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autant que

Pourquoi la coutume n'est-elle pas naturelle ?

XXII. J'ai bien peur que cette nature ne soit ellemême qu'une première coutume, comme la

Quand nous voyons un effet arriver toujours coutume est une seconde nature.

de même, nous en concluons une nécessité na

turelle, comme qu'il sera demain jour, etc.; XX.

mais souvent la nature nous dément, et ne s’as

sujettit pas à ses propres règles. Si nous rêvions toutes les nuits la même chose, elle nous affecteroit peut-être autant

XXII. que les objets que nous voyons tous les jours ;

Plusieurs choses certaines sont contredites; et si un artisan étoit sûr de rêver toutes les nuits, douze heures durant, qu'il est roi, je plusieurs fausses passent sans contradiction : crois qu'il seroit presque aussi heureux qu'un ni la contradiction n'est marque de fausseté , roi qui rêveroit toutes les nuits , douze heures ni l'incontradiction n'est marque de vérité. durant, qu'il seroit artisan. Si nous révions

XXIV. toutes les nuits que nous sommes poursuivis par des ennemis, et agités par des fantômes

Quand on est instruit, on comprend que, la pénibles, et qu'on passàt tous les jours en di- nature portant l'empreinte de son auteur graverses occupations, comme quand on fait un vée dans toutes choses, elles tiennent presque voyage, on souffriroit

presque

si

toutes de sa double infinité. C'est ainsi que cela étoit véritable, et on apprehenderoit de nous voyons que toutes les sciences sont infidormir, comme on appréhende le réveil quand nies en l'étendue de leurs recherches. Car qui on craint d'entrer réellement dans de tels mal- doute que la géométrie, par exemple, a une heurs. En effet, ces rêves feroient à-peu-près infinité d'infinités de propositions à exposer? les mêmes maux que la réalité. Mais parceque Elle sera aussi infinie dans la multitude et la les songes sont tous différents et se diversifient, délicatesse de leurs principes ; car qui ne voit ce qu'on y voit affecte bien moins que ce qu'on que ceux qu'on propose pour les derniers ne voit en veillant, à cause de la continuité, qui se soutiennent pas d'eux-mêmes, et qu'ils sont n'est pas pourtant si continue et égale, qu'elle appuyés sur d'autres, qui, en ayant d'autres ne change aussi, mais moins brusquement, si pour appui, ne souffrent jamais de derniers ? ce n'est réellement, comme quand on voyage ;

On voit , d'une première vue, que l'arithméet alors on dit : Il me semble que je rêve; car tique seule fournit des principes sans nombre, la vie est un songe un peu moins inconstant.

et chaque science de même.

Mais si l'infinité en petitesse est bien moins XXI.

visible, les philosophes ont bien plus tôt préNous supposons que tous les hommes con

tendu y arriver; et c'est là où tous ont choppé. çoivent et sentent de la même sorte les objets C'est ce qui a donné lieu à ces titres si ordiqui se présentent à eux : mais nous le suppo- naires , des Principes des choses, des Principes sons bien gratuitement, car nous n'en avons de la philosophie, et autres semblables, aussi aucune preuve. Je vois bien qu'on applique les fastueux en effet, quoique non ' en apparence, mêmes mots dans les mêmes occasions , et que que cet autre qui crève les yeux, de omni scitoutes les fois que deux hommes voient, par exemple, de la neige, ils expriment tous deux

Ne cherchons donc point d'assurance et de la vue de ce même objet par les mêmes mots,

fermeté. Notre raison est toujours déçue par en disant l'un et l'autre qu'elle est blanche ;

l'inconstance des apparences; rien ne peut fixer et de cette conformité d'application on tire une puissante conjecture d'une conformité d'idée :

Quelques éditions mettent moins au lieu de non.

