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là tout le don de penser, qui précède et fonde les autres. Après vient la fécondité, puis la justesse, etc.

Les esprits stériles laissent échapper beaucoup de choses, et n'en voient pas tous les côtés; mais l'esprit fécond sans justesse, se confond dans son abondance, et la chaleur du sentiment qui l'accompagne est un principe d'illusion très à craindre; de sorte qu'il n'est pas étrange de penser beaucoup et peu juste.

Personne ne pense, je crois, que tous les esprits soient féconds, ou pénétrants, ou éloquents, ou justes, dans les mêmes choses. Les uns abondent en images, les autres en réflexions, les autres en citations, etc., chacun selon son caractère, ses inclinations, ses habitudes, sa force ou sa foiblesse.

IV.
Vivacité.

La vivacité consiste dans la promptitude des opérations de l'esprit. Elle n'est pas toujours unie à la fécondité. Il y a des esprits lents, fertiles; il y en a de vifs, stériles. La lenteur des premiers vient quelquefois de la foiblesse de leur mémoire, ou de la confusion de leurs idées, ou enfin de quelque défaut dans leurs organes, qui empêche leurs esprits de se répandre avec vitesse. La stérilité des esprits vifs, dont les organes sont bien disposés, vient de ce qu'ils manquent de force pour suivre une idée, ou de ce qu'ils sont sans passions; car les passions fertilisent l'esprit sur les choses qui leur sont propres, et cela pourroit expliquer de certaines bizarreries: un esprit vif dans la conversation, qui s'éteint dans le cabinet; un génie perçant dans l'intrigue, qui s'appesantit dans les sciences, etc.

C'est aussi par cette raison que les personnes enjouées, que les objets frivoles intéressent, paroissent les plus vives dans le monde. Les

bagatelles qui soutiennent la conversation, étant leur passion dominante, elles excitent toute leur vivacité, leur fournissent une occasion continuelle de paroître. Ceux qui ont des passions plus sérieuses, étant froids sur ces puérilités, toute la vivacité de leur esprit demeure concentrée.

1 On ne pense que par mémoire. V. — Ne seroit-il pas plus

exact de dire: On ne pense qu'au moyen de la mémoire? S. * L'esprit stérile est celui en qui l'idée qu'on lui présente ne fait pas naitre d'idées accessoires; au lieu que l'esprit fécond produit sur le sujet qui l'occupe, toutes les idées qui appartiennent à ce sujet. De même que dans une oreille exercée et sensible, un son produit le sentiment des sons harmoniques, et qu'elle entend un accord où les autres n'entendent qu'un son. S.

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Lorsqu'on est trop préoccupé de certains principes sur une science, on a plus de peine à recevoir d'autres idées dans la même science et une nouvelle méthode; mais c'est là encore une preuve que la pénétration est dépendante, comme je l'ai dit, de nos habitudes. Ceux qui font une étude puérile des énigmes, en pénètrent plus tôt le sens que les plus subtils philosophes.

VI.

De la justesse, de la netteté, du jugement.

elle n'en est pas inséparable. Tous ceux qui ont La netteté est l'ornement de la justesse 3; mais l'esprit net ne l'ont pas juste. Il y a des hommes qui conçoivent très distinctement, et qui ne raisonnent pas conséquemment. Leur esprit,

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trop foible ou trop prompt, ne peut suivre la | nes ignorent on trouve quelquefois dans l'es liaison des choses, et laisse échapper leurs rap- prit des hommes les plus sages, des idées par ports. Ceux-ci ne peuvent assembler beaucoup leur nature inalliables, que l'éducation, la coude vues, attribuent quelquefois à tout un objet tume, ou quelque impression violente, ont ce qui convient au peu qu'ils en connoissent. liées irrévocablement dans leur mémoire. Ces La netteté de leurs idées empêche qu'ils ne s'en idées sont tellement jointes, et se présentent défient. Eux-mêmes se laissent éblouir par l'é- avec tant de force, que rien ne peut les sépaclat des images qui les préoccupent ; et la lu- rer 1; ces ressentiments de folie sont sans conmière de leurs expressions les attache à l'erreur séquence, et prouvent seulement, d'une made leurs pensées 1. nière incontestable, l'invincible pouvoir de la coutume.

