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se met dedans; le cocher touche, et croit ra- | pantoufle qu'il a prise pour ses Heures, et qu'il mener son maître dans sa maison. Ménalque a mise dans sa poche avant que de sortir. Il n'est se jette hors de la portière, traverse la cour, pas hors de l'église qu'un homme de livrée court monte l'escalier, parcourt l'antichambre, la après lui, le joint, lui demande en riant s'il n'a chambre, le cabinet : tout lui est familier, rien point la pantoufle de monseigneur; Ménalque ne lui est nouveau ; il s'assit ', il se repose, il lui montre la sienne, et lui dit : Voilà toutes les est chez soi. Le maître arrive; celui-ci se lève pantoufles que j'ai sur moi. Il se fouille néanpour le recevoir, il le traite fort civilement, moins, et tire celle de l'évêque de *** qu'il vient le prie de s'asseoir, et croit faire les honneurs de quitter, qu'il a trouvé malade auprès de son de sa chambre; il parle, il rêve, il reprend feu, et dont, avant de prendre congé de lui, il la parole: le maître de la maison s'ennuie, a ramassé la pantoufle, comme l'un de ses gants et demeure étonné; Ménalque ne l'est pas qui étoit à terre : ainsi Ménalque s'en retourne moins, et ne dit pas ce qu'il en pense: il a chez soi avec une pantoufle de moins. Il a une affaire à un fàcheux, à un homme oisif, qui fois perdu au jeu tout l'argent qui est dans sa se retirera à la fin, il l'espère; et il prend pa- bourse; et, voulant continuer de jouer, il entre tience : la nuit arrive qu'il est à peine détrompé. dans son cabinet, ouvre une armoire, y prend Une autre fois, il rend visite à une femme; et, sa cassette, en tire ce qu'il lui plaît, croit la se persuadant bientôt que c'est lui qui la re- remettre où il l'a prise : il entend aboyer dans çoit, il s'établit dans son fauteuil, et ne songe son armoire qu'il vient de fermer; étonné de nullement à l'abandonner : il trouve ensuite que ce prodige, il l'ouvre une seconde fois, et il cette dame fait ses visites longues; il attend à éclate de rire d'y voir son chien qu'il a serré tous moments qu'elle se lève et le laisse en li- pour sa cassette. Il joue au trictrac, il demande berté; mais comme cela tire en longueur, qu'il à boire, on lui en apporte : c'est à lui à jouer, a faim, et que la nuit est déja avancée, il la il tient le cornet d'une main et un verre de l'auprie à souper; elle rit, et si haut, qu'elle le tre; et, comme il a une grande soif, il avale les réveille. Lui-même se marie le matin, l'oublie dés et presque le cornet, jette le verre d'eau le soir, et découche la nuit de ses noces; dans le trictrac, et inonde celui contre qui il et, quelques années après, il perd sa femme, joue; et, dans une chambre où il est familier, elle meurt entre ses bras, il assiste à ses ob- il crache sur le lit, et jette son chapeau à terre, sèques; et le lendemain, quand on lui vient en croyant faire tout le contraire. Il se promène dire qu'on a servi, il demande si sa femme est sur l'eau, et il demande quelle heure il est ; on prête, et si elle est avertie. C'est lui encore lui présente une montre : à peine l'a-t-il reçue, qui entre dans une église, et prenant l'aveu- que, ne songeant plus ni à l'heure ni à la mongle qui est collé à la porte pour un pilier, et tre, il la jette dans la rivière, comme une chose sa tasse pour le bénitier, y plonge la main, la qui l'embarrasse. Lui-même écrit une longue porte à son front, lorsqu'il entend tout d'un lettre, met de la poudre dessus à plusieurs recoup le pilier qui parle et qui lui offre des prises, et jette toujours la poudre dans l'enoraisons. Il s'avance dans la nef, il croit voir un crier. Ce n'est pas tout il écrit une seconde prie-Dieu, il se jette lourdement dessus; la lettre, et après les avoir cachetées toutes deux, machine plie, s'enfonce, et fait des efforts pour il se trompe à l'adresse; un duc et pair reçoit crier; Ménalque est surpris de se voir à genoux l'une de ces deux lettres, et, en l'ouvrant, y sur les jambes d'un fort petit homme, appuyé lit ces mots : Maître Olivier, ne manquez, sitôt sur son dos, les deux bras passés sur ses épau- la présente reçue, de m'envoyer ma provision de les, et ses deux mains jointes et étendues qui foin.... Son fermier reçoit l'autre ; il l'ouvre, et lui prennent le nez et lui ferment la bouche; il se la fait lire; on y trouve : Monseigneur, j'ai se retire confus, et va s'agenouiller ailleurs : il reçu avec une soumission aveugle les ordres qu'il tire un livre pour faire sa prière, et c'est sa a plu à votre grandeur... Lui-même encore écrit une lettre pendant la nuit, et, après l'avoir cachetée, il éteint sa bougie; il ne laisse pas

