalement a manqué à Corneille; et lorsque je compare ses préceptes et ses longs raisonnements aux froides et pesantes moralités de Rousseau dans ses épîtres, je ne trouve ni plus de pénétration, ni plus d'étendue d'esprit à l'un qu'à l'autre.

Cependant les ouvrages de Corneille sont en possession d'une admiration bien constante, et cela ne me surprend pas. Y a-t-il rien qui se soutienne davantage que la passion des romans? Il y en a qu'on ne relit guère, j'en conviens; mais on court tous les ouvrages qui paroissent dans le même genre, et l'on ne s'en rebute point. L'inconstance du public n'est qu'à l'égard des auteurs, mais son goût est constamment

Quoi! tu crois, cher Osmin, que ma gloire passée
Flatte encor leur valeur et vit dans leur pensée?
Crois-tu qu'ils me suivroient encore avec plaisir,
Et qu'ils reconnoîtroient la voix de leur visir1?

L'on voit dans les deux premiers vers un général disgracié, qui s'attendrit par le souvenir de sa gloire et sur l'attachement des troupes; dans les deux derniers, un rebelle qui médite quelque dessein. Voilà comme il échappe aux hommes de se caractériser sans aucune intention marquée. On en trouveroit un million d'exemples dans Racine, plus sensibles que celui-ci : c'est là sa manière de peindre. Il est vrai qu'il la quitte un peu lorsqu'il met dans la

bouche du même Acomat :

Et s'il faut que je meure, Mourons, moi, cher Osmin, comme un visir, et toi Comme le favori d'un homme tel que moi 2.

Ces paroles ne sont peut-être pas d'un grand homme; mais je les cite parcequ'elles semblent imitées du style de Corneille; et c'est là ce que j'appelle, en quelque sorte, parler pour se faire connoître, et dire de grandes choses sans les inspirer.

Je sais qu'on a dit de Corneille qu'il s'étoit attaché à peindre les hommes tels qu'ils devroient être. Il est donc sûr au moins qu'il ne les a pas peints tels qu'ils étoient; je m'en tiens à cet aveu-là. Corneille a cru donner sans doute à ses héros un caractère supérieur à celui de la

1 BAJAZET, acte I, scène I. B.

2 BAJAZET, acte IV, scène VII. B.

faux. Or, la cause de cette contrariété appa- | semble, son peu d'invention. Si j'osois vous rente, c'est que les habiles ramènent le juge- dire, monsieur, à côté de qui le public place un ment du public; mais ils ne peuvent pas de écrivain si médiocre, à qui même il se fait honmême corriger son goût, parceque l'ame a ses neur de le préférer quelquefois! mais il ne faut inclinations indépendantes de ses opinions. Ce pas que cette injustice vous surprenne ni vous qu'elle ne sent pas d'abord, elle ne le sent point choque. De mille personnes qui lisent, il n'y par degrés, comme elle fait en jugeant ; et voilà en a peut-être pas une qui ne préfère en secret ce qui fait que l'on voit des ouvrages que le pu- l'esprit de M. de Fontenelle au sublime de blic critique après les maîtres, qui ne lui en M. de Meaux, et l'imagination des Lettres Perplaisent pas moins, parceque le public ne les sanes à la perfection des Lettres Provinciales, critique que par réflexion et les goûte par sen- où l'on est étonné de voir ce que l'art a de plus timent. profond, avec toute la véhémence et toute la naïveté de la nature. C'est que les choses ne font impression sur les hommes que selon la proportion qu'elles ont avec leur génie. Ainsi le vrai, le faux, le sublime, le bas, etc., tout glisse sur bien des esprits et ne peut aller jusqu'à eux : c'est par la même raison qui fait que les choses trop petites par rapport à notre vue lui échappent, et que les trop grandes l'offusquent. D'où vient que tant de gens encore préfèrent à la profondeur méthodique de M. Locke, la mémoire féconde et décousue de M. Bayle, qui, n'ayant pas peut-être l'esprit assez vaste pour former le plan d'un ouvrage régulier, entasse dans ses réflexions sur la comète tant d'idées philosophiques qui n'ont pas un rapport plus nécessaire entre elles que les fades histoires de madame de Villedieu 2. D'où vient cela? Toujours du même fonds. C'est que cette demi-profondeur de M. Bayle est plus proportionnée aux hommes.