La justesse vient du sentiment du vrai formé dans l'ame, accompagné du don de rapprocher les conséquences des principes, et de combiner leurs rapports. Un homme médiocre peut avoir de la justesse à son degré, un petit ouvrage de même 2. C'est sans doute un grand avantage, de quelque sens qu'on le considère : toutes choses en divers genres ne tendent à la perfection qu'autant qu'elles ont de justesse 3.

Ceux qui veulent tout définir ne confondent pas le jugement et l'esprit juste; ils rapportent à ce dernier 4 l'exactitude dans le raisonnement, dans la composition, dans toutes les choses de pure spéculation; la justesse dans la conduite de la vie, ils l'attachent au jugement 5.

Je dois ajouter qu'il y a une justesse et une netteté d'imagination 6; une justesse et une netteté de réflexion, de mémoire, de sentiment, de raisonnement, d'éloquence, etc. Le tempérament et la coutume mettent des différences infinies entre les hommes, et resserrent ordinairement beaucoup leurs qualités. Il faut appliquer ce principe à chaque partie de l'esprit il est très facile à comprendre.

;

Je dirai encore une chose que peu de person

Bien écrit. V.

A son degré, de même, expressions trop négligées. M.

3 Je dirois n'ont de perfection; et même comment dit-on qu'une chose a plus ou moins de justesse? M. Justesse ici n'est pas le mot propre; cela veut dire sans doute ici, juste proportion de parties, exacte combinaison de rapports. Sans cela, vaudroit-il la peine de dire, comme le fait Vauvenargues deux lignes plus haut, qu'un petit ouvrage peut avoir de la justesse? Sans doute, puisqu'une pensée, qui est assurément le plus petit ouvrage possible, n'a pas de mérite sans la justesse. S.

4 Ils rapportent à ce dernier. C'est qu'il me semble que l'esprit juste consiste seulement à raisonner juste sur ce qu'on connoit, et que le jugement suppose des connoissances qui mettent en état de juger ce qu'on rencontre, et la vie en général est composée de rencontres. S.

La justesse, etc. Justesse est ici sagesse. V.
Je dois ajouter, etc. Un peu confus. V.

VII.
Du bon sens.

Le bon sens n'exige pas un jugement bien profond; il semble consister plutôt à n'apercevoir les objets que dans la proportion exacte qu'ils ont avec notre nature, ou avec notre condition. Le bon sens n'est donc pas à penser sur les choses avec trop de sagacité, mais à les concevoir d'une manière utile, à les prendre dans le bon sens.

Celui qui voit avec un microscope, aperçoit sans doute dans les choses plus de qualités; mais il ne les aperçoit point dans leur proportion naturelle avec la nature de l'homme, comme celui qui ne se sert que de ses yeux. Image des esprits subtils, il pénètre souvent trop loin : celui qui regarde naturellement les choses a le bon sens.

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doit avoir la force de fixer sa pensée fugitive, | peuple de la terre : nous voulons donner beaude la retenir sous ses yeux pour en considérer coup de choses à entendre sans les exprimer, le fond, et de ramener à un point une longue et les présenter sous des images douces et voichaîne d'idées : c'est à ceux principalement qui lées; nous avons confondu la délicatesse et la fiont cet esprit en partage, que la netteté et la nesse, qui est une sorte de sagacité sur les chojustesse sont plus nécessaires 1. Quand ces avan- ses de sentiment 1. Cependant la nature sépare tages leur manquent, leurs vues sont mêlées souvent des dons qu'elle a faits si divers : grand d'illusions et couvertes d'obscurités. Et néan- nombre d'esprits délicats ne sont que délicats; moins, comme de tels esprits voient toujours beaucoup d'autres ne sont que fins; on en voit plus loin que les autres dans les choses de leur même qui s'expriment avec plus de finesse qu'ils ressort, ils se croient aussi bien plus proches de n'entendent, parcequ'ils ont plus de facilité à la vérité que le reste des hommes; mais ceux-ci parler qu'à concevoir. Cette dernière singulane pouvant les suivre dans leurs sentiers téné- rité est remarquable; la plupart des hommes breux, ni remonter des conséquences jusqu'à la sentent au-delà de leurs foibles expressions; hauteur des principes, ils sont froids et dédai- l'éloquence est peut-être le plus rare comme le gneux pour cette sorte d'esprit qu'ils ne sau- plus gracieux de tous les dons. roient mesurer.