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Voir la note 1. page 550.

d'être surpris de ne voir goutte, et il sait à peine | et ne comprend pas pourquoi tout le monde comment cela est arrivé. Ménalque descend l'es- éclate de rire de ce qu'il a jeté à terre ce qu'on calier du Louvre; un autre le monte, à qui il lui a versé de trop. Il est un jour retenu au lit dit: C'est vous que je cherche. Il le prend par pour quelque incommodité; on lui rend visite, la main, le fait descendre avec lui, traverse il y a un cercle d'hommes et de femmes dans plusieurs cours, entre dans les salles, en sort; sa ruelle qui l'entretiennent, et en leur présence il va, il revient sur ses pas, il regarde enfin celui il soulève sa couverture et crache dans ses qu'il traîne après soi depuis un quart d'heure; draps. On le mène aux Chartreux; on lui fait il est étonné que ce soit lui; il n'a rien à lui voir un cloître orné d'ouvrages, tous de la main dire; il lui quitte la main, et tourne d'un autre d'un excellent peintre; le religieux qui les lui côté. Souvent il vous interroge, et il est déja explique parle de saint Bruno, du chanoine et bien loin de vous quand vous songez à lui ré- de son aventure, en fait une longue histoire, pondre; ou bien il vous demande en courant et la montre dans l'un de ces tableaux : Ménalcomment se porte votre père; et, comme vous que, qui pendant la narration est hors du cloilui dites qu'il est fort mal, il vous crie qu'il en tre, et bien loin au-delà, y revient enfin, et est bien aise. Il vous trouve quelquefois sur son demande au père si c'est le chanoine ou saint chemin; il est ravi de vous rencontrer, il sort de Bruno qui est damné. Il se trouve par hasard chez vous pour vous entretenir d'une certaine avec une jeune veuve; il lui parle de son défunt chose. Il contemple votre main : Vous avez là, mari, lui demande comment il est mort : cette dit-il, un beau rubis; est-il balais? Il vous quitte femme, à qui ce discours renouvelle ses douet continue sa route; voilà l'affaire importante leurs, pleure, sanglote, et ne laisse pas de redont il avoit à vous parler. Se trouve-t-il en prendre tous les détails de la maladie de son campagne, il dit à quelqu'un qu'il le trouve époux, qu'elle conduit depuis la veille de sa heureux d'avoir pu se dérober à la cour pen- fièvre, qu'il se portoit bien, jusqu'à l'agonie. dant l'automne, et d'avoir passé dans ses terres Madame, lui demande Ménalque, qui l'avoit tout le temps de Fontainebleau ; il tient à d'au- apparemment écoutée avec attention, n'avieztres d'autres discours; puis, revenant à celui-ci: vous que celui-là? Il s'avise un matin de faire Vous avez eu, lui dit-il, de beaux jours à Fon- tout hâter dans sa cuisine; il se lève avant le tainebleau ; vous y avez sans doute beaucoup fruit, et prend congé de la compagnie : on le chassé. Il commence ensuite un conte qu'il oublie voit ce jour-là en tous les endroits de la ville, d'achever; il rit en lui-même, il éclate d'une chose hormis en celui où il a donné un rendez-vous qui lui passe par l'esprit, il répond à sa pensée, précis pour cette affaire qui l'a empêché de dîil chante entre ses dents, il siffle, il se renverse ner, et l'a fait sortir à pied, de peur que son dans une chaise, il pousse un cri plaintif, il carrosse ne le fit attendre. L'entendez-vous bâille, il se croit seul. S'il se trouve à un repas, crier, gronder, s'emporter contre l'un de ses on voit le pain se multiplier insensiblement sur domestiques? Il est étonné de ne le point voir; son assiette; il est vrai que ses voisins en man- où peut-il être? dit-il; que fait-il? qu'est-il dequent, aussi-bien que de couteaux et de four- venu? qu'il ne se présente plus devant moi, je chettes, dont il ne les laisse pas jouir long- le chasse dès à cette heure : le valet arrive, à temps. On a inventé aux tables une grande qui il demande fièrement d'où il vient; il lui cuiller pour la commodité du service; il la prend, répond qu'il vient de l'endroit où il l'a envoyé, la plonge dans le plat, l'emplit, la porte à sa et il lui rend un fidèle compte de sa commission. bouche, et il ne sort pas d'étonnement de voir Vous le prendriez souvent pour tout ce qu'il répandu sur son linge et sur ses habits le po- n'est pas : pour un stupide, car il n'écoute point, tage qu'il vient d'avaler. Il oublie de boire pen- et il parle encore moins; pour un fou, car, oudant tout le dîner; ou, s'il s'en souvient, et tre qu'il parle tout seul, il est sujet à de certaiqu'il trouve qu'on lui donne trop de vin, il en nes grimaces et à des mouvements de tête invoflaque plus de la moitié au visage de celui qui lontaires; pour un homme fier et incivil, car est à sa droite; il boit le reste tranquillement, vous le saluez, et il passe sans vous regarder,