Que si l'on se trompe ainsi sur des choses de jugement, combien à plus forte raison sur des matières de goût, où il faut sentir, ce me semble, sans aucune gradation : le sentiment dépendant moins des choses que la vitesse avec laquelle l'esprit les pénètre.

D'expliquer pourquoi les romans meurent dans un si prompt oubli, et Corneille soutient sa gloire, c'est là l'avantage du théâtre. On y fait revivre les morts; et comme on se dégoûte bien plus vite de la lecture d'une action que de sa représentation, on voit jouer dix fois sans peine une tragédie très médiocre, qu'on ne pourroit jamais relire. Enfin les gens du métier soutiennent les ouvrages de Corneille, et c'est la plus forte objection. Mais peut-être y en a-t-il plusieurs qui se laissent emporter aux mêmes choses que le peuple. Il n'est pas sans exemple qu'avec de l'esprit on aime les fictions sans vraisemblance et les choses hors de la nature. D'autres ont assez de modestie pour déférer au moins dans le public à l'autorité du grand nombre et d'un siècle très respectable; mais il y en a aussi que leur génie dispense de ces égards. J'ose dire, monsieur, que ces derniers ne se doivent qu'à la vérité : c'est à eux d'arrêter le progrès des erreurs. J'ai assez de connoissance, monsieur, de vos ouvrages, pour connoître vos déférences, vos ménagements pour les noms consacrés par la voix publique; mais voulezvous, monsieur, faire comme Despréaux, qui a loué toute sa vie Voiture, et qui est mort sans avoir la force de se rétracter? J'ose croire que le public ne mérite pas ce respect. Je vois que l'on parle partout d'un poëte sans enthousiasme ', sans élévation, sans sublime; d'un homme qui fait des odes par article, comme il disoit luimême de M. de La Mothe, et qui n'ayant point de talents que celui de fondre avec quelque force dans ses poésies des images empruntées de divers auteurs, découvre par-tout, ce me

1 J.-B. Rousseau. S.

C'est par, etc. Tel est le texte des différentes éditions, tel est celui du manuscrit. Il semble que, dans cette phrase, par est de trop; elle devient très claire en supprimant par, ou qui fuit, ou enfin, et. B.

» Marie-Catherine Desjardins, marquise de Villedieu et de La

mais le pinceau n'est pas assez correct, ni assez discret. Elle

Chasse, naquit à Alençon vers 1640: ses œuvres ont été recuedlies en 1702. 40 vol. in-12, et 1724, 12 vol. in-12. On y trouve un grand nombre de romans. Tout y est peint avec vivacité; emploie quelquefois des couleurs trop romanesques, et dans ses Mémoires du serail, il y a trop d'évènements tragiques et invraisemblables. On a d'elle deux tragédies, Manlius Torquatus et Nitétis, jouées en 1663. Elle mourut en 1683, à Clinchemare, petit village du Maine. B.

Je parlerois encore là-dessus long-temps, si je pouvois oublier à qui je parle. Pardonnez, monsieur, à mon âge et au métier que je fais, le ridicule de tant de décisions aussi mal exprimées que présomptueuses. J'ai souhaité toute ma vie avec passion d'avoir l'honneur de vous voir, et je suis charmé d'avoir dans cette lettre une occasion de vous assurer du moins de l'inclination naturelle et de l'admiration naïve avec laquelle, monsieur, je suis, du fond de mon

coeur,

A M. DE VAUVENARGUES,

teur,

Votre très humble et très obéissant servi- mansiones in domo patris mei, Molière ne m'a point empêché d'estimer le Glorieux de M. Destouches; Rhadamiste m'a ému, même aprè Mon adresse est à Nancy, capitaine au régiment d'infan- monsieur, de donner des préférences, et point Phèdre. Il appartient à un homme comme vous,

VAUVENARGUES.

terie du Roi.

d'exclusions.