La force vient aussi d'abord du sentiment, et se caractérise par le tour de l'expression; mais quand la netteté et la justesse ne lui sont pas jointes, on est dur au lieu d'être fort, obscur au lieu d'être précis, etc.

X.

Et même entre les gens profonds, comme les uns le sont sur les choses du monde, et les autres dans les sciences, ou dans un art particulier, chacun préférant son objet dont il connoît mieux les usages, c'est aussi de tous les côtés matière de dissension.

Enfin, on remarque une jalousie encore plus particulière entre les esprits vifs et les esprits profonds, qui n'ont l'un qu'au défaut de l'autre ; car les uns marchant plus vite, et les autres allant plus loin, ils ont la folie de vouloir entrer en concurrence, et ne trouvant point de mesure pour des choses si différentes, rien n'est capable de les rapprocher.

De l'étendue de l'esprit.

Rien ne sert au jugement et à la pénétration comme l'étendue de l'esprit. On peut la regarder, je crois, comme une disposition admirable des organes, qui nous donne d'embrasser beaucoup d'idées à la fois sans les confondre.

IX.

De la délicatesse, de la finesse et de la force.

La délicatesse vient essentiellement de l'ame: c'est une sensibilité dont la coutume, plus ou moins hardie, détermine aussi le degré 3. Des nations ont mis de la délicatesse où d'autres n'ont trouvé qu'une langueur sans grace; celles-ci au contraire. Nous avons mis peut-être cette qualité à plus haut prix qu'aucun autre

1 c'est à ceux, etc. Descartes me paroît un esprit très profond, quoique faux et romanesque. V.

La délicatesse rient essentiellement de l'ame. La délicatesse est, ce me semble, finesse et grace. V.

3 c'est une sensibilité, etc. La coutume, les mœurs du pays qu'on habite, déterminent le degré de délicatesse et de sensibilité qu'on porte sur certaines choses, c'est-à-dire qu'elles forment en nous des habitudes qui rendent cette délicatesse plus ou moins sévère, cette sensibilité plus ou moins vive. S.

Un esprit étendu considère les êtres dans leurs rapports mutuels: il saisit d'un coup d'œil tous les rameaux des choses; il les réunit à leur source et dans un centre commun; il les met lumière sur de grands objets et sur une vaste sous un même point de vue. Enfin il répand la

surface.

On ne sauroit avoir un grand génie sans avoir l'esprit étendu; mais il est possible qu'on sont deux choses distinctes. Le génie est actif, ait l'esprit étendu sans avoir du génie; car ce fécond; l'esprit étendu, fort souvent, se borne à la spéculation; il est froid, paresseux et timide. Personne n'ignore que cette qualité dépend aussi beaucoup de l'ame, qui donne ordinaire

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ment à l'esprit ses propres bornes, et le rétrécit ou l'étend, selon l'essor qu'elle-même se donne.

XI.

Des saillies.

Le mot de saillie vient de sauter; avoir des saillies, c'est passer sans gradation d'une idée à une autre qui peut s'y allier. C'est saisir les rapports des choses les plus éloignées; ce qui demande sans doute de la vivacité et un esprit agile. Ces transitions soudaines et inattendues causent toujours une grande surprise; si elles se portent à quelque chose de plaisant, elles excitent à rire ; si à quelque chose de profond, elles étonnent; si à quelque chose de grand, elles élèvent mais ceux qui ne sont pas capa-du cœur et de l'esprit, qu'il resserre dans des

tres ce genre d'esprit; mais, parcequ'il est difficile aux hommes de ne pas outrer ce qui est bien, ils ont fait du plus naturel de tous les dons un jargon plein d'affectation. L'envie de briller leur a fait abandonner par réflexion le vrai et le solide, pour courir sans cesse après les allusions et les jeux d'imagination les plus frivoles; il semble qu'ils soient convenus de ne plus rien dire de suivi, et de ne saisir dans les choses que ce qu'elles ont de plaisant, et leur surface. Cet esprit, qu'ils croient si aimable, est sans doute bien éloigné de la nature, qui se plaît à se reposer sur les sujets qu'elle embellit, et trouve la variété dans la fécondité de ses lumières, bien plus que dans la diversité de ses objets. Un agrément si faux et si superficiel est un art ennemi

:

bornes étroites; un art qui ôte la vie de tous les discours en bannissant le sentiment qui en est l'ame, et qui rend les conversations du monde aussi ennuyeuses qu'insensées et ridicules.