9 C'est le titre des thèses que Jean Pic de La Mirandole soumais cela n'est pas absolument convaincant,

tint avec grand éclat à Rome, à l'âge de vingt-quatre ans. quoiqu'il y ait bien à parier pour l'affirmative. en 1187.

bili?.

le fini entre les deux infinis qui l'enferment et conduit à l'autre. Les extrémités se touchent le fuient. Cela étant bien compris, je crois qu'on et se réunissent à force de s'être éloignées, et s'en tiendra au repos , chacun dans l'état où la se retrouvent en Dieu, et en Dieu seulement. nature l'a placé. Ce milieu qui nous est échu Si l'homme commençoit par s'étudier luiétant toujours distant des extrêmes, qu'im- même, il verroit combien il est incapable de porte que l'homme ait un peu plus d'intelli- passer outre. Comment pourroit-il se faire gence des choses ? S'il en a, il les prend d'un qu'une partie connût le tout? Il aspirera peutpeu plus haut. N'est-il pas toujours infiniment être à connoître au moins les parties avec leséloigné des extrêmes ? et la durée de notre quelles il a de la proportion. Mais les parties plus longue vie n'est-elle pas infiniment éloi- du monde ont toutes un tel rapport et un iel gnée de l'éternité?

enchaînement l'une avec l'autre, que je crois Dans la vue de ces infinis, tous les finis sont impossible de connoître l'une sans l'autre, et égaux; et je ne vois pas pourquoi asseoir son sans le tout. imagination plutôt sur l'un que sur l'autre. La L'homme, par exemple, a rapport à tout ce seule comparaison que nous faisons de nous au qu'il connoît. Il a besoin de lieu pour le confini, nous fait peine.

tenir, de temps pour durer, de mouvement

pour vivre, d'éléments pour le composer, de XXV.

chaleur et d'aliments pour le nourrir, d'air pour Les sciences ont deux extrémités qui se tou- respirer. Il voit la lumière, il sent les corps, chent : la première est la pure ignorance natu

Il faut donc, pour connoître l'homme, savoir relle où se trouvent tous les hommes en nais

d'où vient qu'il a besoin d'air sant; l'autre extrémité est celle où arrivent les

pour subsister;

et, pour connoître l'air, il faut savoir par où il grandes ames, qui, ayant parcouru tout ce que a rapport à la vie de l'homme. les hommes peuvent savoir, trouvent qu'ils ne

La flamme ne subsiste point sans l'air : donc, savent rien, et se rencontrent dans cette même ignorance d'où ils étoient partis. Mais c'est une pour connoître l'un, il faut connoitre l'autre.

Donc toutes choses étant causées et causanignorance savante qui se connoît. Ceux d'entre deux qui sont sortis de l'ignorance naturelle, diatement, et toutes s'entre-tenant par un lien

aidées et aidantes, médiatement et imméet n'ont pu arriver à l'autre, ont quelque tein- naturel et sensible qui lie les plus éloignées et ture de cette science suffisante, et font les en- les plus différentes, je tiens impossible de contendus. Ceux-là troublent le monde, et jugent | noitre les parties sans connoître le tout , non plus mal de tout que les autres. Le peuple et

de connoître le tout sans connoître en les habiles composent, pour l'ordinaire, le train

détail les parties. du monde : les autres le méprisent et en sont

Et ce qui achève peut-être notre impuissance méprisés. XXVI.

à connoître les choses, c'est qu'elles sont sim

ples en elles-mêmes, et que nous sommes comOn se croit naturellement bien plus capable posés de deux natures opposées et de divers d'arriver au centre des choses que d'embrasser genres, d'ame et de corps : car il est impossible leur circonférence. L'étendue visible du monde que la partie qui raisonne en nous soit autre nous surpasse visiblement; mais comme c'est que spirituelle; et quand on prétendroit que nous qui surpassons les petites choses, nous nous fussions simplement corporels, cela nous nous croyons plus capables de les posséder; et excluroit bien davantage de la connoissance cependant il ne faut pas moins de capacité pour des choses, n'y ayant rien de si inconcevable aller jusqu'au néant que jusqu'au tout. Il la faut que de dire que la matière puisse se connoître infinie dans l'un et dans l'autre ; et il me semble soi-même. que qui auroit compris les derniers principes C'est cette composition d'esprit et de corps des choses pourroit aussi arriver jusqu'à con- qui a fait que presque tous les philosophes ont noitre l'infini. L'un dépend de l'autre, et l'un confondu les idées des choses, et attribué aux

tes,

plus que

corps ce qui n'appartient qu'aux esprits, et aux | dans la connoissance de la misère des hommes esprits ce qui ne peut convenir qu'aux corps; que de considérer la cause véritable de l'agitacar ils disent hardiment que les corps tendent tion perpétuelle dans laquelle ils passent leur en bas, qu'ils aspirent à leur centre, qu'ils vie. fuient leur destruction, qu'ils craignent le vide, L'ame est jetée dans le corps pour y faire un qu'ils ont des inclinations, des sympathies, des séjour de peu de durée. Elle sait que ce n'est antipathies, qui sont toutes choses qui n'appar- qu'un passage à un voyage éternel, et qu'elle tiennent qu'aux esprits. Et en parlant des es- n'a que le peu de temps que dure la vie pour prits, ils les considèrent comme en un lieu, et s'y préparer. Les nécessites de la nature lui en leur attribuent le mouvement d'une place à une ravissent une très grande partie. Il ne lui en autre , qui sont des choses qui n'appartiennent reste que très peu dont elle puisse disposer. qu'aux corps, etc.