Vous avez grande raison, je crois, de condamner le sage Despréaux d'avoir comparé Voiture à Horace 1. La réputation de Voiture a dû tomber, parcequ'il n'est presque jamais naturel, et que le peu d'agréments qu'il a sont d'un genre bien petit et bien frivole. Mais il y a des choses si sublimes dans Corneille au milieu de ses froids raisonnements, et même des choses si touchantes, qu'il doit être respecté avec ses défauts. Ce sont des tableaux de Léonard de Vinci qu'on aime encore à voir à côté des Paul Véronèse et des Titien. Je sais, monsieur, que le public ne connoît pas encore assez tous les défauts de Corneille; il y en a que l'illusion confond encore avec le petit nombre de ses rares beautés.

Il n'y a que le temps qui puisse fixer le prix de chaque chose : le public commence toujours par être ébloui. On a d'abord été ivre des Lettres Persanes dont vous me parlez. On a négligé le petit livre de la Décadence des Romains du même auteur; cependant je vois que tous les bons esprits estiment le grand sens qui règne

A NANCY.

qu'Archimède; cependant les équipondérants d'Archimède seront à jamais un ouvrage admirable. La belle scène d'Horace et de Curiace, les deux charmantes scènes du Cid, une grande partie de Cinna, le rôle de Sévère, presque tout celui de Pauline, la moitié du dernier acte de Rodogune, se soutiendroient à côté d'Athalie, quand même ces morceaux seroient faits aujourd'hui. De quel œil devons-nous donc les regarder quand nous songeons au temps où Corneille a écrit? J'ai toujours dit : Multæ sunt

Paris, 15 avril 1743.

J'eus l'honneur de dire hier à M. le duc de Duras que je venois de recevoir une lettre d'un philosophe plein d'esprit, qui d'ailleurs étoit capitaine au régiment du Roi : il devina aussitôt M. de Vauvenargues. Il seroit en effet fort difficile, monsieur, qu'il y eût deux personnes capables d'écrire une telle lettre; et depuis que j'entends raisonner sur le goût, je n'ai rien vu de si fin et de si approfondi que ce que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire.

Il n'y avoit pas quatre hommes dans le siècle passé qui osassent s'avouer à eux-mêmes que Corneille n'étoit souvent qu'un déclamateur; vous sentez, monsieur, et vous exprimez cette vérité en homme qui a des idées bien justes et bien lumineuses. Je ne m'étonne point qu'un esprit aussi sage et aussi fin donne la préférence à l'art de Racine, à cette sagesse toujours éloquente, toujours maîtresse du cœur, qui ne lui fait dire que ce qu'il faut et de la manière dont il le faut; mais en même temps je suis persuadé que ce même goût qui vous a fait sentir si bien la supériorité de l'art de Racine, vous fait admirer le génie de Corneille qui a créé la tragédie dans un siècle barbare. Les inventeurs ont le premier rang à juste titre dans la mémoire des hommes. Newton en savoit assurément plus

Mais répondez un peu. Quelle verve indiscrète
Sans l'aveu des neuf Sœurs vous a rendu poëte?
Sentiez-vous, dites-moi, ces violents transports
Qui d'un esprit divin font mouvoir les ressorts?
Qui vous a pu souffler une si folle audace?
Phébus a-t-il pour vous aplani le Parnasse?
Et ne savez-vous pas que, sur ce mont sacré,
Qui ne vole au sommet tombe au plus bas degré,
Et qu'à moins d'être au rang d'Horace ou de Voiture,
On rampe dans la fange avec l'abbé de Pure?

