Page images
PDF
EPUB

« missent dans l'air, et font espérer à ceux qui, bien délicat : « Il faut juger des femmes depuis la « voyagent vers l'Arabie de revoir à leur retour en « chaussure jusqu'à la coiffure exclusivement , « leurs foyers ce palais achevé, et dans celte splen- « peu-près comme on mesure le poisson, entre tèle « deur où vous desirez de le porter avant de l'habi- « et queue. » « ter, vous et les princes vos enfants. N'y épargnez On trouveroit aussi quelques traits d'un style préa rien, grande reine : employez-y l'or et tout l'art cieux et maniéré. Marivaux auroit pu revendiquer « des plus excellents ouvriers; que les Phidias et les cette pensée : « Personne presque ne s'avise de lui« Zeuxis de votre siècle déploient toute leur science « même du mérite d'un autre. » « sur vos plafonds et sur vos lambris; tracez-y de Mais ces taches sont rares dans La Bruyère : on a vastes et de délicieux jardins, dont l'enchantement sent que c'étoit l'effet du soin même qu'il prenoit de « soit tel qu'ils ne paroissent pas faits de la main des varier ses tournures et ses images; et elles sont ef« hommes; épuisez vos trésors et votre industrie sur facées par les beautés sans nombre dont brille son « cet ouvrage incomparable; et après que vous y au- ouvrage. « rez mis, Zénobie, la dernière main , quelqu'un de « ces pâtres qui habitent les sables voisins de Pal- Je terminerai cette analyse par observer que cet « myre, devenu riche par les péages de vos rivières, écrivain, si original, si hardi, si ingénieux et si a achètera un jour à deniers comptants cette royale varié, eut de la peine à être admis à l'Académie a maison , pour l'embellir, et la rendre plus digne de Françoise après avoir publié ses Caractères. Il eut a lui et de sa fortune. »

besoin de crédit pour vaincre l'opposition de quelSi l'on examine avec attention tous les détails de ques gens de lettres qu'il avoit offensés, et les ciace beau tableau, on verra que tout y est préparé, meurs de celte foule d'hommes malheureux qui , disposé, gradué avec un art infini pour produire un dans lous les temps, sont importunés des grands tagrand effet. Quelle noblesse dans le début! quelle lents et des grands succès; mais La Bruyère avoit iniportance on donne au projet de ce palais ! que de pour lui Bossuet, Racine, Despréaux, et le cri pucirconstances adroitement accumulées pour en rele- blic: il fut reçu. Son discours est un des plus ingever la magnificence et la beauté! et, quand l'imagi- nieux qui aient élé prononcés dans cette Académie. nation a été bien pénétrée de la grandeur de l'olijet, Il est le premier qui ait loué des académiciens vil'auleur amène un patre, enrichi du péage de vos vants. On se rappelle encore les trails heureux dont rivières , qui achète à deniers comptants celle il caractérisa Bossuet, La Fontaine et Despréaux. royale maison, pour l'embellir, et la rendre plus Les ennemis de l'auteur affectèrent de regarder ce dique de lui.

discours comme une satire. Ils intriguèrent pour en Il est bien extraordinaire qu'un homme qui a en- faire défendre l'impression; et, n'ayant pu y réusrichi notre langne de tant de formes nouvelles, et sir, ils le firent déchirer dans les journaux, qui dèsqui avoit fait de l'art d’écrire une étude si appro- lors éloient déja , pour la plupart, des instruments fondie , ait laissé dans son style des négligences, et de la malignité et de l'envie entre les mains de la même des faules qu’on reprocheroit à de médiocres bassesse et de la sottise. On vit éclore une foule d'éécrivains. Sa phrase est souvent embarrassée; il a pigrammes et de chansons où la rage est égale à la des constructions vicieuses, des expressions incor- platitude , et qui sont tombées dans le profond oubli rectes , ou qui ont vieilli. On voit qu'il avoit encore qu'elles méritent. On aura peut-être peine à croire plus d'imagination que de goût, et qu'il recher- que ce soit pour l'auteur des Caractères qu’on a fait choit plus la finesse et l'énergie des tours que l'har- ce couplet : monie de la phrase.