Mais ce peu qui lui reste l'incommode si fort Au lieu de recevoir les idées des choses en et l'embarrasse si étrangement, qu'elle ne songe nous, nous teignons des qualités de notre être qu'à le perdre. Ce lui est une peine insupporcomposé toutes les choses simples que nous table d'être obligée de vivre avec soi, et de contemplons.

penser à soi. Ainsi tout son soin est de s'ouQui ne croiroit, à nous voir composer toutes blier soi-même, et de laisser couler ce temps choses d'esprit et de corps, que ce mélange-là si court et si précieux sans réflexion , en s'ocnous seroit bien compréhensible ? C'est néan- cupant des choses qui l'empêchent d'y penser. moins la chose que l'on comprend le moins. C'est l'origine de toutes les occupations tuL'homme est à lui-même le plus prodigieux ob- multuaires des hommes, et de tout ce qu'on jet de la nature; car il ne peut concevoir ce que appelle divertissement ou passe-temps, dans c'est que corps, et encore moins ce que c'est lesquels on n'a, en effet, pour but que d'y qu'esprit, et moins qu'aucune chose comment laisser passer le temps sans le sentir, ou plutôt un corps peut être uni avec un esprit. C'est là le sans se sentir soi-même, et d'éviter, en percomble de ses difficultés, et cependant c'est son dant cette partie de la vie, l'amertume et le dépropre être : Modus quo corporibus adhæret spi- goût intérieur qui accompagneroit nécessaireritus comprehendi ab hominibus non potest ; et ment l'attention que l'on feroit sur soi-même hoc tamen homo est.

durant ce temps-là. L'ame ne trouve rien en XXVI.

elle qui la contente ; elle n'y voit rien qui ne

l'afflige, quand elle y pense. C'est ce qui la L'homme n'est donc qu'un sujet plein d'er- contraint de se répandre au dehors, et de cherreurs, ineffaçables sans la grace. Rien ne lui cher dans l'application aux choses extérieures montre la vérité : tout l'abuse. Les deux prin- à perdre le souvenir de son état véritable. Sa cipes de vérité, la raison et les sens, outre joie consiste dans cet oubli; et il suffit, pour la qu'ils manquent souvent de sincérité, s'abusent rendre misérable, de l'obliger de se voir et réciproquement l'un l'autre. Les sens abusent d'être avec soi. la raison par de fausses apparences; et cette On charge les hommes , dès l'enfance, du même piperie qu'ils lui apportent, ils la reçoi- soin de leur honneur, de leurs biens, et même vent d'elle à leur tour : elle s'en revanche. Les du bien et de l'honneur de leurs parents et de passions de l'ame troublent les sens, et leur font leurs amis. On les accable de l'étude des landes impressions fàcheuses : ils mentent, el se gues, des sciences, des exercices et des arts. trompent à l'envi.

On les charge d'affaires : on leur fait entendre

qu'ils ne sauroient être heureux s'ils ne font en ARTICLE VII.

sorte, par leur industrie et par leur soin , que Misère de l'homme.

leur fortune et leur honneur, et même la for

tune et l'honneur de leurs amis, soient en bon I.

état , et qu'une seule de ces choses qui manque Rien n'est plus capable de nous faire entrer les rend malheureux. Ainsi on leur donne des charges et des affaires qui les font tracasser Mais pour ceux qui n'agissent que par les dès la pointe du jour. Voilà , direz-vous, une mouvements qu'ils trouvent en eux et dans leur étrange manière de les rendre heureux. Que nature, il est impossible qu'ils subsistent dans pourroit-on faire de mieux pour les rendre mal- ce repos, qui leur donne lieu de se considérer heureux ? Demandez-vous ce qu'on pourroit et de se voir, sans être incontinent attaqués de faire ? Il ne faudroit que leur ôter tous ces chagrin et de tristesse. L'homme qui n'aime soins : car alors ils se verroient et ils pense que soi ne hait rien tant que d'être seul avec roient à eux-mêmes; et c'est ce qui leur est soi. Il ne recherche rien que pour soi, et ne insupportable. Aussi, après s'être chargés de fuit rien tant que soi; parceque, quand il se tant d'affaires , s'ils ont quelque temps de re-voit, il ne se voit pas tel qu'il se desire, et qu'il làche, ils lâchent encore de le perdre à quelque trouve en soi-même un amas de misères inévidivertissement qui les occupe tout entiers et les tables, et un vide de biens réels et solides qu'il dérobe à eux-mêmes.