XII.

bles de s'élever, ou de pénétrer d'un coup d'œil des rapports trop approfondis, n'admirent que ces rapports bizarres et sensibles que les gens du monde saisissent si bien. Et le philosophe, qui rapproche par de lumineuses sentences les vérités en apparence les plus séparées, réclame inutilement contre cette injustice : les hommes frivoles, qui ont besoin de temps pour suivre ces grandes démarches de la réflexion, sont dans une espèce d'impuissance de les admirer; attendu que l'admiration ne se donne qu'à la surprise, et vient rarement par degrés.

Les saillies tiennent en quelque sorte dans l'esprit le même rang que l'humeur peut avoir dans les passions 1. Elles ne supposent pas nécessairement de grandes lumières, elles peignent le caractère de l'esprit. Ainsi ceux qui approfondissent vivement les choses, ont des saillies de réflexion; les gens d'une imagination heureuse, des saillies d'imagination; d'autres, des saillies de mémoire; les méchants, des méchancetés; les gens gais, des choses plaisantes, etc.

Les gens du monde, qui font leur étude de ce qui peut plaire, ont porté plus loin que les au

1 Les saillies tiennent, etc. Quel rang tient l'humeur entre les passions? est-elle une passion? Cette pensée peut expliquer l'humour des Anglois. M.- L'humeur, comme la colère, est une passion momentanée qui ne mène à rien, parce qu'elle n'a point de but déterminé. Est-ce en cela que Vauvenargues la compare aux saillies qui, le plus souvent, ne prouvent rien? ou bien l'humeur est-elle prise ici pour le caractère? De quelque manière qu'on veuille l'entendre, ce passage est difficile à expliquer. S.

Du goût.

Le goût est une aptitude à bien juger des objets de sentiment ». Il faut donc avoir de l'ame pour avoir du goût; il faut avoir aussi de la pénétration, parceque c'est l'intelligence qui remue le sentiment. Ce que l'esprit ne pénètre qu'avec peine ne va pas souvent jusqu'au cœur, ou n'y fait qu'une impression foible; c'est là ce qui fait que les choses qu'on ne peut saisir d'un coup d'œil ne sont point du ressort du goût.

Le bon goût consiste dans un sentiment de la belle nature; ceux qui n'ont pas un esprit naturel ne peuvent avoir le goût juste.

Toute vérité peut entrer dans un livre de réflexion; mais dans les ouvrages de goût 3, nous

■ Un agrément si faux, etc. L'auteur veut parler sans doute ici de cette habitude et de ce talent qu'ont les gens du monde

de glacer tout sentiment par une plaisanterie, et de couper court à toute discussion sérieuse par une saillie heureuse, fondée sur quelques frivoles rapports de mots. S.

2 Le goût, etc. Le goût ne porte-t-il pas aussi sur des objets qui ne sont pas de sentiment, mais du simple ressort de l'esprit? M.

Par objets de sentiment, l'auteur entend les choses qui se sentent et ne raisonnent pas; il le dit lui-même. B.

3 Mais dans les ouvrages de goût, etc. Qu'est-ce que les ouvrages de goût? Sont-ce les ouvrages dont le goût scul doit juger?

| pas d'abord, on ne le sent que par degrés, comme l'on fait en jugeant. De là vient qu'on voit des ouvrages critiqués du peuple, qui ne lui en plaisent pas moins; car il ne les critique que par réflexion, et il les goûte par sentiment.

Que les jugements du public, épurés par le temps et par les maîtres, soient donc, si l'on veut, infaillibles; mais distinguons-les de son goût, qui paroît toujours récusable.