Quand La Bruyère se présente, Je ne rapporterai aucun exemple de ces défauts,

Pourquoi faut-il crier baro? que tout le monde peut relever aisément; mais il

Pour faire un nombre de quarante, peut être utile de remarquer des fautes d'un autre

Ne falloit-il pas un zéro? genre, qui sont plutôt de recherche que de néglisence, et sur lesquelles la réputation de l'auteur Cette plaisanterie a été trouvée si bonne, qu'on l'a pourroit en imposer aux personnes qui n'ont pas un renouvelée depuis à la réception de plusieurs acadésoùi assez sûr et assez exercé.

miciens. V'est-ce pas exprimer, par exemple, une idée Que reste-t-il de cette lutte éternelle de la médiopeul-être fausse par une image bien forcée et même crité contre le génie? Les épigrammes et les libelles soluscure, que de dire : « Si la pauvreté est la mère ont bientôt disparu; les bons ouvrages restent, et la u des crimes, le défaut d'esprit en est le père ? » mémoire de leurs auteurs est honorée et bénie par

La comparaison suivante ne paroit pas d'un goût la postérité.

Cette réflexion devroit consoler les hommes supé- | vent instruire : quand donc il s'est glissé dans rieurs, dont l'envie s'efforce de flétrir les succès et un livre quelques pensées ou quelques réflexions les travaux; mais la passion de la gloire, comme qui n'ont ni le feu, ni le tour, ni la vivacité des toutes les autres, est impatiente de jouir : l'attente autres, bien qu'elles semblent y être admises est pénible, et il est triste d'avoir besoin d'être con

pour la variété, pour délasser l'esprit, pour le solé'.

rendre plus présent et plus attentif à ce qui va

suivre, à moins que d'ailleurs elles ne soient PRÉFACE.

sensibles, familières, instructives, accommodées au simple peuple, qu'il n'est pas permis de né

gliger, le lecteur peut les condamner, et l'auJe rends au public ce qu'il m'a prêté : j'ai em-teur les doit proscrire : voilà la règle. Il y en a prunté de lui la matière de cet ouvrage; il est une autre, et que j'ai intérêt que l'on veuille juste que, l'ayant achevé avec toute l'attention suivre, qui est de ne pas perdre mon titre de pour la vérité dont je suis capable, et qu'il mé-vue, et de penser toujours, et dans toute la rite de moi , je lui en fasse la restitution. Il peut lecture de cet ouvrage, que ce sont les caracregarder avec loisir ce portrait que j'ai fait de tères ou les mæurs de ce siècle que je décris : lui d'après nature, et, s'il se connoit quelques car, bien que je les tire souvent de la cour de uns des défauts que je touche , s'en corriger. France, et des hommes de ma nation, on ne C'est l'unique fin que l'on doit se proposer en peut pas néanmoins les restreindre à une seule écrivant, et le succès aussi que l'on doit moins cour, ni les renfermer en un seul pays, sans se promettre. Mais, comme les hommes ne se que mon Livre ne perde beaucoup de son étendégoûtent point du vice, il ne faut pas aussi se due et de son utilité, ne s'écarte du plan que lasser de le leur reprocher : ils seroient peut- me suis fait d'y peindre les hommes en général, être pires s'ils venoient à manquer de censeurs

comme des raisons qui entrent dans l'ordre des ou de critiques : c'est ce qui fait que l'on prêche chapitres, et dans une certaine suite insensible et que l'on écrit. L'orateur et l'écrivain ne des réflexions qui les composent. Après cette sauroient vaincre la joie qu'ils ont d'être applau- précaution si nécessaire , et dont on pénètre dis ; mais ils devroient rougir d'eux-mêmes s'ils assez les conséquences , je crois pouvoir protesn'avoient cherché, par leurs discours ou par

ter contre tout chagrin, toute plainte, toute leurs écrits, que des éloges : outre que l'appro- maligne interprétation, toute fausse applicabation la plus sûre et la moins équivoque est tion, et toute censure; contre les froids plaisants le changement de moeurs et la réformation de et les lecteurs mal intentionnés. Il faut savoir ceux qui les lisent ou qui les écoutent. On ne lire, et ensuite se taire, ou pouvoir rapporter doit parler, on ne doit écrire que pour l'in-ce qu'on a lu, et ni plus ni moins que ce qu'on struction ; et, s'il arrive que l'on plaise, il ne

a lu; et, si on le peut quelquefois, ce n'est pas faut pas néanmoins s'en repentir, si cela sert à assez, il faut encore le vouloir faire : sans ces insinuer et à faire recevoir les vérités qui doi- conditions , qu’un auteur exact et scrupuleux