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ou il vous regarde sans vous rendre le salut; | manquent pas de l'interroger sur les circon-
pour un inconsidéré, car il parle de banqueroute stances; et il leur dit : Demandez à mes gens,
au milieu d'une famille où il y a cette tache; ils y étoient.
d'exécution et d'échafaud devant un homme
dont le père y a monté; de roture devant des
roturiers qui sont riches et qui se donnent pour
nobles. De même il a dessein d'élever auprès
de soi un fils naturel, sous le nom et personnage
d'un valet; et, quoiqu'il veuille le dérober à la
connoissance de sa femme et de ses enfants, il
lui échappe de l'appeler son fils dix fois le jour.
Il a pris aussi la résolution de marier son fils à
la fille d'un homme d'affaires, et il ne laisse pas
de dire de temps en temps, en parlant de sa
maison et de ses ancêtres, que les Ménalques ne
se sont jamais mésalliés. Enfin il n'est ni présent
ni attentif, dans une compagnie, à ce qui fait
le sujet de la conversation: il pense et il parle
tout à-la-fois; mais la chose dont il parle est
rarement celle à laquelle il pense; aussi ne
parle-t-il guère conséquemment et avec suite:
où il dit non, souvent il faut dire oui; et où il
dit oui, croyez qu'il veut dire non : il a, en vous
répondant si juste, les yeux fort ouverts, mais
il ne s'en sert point, il ne regarde ni vous ni
personne, ni rien qui soit au monde tout ce
que vous pouvez tirer de lui, et encore dans le
temps qu'il est le plus appliqué et d'un meilleur
commerce, ce sont ces mots : Oui, vraiment :
C'est vrai: Bon! Tout de bon? Oui-dà: Je pense
qu'oui : Assurément : Ah ciel! et quelques autres
monosyllabes qui ne sont pas même placés à
propos. Jamais aussi il n'est avec ceux avec qui
il paroît être : il appelle sérieusement son la-
quais monsieur; et son ami, il l'appelle la Ver-
dure: il dit votre révérence à un prince du sang,
et votre altesse à un jésuite. Il entend la messe,
le prêtre vient à éternuer, il lui dit : Dieu vous
assiste! Il se trouve avec un magistrat; cet
homme, grave par son caractère, vénérable
par son âge et par sa dignité, l'interroge sur
un évènement, et lui demande si cela est ainsi;
Ménalque lui répond: Oui, mademoiselle. Il
revient une fois de la campagne; ses laquais en
livrée entreprennent de le voler, et y réussis-
sent; ils descendent de son carrosse, lui portent
un bout de flambeau sous la gorge, lui de-
mandent la bourse, et il la rend: arrivé chez
soi, il raconte son aventure à ses amis, qui ne | faut d'esprit en est le père.