BOILEAU, satire IX. B.

dans ce livre d'abord méprisé, et font assez | quoique dans une langue différente, quand on peu de cas de la frivole imagination des Lettres ne les égale pas. Newton, dont vous parlez, Persanes, dont la hardiesse, en certains en- monsieur, a été guidé, je l'avoue, par Archidroits, fait le plus grand mérite. Le grand nom- mède et par ceux qui ont suivi Archimède; bre des juges décide à la longue d'après les voix mais il a surpassé ses guides: partant, il est du petit nombre éclairé; vous me paroissez, inventeur. Il faudroit donc que Corneille eût monsieur, fait pour être à la tête de ce petit aussi surpassé ses maîtres pour être au niveau nombre. Je suis fâché que le parti des armes de Newton, bien loin d'être au-dessus de lui. que vous avez pris vous éloigne d'une ville où Ce n'est pas que je lui refuse d'avoir des beauje serois à portée de m'éclairer de vos lumières; tés originales, je le crois; mais Racine a le mais ce même esprit de justesse qui vous fait même avantage. Qui ressemble moins à Corpréférer l'art de Racine à l'intempérance de neille que Racine? Qui a suivi une route, je ne Corneille, et la sagesse de Locke à la profusion dis pas plus différente, mais plus opposée? Qui est plus original que lui? En vérité, monsieur, si l'on peut dire que Corneille a créé le théâtre, doit-on refuser à Racine la même louange? Ne vous semble-t-il pas même, monsieur, que Racine, Pascal, Bossuet, et quelques autres, ont créé la langue françoise? Mais si Corneille et Racine ne peuvent prétendre à la gloire des premiers inventeurs, et qu'ils aient eu l'un et l'autre des maîtres, lequel les a mieux imités ?

Bayle, vous servira dans votre métier. La justesse sert à tout. Je m'imagine que M. de Catinat auroit pensé comme vous.

J'ai pris la liberté de remettre au coche de Nancy un exemplaire que j'ai trouvé d'une des moins mauvaises éditions de mes foibles ouvrages; l'envie de vous offrir ce petit témoignage de mon estime l'a emporté sur la crainte que votre goût me donne.

J'ai l'honneur d'être, avec tous les sentiments que vous méritez, monsieur, votre, etc. VOLTAIRE.

A M. DE VOLTAIRE.

A Nancy, ce 22 avril 1743.

Monsieur,

Je suis au désespoir que vous me forciez à respecter Corneille. Je relirai les morceaux que vous me citez; et si je n'y trouve pas tout le sublime que vous y sentez, je ne parlerai de ma vie de ce grand homme, afin de lui rendre au moins par mon silence l'hommage que je lui dérobe par mon foible goût. Permettez-moi cependant, monsieur, de vous répondre sur ce que vous le comparez à Archimède, qu'il y a bien de la différence entre un philosophe qui a posé les premiers fondements des vérités géométriques, sans avoir d'autre modèle que la nature et son profond génie, et un homme qui, sachant les langues mortes, n'a pas même fait passer dans la sienne toute la perfection des maîtres qu'il a imités. Ce n'est pas créer, ce me semble, que de travailler avec des modèles,

Que vous dirai-je, après cela, monsieur, sur les louanges que vous me donnez? S'il étoit convenable d'y répondre par des admirations sincères, je le ferois de tout mon cœur; mais la gloire d'un homme comme vous est à n'être plus loué et à dispenser les éloges. J'attends avec toute l'impatience imaginable le présent dont vous m'honorez. Vous croyez bien, monsieur, que ce n'est pas pour connoître davantage vos ouvrages: je les porte toujours avec moi. Mais de les avoir de votre main et de les recevoir comme une marque de votre estime, c'est une joie, monsieur, que je ne contiens point, et que je ne puis m'empêcher de répandre sur le papier. Il faut que vous voyiez, monsieur, toute la vanité qu'elle m'inspire. Je joins ici un petit discours que j'ai fait depuis votre lettre, et je vous l'envoie avec la même confiance que j'enverrois à un autre la Mort de César ou Athalie. Je souhaite beaucoup, monsieur, que vous en soyez content pour moi, je serai charmé si vous le trouvez digne de votre critique, ou que vous m'estimiez assez pour me dire qu'il ne la mérite pas, supposé qu'il en soit indigne. Ce sera alors, monsieur, que je me permettrai d'espérer votre amitié. En atten