est incapable de remplir. C'est pourquoi, quand je me suis mis à con- Qu'on choisisse telle condition qu'on voudra, sidérer les diverses agitations des hommes, les et qu'on y assemble tous les biens et toutes les périls et les peines où ils s'exposent, à la cour, satisfactions qui semblent pouvoir contenter un à la guerre, dans la poursuite de leurs préten- homme: si celui qu'on aura mis en cet état est tions ambitieuses, d'où naissent tant de querel sans occupation et sans divertissement, et qu'on les, de passions et d'entreprises périlleuses et le laisse faire réflexion sur ce qu'il est , cette funestes, j'ai souvent dit que tout le malheur félicité languissante ne le soutiendra pas; il des hommes vient de ne savoir pas se tenir en tombera par nécessité dans les vues affligeantes repos dans une chambre. Un homme qui a assez de l'avenir : et si on ne l'occupe hors de lui, le de biens pour vivre, s'il savoit demeurer chez voilà nécessairement malheureux. soi , n'en sortiroit pas pour aller sur la mer, ou La dignité royale n'est-elle pas assez grande au siège d'une place; et si on ne cherchoit sim- d'elle-même pour rendre celui qui la possède plement qu'à vivre, on auroit peu de besoin de heureux par la seule vue de ce qu'il est? Fauces occupations si dangereuses.

dra-t-il encore le divertir de cette pensée comme Mais quand j'y ai regardé de plus près, j'ai les gens du commun? Je vois bien que c'est trouvé que cet éloignement que les hommes ont rendre un homme heureux que de le détourner du repos, et de demeurer avec eux-mêmes, de la vue de ses misères domestiques, pour remvient d'une cause bien effective, c'est-à-dire du plir toute sa pensée du soin de bien danser. malheur naturel de notre condition foible et Mais en sera-t-il de même d'un roi? et sera-t-il mortelle, et si misérable que rien ne peut nous plus heureux en s'attachant à ces vains amuseconsoler lorsque rien ne nous empêche d'y ments qu'à la vue de sa grandeur ? Quel objet penser, et que nous ne voyons que nous. plus satisfaisant pourroit-on donner à son es

Je ne parle que de ceux qui se regardent prit? Ne seroit-ce pas faire tort à sa joie, d'ocsans aucune vue de religion. Car il est vrai que cuper son ame à penser, à ajuster ses pas à la c'est une des merveilles de la religion chré- cadence d'un air, ou à placer adroitement une tienne de réconcilier l'homme avec soi-même balle , au lieu de le laisser jouir en repos de la en le réconciliant avec Dieu ; de lui rendre la contemplation de la gloire majestueuse qui l'envue de soi-même supportable , et de faire que vironne? Qu'on en fasse l'épreuve ; qu'on laisse la solitude et le repos soient plus agréables à un roi tout seul sans aucune satisfaction des plusieurs que l'agitation et le commerce des sens, sans aucun soin dans l'esprit, sans comhommes. Aussi n'est-ce pas en arrêtant l'homme pagnie , penser à soi tout à loisir , et l'on verra dans lui-même qu'elle produit tous ces effets qu’un roi qui se voit est un homme plein de mimerveilleux. Ce n'est qu'en le portant jusqu'à sères, et qui les ressent comme un autre. Aussi Dieu, et en le soutenant dans le sentiment de on évite cela soigneusement, et il ne manque ses misères par l'espérance d'une autre vie qui jamais d'y avoir auprès des personnes des rois doit entièrement l'en délivrer.