Sachez précisément ce que vous pouvez at-
tendre des hommes en général, et de chacun
d'eux en particulier, et jetez-vous ensuite dans
le commerce du monde.

Si la pauvreté est la mère des crimes, le dé

L'incivilité n'est pas un vice de l'ame; elle est l'effet de plusieurs vices, de la sotte vanité, de l'ignorance de ses devoirs, de la paresse, de la stupidité, de la distraction, du mépris des autres, de la jalousie : pour ne se répandre que sur les dehors, elle n'en est que plus haïssable, parceque c'est toujours un défaut visible et manifeste; il est vrai cependant qu'il offense plus ou moins, selon la cause qui le produit.

Dire d'un homme colère, inégal, querelleur, chagrin, pointilleux, capricieux, c'est son humeur, n'est pas l'excuser, comme on le croit, mais avouer, sans y penser, que de si grands défauts sont irremediables.

Ce qu'on appelle humeur est une chose trop négligée parmi les hommes; ils devroient comprendre qu'il ne leur suffit pas d'être bons, mais qu'ils doivent encore paroître tels, du moins s'ils tendent à être sociables, capables d'union et de commerce, c'est-à-dire à être des hommes. L'on n'exige pas des ames malignes qu'elles aient de la douceur et de la souplesse: elle ne leur manque jamais, et elle leur sert de piége pour surprendre les simples, et pour faire valoir leurs artifices; l'on desireroit de ceux qui ont un bon cœur qu'ils fussent toujours pliants, faciles, complaisants, et qu'il fût moins vrai quelquefois que ce sont les méchants qui nuisent, et les bons qui font souffrir.

Le commun des hommes va de la colère à l'injure : quelques uns en usent autrement, ils offensent, et puis ils se fàchent; la surprise où l'on est toujours de ce procédé ne laisse pas de place au ressentiment.

Les hommes ne s'attachent pas assez à ne point manquer les occasions de faire plaisir : il semble que l'on n'entre dans un emploi que pour pouvoir obliger et n'en rien faire; la chose la plus prompte et qui se présente d'abord, c'est le refus, et l'on n'accorde que par réflexion.

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Il est difficile qu'un fort malhonnête homme tèrent, le changent, le bouleversent; il n'est ait assez d'esprit un génie qui est droit et per-point précisément ce qu'il est, ou ce qu'il paroît çant conduit enfin à la règle, à la probité, à la vertu. Il manque du sens et de la pénétration à celui qui s'opiniâtre dans le mauvais comme dans le faux : l'on cherche en vain à le corriger par des traits de satire qui le désignent aux autres, et où il ne se reconnoît pas lui-même; ce sont des injures dites à un sourd. Il seroit desirable, pour le plaisir des honnêtes gens et pour la vengeance publique, qu'un coquin ne le fût pas au point d'être privé de tout sentiment.

Il y a des vices que nous ne devons à personne, que nous apportons en naissant, et que nous fortifions par l'habitude; il y en a d'autres que l'on contracte, et qui nous sont étrangers. L'on est né quelquefois avec des mœurs faciles, de la complaisance, et tout le desir de plaire; mais par les traitements que l'on reçoit de ceux avec qui l'on vit, ou de qui l'on dépend, l'on est bientôt jeté hors de ses mesures, et même de son naturel ; l'on a des chagrins, et une bile que l'on ne se connoissoit point; l'on se voit une autre complexion, l'on est enfin étonné de se trouver dur et épineux.