Je finis ces observations: on demande depuis long-temps s'il est possible de rendre raison des matières de sentiment; tous avouent que le sentiment ne peut se connoître que par expérience; mais il est donné aux habiles d'expliquer sans peine les causes cachées qui l'excitent. Cependant bien des gens de goût n'ont pas cette facilité, et nombre de dissertateurs qui raisonnent à l'infini, manquent du sentiment, qui est la base des justes notions sur le goût.

XIII.

aimons que la vérité soit puisée dans la nature; nous ne voulons pas d'hypothèses; tout ce qui n'est qu'ingénieux est contre les règles de goût. Comme il y a des degrés et des parties différentes dans l'esprit, il y en a de même dans le goût. Notre goût peut, je crois, s'étendre autant que notre intelligence; mais il est difficile qu'il passe au-delà. Cependant ceux qui ont une sorte de talent se croient presque toujours un goût universel, ce qui les porte quelquefois jusqu'à juger des choses qui leur sont les plus étrangères. Mais cette présomption, qu'on pourroit supporter dans les hommes qui ont des talents, se remarque aussi parmi ceux qui raisonnent des talents, et qui ont une teinture superficielle des règles du goût, dont ils font des applications tout-à-fait extraordinaires. C'est dans les grandes villes, plus que dans les autres, qu'on peut observer ce que je dis : elles sont peuplées de ces hommes suffisants qui ont assez d'éducation et d'habitude du monde pour parler des choses qu'ils n'entendent point: aussi sont-elles le théâtre des plus impertinentes décisions; et c'est là que l'on verra mettre, à côté des meilleurs ouvrages, une fade compilation des traits les plus brillants de morale et de goût, mêlés à des vieilles chansons et à d'autres extravagances, avec un style si bourgeois et si ridicule, que cela fait mal au cœur.

Je crois que l'on peut dire, sans témérité, que le goût du plus grand nombre n'est pas juste: le cours déshonorant de tant d'ouvrages ridicules en est une preuve sensible. Ces écrits, il est vrai, ne se soutiennent pas; mais ceux qui les remplacent ne sont pas formés sur un meilleur modèle : l'inconstance apparente du public ne tombe que sur les auteurs. Cela vient de ce que les choses ne font d'impression sur nous que selon la proportion qu'elles ont avec notre esprit ; tout ce qui est hors de notre sphère nous échappe, le bas, le naïf, le sublime, etc.

Il est vrai que les habiles réforment nos jugements; mais ils ne peuvent changer notre goût, parceque l'ame a ses inclinations indé- degrés, comme l'on fait en jugeant. Il y a, je crois, beaupendantes de ses opinions; ce que l'on ne sent

1 Ce que l'on ne sent pas d'abord, on ne le sent que par

coup de gens capables de sentir par degrés, ou lorsqu'on les en avertit, des choses qu'ils n'avoient pas senties d'abord. Mais cela est vrai plutôt des beautés que des défauts. On n'est jamais choqué du défaut qui n'a point choqué d'abord; mais on peut, à force de réflexion, se transporter pour des beautés qu'on n'avoit pas senties d'abord, parcequ'on n'avoit pu en embrasser d'un coup d'œil tout le mérite. S.

Mais il y en a de plusieurs sortes: pourquoi ce qui n'est qu'ingénieux en doit-il être banni? Ce qui n'est qu'ingénieux n'est pas vrai, et ce qui n'est pas vrai n'est bon nulle part; et où est la vérité qui ne soit pas puisée dans la nature? Toute cette pensée ne paroît pas nette. S

Du langage et de l'éloquence.

On peut dire en général de l'expression, qu'elle répond à la nature des idées, et par conséquent aux divers caractères de l'esprit.

Ce seroit néanmoins une témérité de juger de tous les hommes par le langage. Il est rare peut-être de trouver une proportion exacte entre le don de penser et celui de s'exprimer. Les termes n'ont pas une liaison nécessaire avec les idées: on veut parler d'un homme qu'on connoit beaucoup; dont le caractère, la figure, le maintien, tout est présent à l'esprit, hors son nom qu'on veut nommer, et qu'on ne peut rappeler; de même de beaucoup de choses dont on a des idées fort nettes, mais que l'expression ne suit pas de là vient que d'habiles gens manquent quelquefois de cette facilité à rendre leurs idées, que des hommes superficiels possèdent avec avantage.

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