un grand nombre de gens qui veillent à faire succéder le divertissement aux affaires, et qui tant qu'ils ne sont pas gueris de cette misère observent tout le temps de leur loisir pour leur intérieure et naturelle, qui consiste à ne poufournir des plaisirs et des jeux , en sorte qu'il voir souffrir la vue de soi-même. Ce lièvre qu'ils n'y ait point de vide; c'est-à-dire qu'ils sont en- auroient acheté ne les garantiroit pas de cette vironnés de personnes qui ont un soin merveil- vue ; mais la chasse les en garantit. Ainsi, quand leux de prendre garde que le roi ne soit seul et on leur reproche que ce qu'ils cherchent avec en état de penser à soi, sachant qu'il sera mal- tant d'ardeur ne sauroit les satisfaire, qu'il n'y heureux, tout roi qu'il est, s'il y pense. a rien de plus bas et de plus vain : s'ils répon

Aussi la principale chose qui soutient les doient comme ils devroient le faire , s'ils y penhommes dans les grandes charges , d'ailleurs si soient bien, ils en demeureroient d'accord; pénibles, c'est qu'ils sont sans cesse détournés mais ils diroient en même temps qu'ils ne de penser à eux.

cherchent en cela qu'une occupation violente Prenez-y garde. Qu'est-ce autre chose d'être et impétueuse qui les détourne de la vue d'euxsurintendant, chancelier, premier président, mêmes, et que c'est pour cela qu'ils se propoque

d'avoir un grand nombre de gens qui vien- sent un objet attirant qui les charme et qui les nent de tous côtés pour ne pas leur laisser une occupe tout entiers. Mais ils ne répondent pas heure en la journée où ils puissent penser à eux- cela , parcequ'ils ne se connoissent pas euxmêmes? Et quand ils sont dans la disgrace, et mêmes. Un gentilhomme croit sincèrement qu'on les envoie à leurs maisons de campagne, qu'il y a quelque chose de grand et de noble à où ils ne manquent ni de biens, ni de domesti- la chasse : il dira que c'est un plaisir royal. II ques pour les assister en leurs besoins, ils ne en est de même des autres choses dont la plulaissent pas d'être misérables, parceque per part des hommes s'occupent. On s'imagine sonne ne les empêche plus de songer à eux. qu'il y a quelque chose de réel et de solide

De là vient que tant de personnes se plaisent dans les objets mêmes. On se persuade que si au jeu, à la chasse et aux autres divertissements on avoit obtenu cette charge, on se reposeroit qui occupent toute leur ame. Ce n'est pas qu'il ensuite avec plaisir; et l'on ne sent pas la nay ait, en effet, du bonheur dans ce que l'on ture insatiable de sa cupidité. On croit chercher peut acquérir par le moyen de ces jeux, ni sincèrement le repos, et l'on ne cherche, en qu'on sřímagine que la vraie beatitude soit dans effet, que l'agitation. l'argent qu'on peut gagner au jeu, ou dans le Les hommes ont un instinct secret qui les lièvre que l'on court. On n'en voudroit pas s'il porte à chercher le divertissement et l'occupaétoit offert. Ce n'est pas cet usage mou et pai- tion au dehors, qui vient du ressentiment de sible, et qui nous laisse penser à notre malheu- leur misère continuelle. Et ils ont un autre inreuse condition, qu'on recherche, mais le tracas stinct secret, qui reste de la grandeur de leur qui nous détourne d'y penser.

première nature, qui leur fait connoître que le De là vient que les hommes aiment tant le bonheur n'est, en effet, que dans le repos. Et bruit et le tumulte du monde, que la prison est de ces deux instincts contraires, il se forme en un supplice si horrible, et qu'il y a si peu de eux un projet confus qui se cache à leur vue personpes qui soient capables de souffrir la so- dans le fond de leur ame, qui les porte à tendre litude.

au repos par l'agitation, et à se figurer toujours Voilà tout ce que les hommes ont pu inventer que la satisfaction qu'ils n'ont point leur arripour se rendre heureux. Et ceux qui s'amusent vera, si, en surmontant quelques difficultés simplement à montrer la vanité et la bassesse qu'ils envisagent, ils peuvent s'ouvrir par-là la des divertissements des hommes, connoissent porte au repos. bien, à la vérité, une partie de leurs misères ; Ainsi s'écoule toute la vie. On cherche le recar c'en est une bien grande, que de pouvoir pos en combattant quelques obstacles ; et si on prendre plaisir à des choses si basses et si mé- les a surmontés, le repos devient insupportable. prisables ; mais ils n'en connoissent pas le fond, Car, ou l'on pense aux misères qu’on a, ou à qui leur rend ces misères mêmes nécessaires, celles dont on est menacé. Et quand on se ver

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