L'on demande pourquoi tous les hommes ensemble ne composent pas comme une seule nation, et n'ont point voulu parler une même langue, vivre sous les mêmes lois, convenir entre eux des mêmes usages et d'un même culte; et moi, pensant à la contrariété des esprits, des goûts et des sentiments, je suis étonné de voir jusqu'à sept ou huit personnes se rassembler sous un même toit, dans une même enceinte, et composer une seule famille.

Il y a d'étranges pères, et dont toute la vie ne semble occupée qu'à préparer à leurs enfants des raisons de se consoler de leur mort.

Tout est étranger dans l'humeur, les mœurs et les manières de la plupart des hommes. Tel a vécu pendant toute sa vie chagrin, emporté, avare, rampant, soumis, laborieux, intéressé, qui étoit né gai, paisible, paresseux, magnifique, d'un courage fier, et éloigné de toute bassesse: les besoins de la vie, la situation où l'on se trouve, la loi de la nécessité, forcent la nature et y causent ces grands changements. Ainsi tel homme au fond et en lui-même ne se peut définir trop de choses qui sont hors de lui l'al

être.

La vie est courte et ennuyeuse; elle se passe toute à desirer : l'on remet à l'avenir son repos et ses joies, à cet âge souvent où les meilleurs biens ont déja disparu, la santé et la jeunesse. Ce temps arrive, qui nous surprend encore dans les desirs on en est là, quand la fièvre nous saisit et nous éteint; si l'on eût guéri, ce n'étoit que pour desirer plus long-temps.

Lorsqu'on desire, on se rend à discrétion à celui de qui l'on espère : est-on sûr d'avoir, on temporise, on parlemente, on capitule.

Il est si ordinaire à l'homme de n'être pas heureux, et si essentiel à tout ce qui est un bien d'être acheté par mille peines, qu'une affaire qui se rend facile devient suspecte. L'on comprend à peine, ou que ce qui coûte si peu puisse nous être fort avantageux, ou qu'avec des mesures justes l'on doive si aisément parvenir à la fin que l'on se propose. L'on croit mériter les bons succès, mais n'y devoir compter que fort rarement.

L'homme qui dit qu'il n'est pas né heureux pourroit du moins le devenir par le bonheur de ses amis ou de ses proches. L'envie lui ôte cette dernière ressource.

Quoi que j'aie pu dire ailleurs, peut-être que les affligés ont tort: les hommes semblent être nés pour l'infortune, la douleur et la pauvreté, peu en échappent; et, comme toute disgrace peut leur arriver, ils devroient être préparés à toute disgrace.

Les hommes ont tant de peine à s'approcher sur les affaires, sont si épineux sur les moindres intérêts, si hérissés de difficultés, veulent si fort tromper et si peu être trompés, mettent si haut ce qui leur appartient, et si bas ce qui appartient aux autres, que j'avoue que je ne sais par où et comment se peuvent conclure les mariages, les contrats, les acquisitions, la paix, la trève, les traités, les alliances.

A quelques uns l'arrogance tient lieu de grandeur; l'inhumanité, de fermeté ; et la fourberie, d'esprit.

Les fourbes croient aisément que les autres le sont : ils ne peuvent guère être trompés, et ils ne trompent pas long-temps.

encore à de plus grands.

Je me rachèterai toujours fort volontiers d'ê- | l'eût pensé, on en jouit moins que l'on n'aspire tre fourbe, par être stupide et passer pour tel. On ne trompe point en bien; la fourberie ajoute la malice au mensonge.

Il y a des maux effroyables et d'horribles malheurs où l'on n'ose penser, et dont la seule vue fait frémir: s'il arrive que l'on y tombe, l'on se trouve des ressources que l'on ne se connoissoit point, l'on se roidit contre son infortune, et l'on fait mieux qu'on ne l'espéroit.