dant, je vous offre la mienne de tout mon | louanges dont vous honorez mes foibles écrits. Je ne dois pas être fâché que le premier discœur, et suis avec passion, monsieur, Votre très humble et très obéissant serviteur. cours que j'ai pris la liberté de vous envoyer ait vu le jour, puisqu'il a votre approbation VAUVENARGUES. malgré ses défauts. J'aurois souhaité seulement le donner à M. de La Bruère dans une imperfection moins remarquable.

J'ai lu avec grande attention ce que vous me faites l'honneur de m'écrire sur La Fontaine. Je croyois que le mot instinct auroit pu convenir à un auteur qui n'auroit mis que du sentiment, de l'harmonie et de l'éloquence dans ses vers, et qui d'ailleurs n'auroit montré ni pénétration ni réflexion; mais qu'un homme dans ses qui pense par-tout, dans ses contes, préfaces, dans ses fables, dans les moindres choses, et dont le caractère même est de penser ingénieusement et avec finesse; qu'un esprit si solide soit mis dans le rang des hommes qui ne pensent point, parcequ'il n'aura pas eu dans la conversation le don de s'exprimer, défaut que les hommes qui sont exagérateurs ont probablement fort enflé, et qui méritoit plus d'indulgence dans ce grand poëte, je vous avoue, monsieur, que cela me surprend. Il n'appartient pas à un homme né en Provence de connoître la juste signification des mots, et vous aurez la bonté de me pardonner les préventions que je puis avoir là-dessus.

P. S. Quoique ce paquet soit déja assez considérable, et qu'il soit ridicule de vous envoyer un volume par la poste, j'espère cependant, monsieur, que vous ne trouverez pas mauvais que j'y joigne encore un petit fragment. Vous avez répondu à ce que j'ai eu l'honneur de vous écrire de deux grands poëtes, d'une manière si obligeante et si instructive, qu'il m'est permis d'espérer que vous ne me refuserez pas les mêmes lumières sur trois orateurs 2 si célèbres,

A M. DE VAUVENARGUES.
Paris, le 17 mai 1743.

J'ai tardé long-temps à vous remercier, monsieur, du portrait que vous avez bien voulu m'envoyer de Bossuet, de Fénelon et de Pascal; vous êtes animé de leur esprit quand vous parlez d'eux. Je vous avoue que je suis encore plus étonné que je ne l'étois, que vous fassiez un métier, très noble à la vérité, mais un peu barbare, et aussi propre aux hommes communs et bornés qu'aux gens d'esprit. Je ne vous croyois que beaucoup de goût et de connoissances, mais je vois que vous avez encore plus de génie. Je ne sais si cette campagne vous permettra de le cultiver. Je crains même que ma lettre n'arrive au milieu de quelque marche, ou dans quelque occasion où les belles-lettres sont très peu de saison. Je réprime mon envie de vous dire tout ce que je pense, et je me borne au plaisir de vous assurer de la singulière estime que vous m'inspirez.

Je suis, monsieur, votre, etc.

VOLTAIRE.

A M. DE VOLTAIRE.

A Aix, ce 21 janvier 1745.

J'ai reçu, monsieur, avec la plus grande confiance et la reconnoissance la plus tendre, les

Corneille et Racine. B.

* Bossuet, Fénelon et Pascal. B.

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