S'il y avoit moins de dupes, il y auroit moins de ce qu'on appelle des hommes fins ou entendus, et de ceux qui tirent autant de vanité que de distinction d'avoir su, pendant tout le cours de leur vie, tromper les autres. Comment voulez-vous qu'Érophile, à qui le manque de parole, les mauvais offices, la fourberie, bien loin de nuire, ont mérité des graces et des bienfaits de ceux même qu'il a ou manqué de servir, ou désobligés, ne présume pas infiniment de soi et de son industrie?

L'on n'entend dans les places et dans les rues des grandes villes, et de la bouche de ceux qui passent, que les mots d'exploit, de saisie, d'interrogatoire, de promesse, et de plaider contre sa promesse : est-ce qu'il n'y auroit pas dans le monde la plus petite équité? seroit-il, au contraire, rempli de gens qui demandent froidement ce qui ne leur est pas dû, ou qui refusent nettement de rendre ce qu'ils doivent?

Parchemins inventés pour faire souvenir ou pour convaincre les hommes de leur parole: honte de l'humanité !

Otez les passions, l'intérêt, l'injustice, quel calme dans les plus grandes villes! Les besoins et la subsistance n'y font pas le tiers de l'embarras.

Rien n'engage tant un esprit raisonnable à supporter tranquillement des parents et des amis les torts qu'ils ont à son égard, que la réflexion qu'il fait sur les vices de l'humanité, et combien il est pénible aux hommes d'être constants, généreux, fidèles, d'être touchés d'une amitié plus forte que leur intérêt. Comme il connoît leur portée, il n'exige point d'eux qu'ils pénètrent les corps, qu'ils volent dans l'air, qu'ils aient de l'équité : il peut haïr les hommes en général, où il y a si peu de vertu; mais il excuse les particuliers, il les aime même par des motifs plus relevés, et il s'étudie à mériter le moins qu'il se peut une pareille indulgence.

Il y a de certains biens que l'on desire avec emportement, et dont l'idée seule nous enlève et nous transporte : s'il nous arrive de les obtenir, on les sent plus tranquillement qu'on ne

Il ne faut quelquefois qu'une jolie maison dont on hérite, qu'un beau cheval, ou un joli chien dont on se trouve le maître, qu'une tapisserie, qu'une pendule, pour adoucir une grande douleur, et pour faire moins sentir une grande perte.

Je suppose que les hommes soient éternels sur la terre, et je médite ensuite sur ce qui pourroit me faire connoître qu'ils se feroient alors une plus grande affaire de leur établissement, qu'ils ne s'en font dans l'état où sont les choses. Si la vie est misérable, elle est pénible à supporter; si elle est heureuse, il est horrible de la perdre l'un revient à l'autre.

Il n'y a rien que les hommes aiment mieux à conserver, et qu'ils ménagent moins, que leur propre vie.

Irène se transporte à grands frais en Épidaure, voit Esculape dans son temple, et le consulte sur tous ses maux. D'abord elle se plaint qu'elle est lasse et recrue de fatigue; et le dieu prononce que cela lui arrive par la longueur du chemin qu'elle vient de faire : elle dit qu'elle est le soir sans appétit; l'oracle lui ordonne de dîner peu : elle ajoute qu'elle est sujette à des insomnnies; et il lui prescrit de n'être au lit que pendant la nuit : elle lui demande pourquoi elle devient pesante, et quel remède ; l'oracle répond qu'elle doit se lever avant midi, et quelquefois se servir de ses jambes pour marcher : elle lui déclare que le vin lui est nuisible; l'oracle lui dit de boire de l'eau : qu'elle a des indigestions ; et il ajoute qu'elle fasse diète. Ma vue s'affoiblit, dit Irène : prenez des lunettes, dit Esculape. Je m'affoiblis moi-même, continue-t-elle, et je ne suis ni si forte ni si saine que j'ai été : c'est, dit le dieu, que vous vieillissez. Mais quel moyen de guérir de cette langueur? le plus

On prétend qu'un médecin tint ce discours à madame de

Montespan aux eaux de Bourbon, où elle alloit souvent pour

des maladies imaginaires.

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