est en droit d'exiger de certains esprits pour On trouva, dans les papiers de La Bruyère, des Dialogues l'unique récompense de son travail, je doute sur le Quietisme, qu'il n'avoit qu'ébauchés. Ils étoient au nom- qu'il doive continuer d'écrire, s'il préfère du bre de sept : M. Dupin, docteur de Sorbonne, y en ajouta deux, et publia le tout en 1699. Il peut paroitre étonnant d'abord que moins sa propre satisfaction à l'utilité de pluLa Bruyère, homme du monde et simple philosophe, se soit sieurs et au zèle de la vérité. J'avoue d'ailleurs engagé dans une dispute théologique. Mais la surprise cesse lorsqu'on vient à songer que, dans cette querelle qui divisa que j'ai balancé dès l'année 1690, et avant la l'Église et la société, Bossuet combattit

les erreurs du Quiétisme cinquième édition, entre l'impatience de donner que sembloit défendre Fénelon; que La Bruyère devoit sa fortune à mon Livre plus de rondeur et une meilleure au premier de ces deux illustres prélats, et qu'il put être porté par un simple mouvement de reconnoissance à combattre , sous

forme

par de nouveaux caractères, et la crainte les drapeaux de son bienfaiteur, pour une cause qui paroissoit de faire dire à quelques uns : Ne finiront-ils d'ailleurs lui être étrangère.

Du reste , les Dialogues sur le point, ces Caractères, et ne verrons-nous jamais Quiétisme sont bien peu dignes de son talent. Quelques personnes ont nié qu'il en fûr l'auteur ; on aimeroit a les en croire. autre chose de cet écrivain ? des gens sages me

disoient d'une part : La matière est solide, | dant avec les anciennes par la suppression enutile, agréable, inépuisable; vivez long-temps, tière de ces différences, qui se voient par aposet traitez-la sans interruption pendant que vous tille, j'ai moins pensé à lui faire rien lire de nouvivrez; que pourriez-vous faire de mieux ? il veau, qu'à laisser peut-être un ouvrage de n'y a point d'année que les folies des hommes mours plus complet , plus fini et plus régulier, ne puissent vous fournir un volume. D'autres, à la postérité. Ce ne sont point au reste des avec beaucoup de raison, me faisoient redouter maximes que j'ai voulu écrire : elles sont comme les caprices de la multitude et la légèreté du des lois dans la morale ; et j'avoue que je n'ai ni public, de qui j'ai néanmoins de si grands su- assez d'autorité ni assez de génie pour faire jets d'être content, et ne manquoient pas de le législateur. Je sais même que j'aurois péché me suggérer que, personne presque depuis contre l'usage des maximes, qui veut qu'à la trente années ne lisant plus que pour lire, il manière des oracles elles soient courtes et confalloit aux hommes, pour les amuser, de nou-cises. Quelques unes de ces remarques le sont, veaux chapitres et un nouveau titre : que cette quelques autres sont plus étendues : on pense indolence avoit rempli les boutiques et peuplé les choses d'une manière différente, et on les le monde, depuis tout ce temps, de livres froids explique par un tour aussi tout différent, par et ennuyeux, d'un mauvais style et de nulle une sentence, par un raisonnement, par une ressource, sans règles et sans la moindre jus- métaphore ou quelque autre figure, par un patesse, contraires aux mæurs et aux bienséances, rallèle, par une simple comparaison, par un écrits avec précipitation, et lus de même, seu-fait tout entier, par une peinture : de là procède lement par leur nouveauté ; et que, si je ne la longueur ou la brièveté de mes réflexions. savois qu'augmenter un livre raisonnable, le Ceux enfin qui font des maximes veulent être mieux que je pouvois faire étoit de me reposer. crus : je consens au contraire que l'on dise de Je pris alors quelque chose de ces deux avis moi que je n'ai pas quelquefois bien remarqué, si opposés, et je gardai un temperament qui pourvu que l'on remarque mieux. les rapprochoit : je ne feignis point d'ajouter quelques nouvelles remarques à celles qui avoient déja grossi du double la première édition de mon ouvrage; mais, afin que le public

CHAPITRE PREMIER. ne fût point obligé de parcourir ce qui étoit ancien pour passer à ce qu'il y avoit de nouveau,

Des ouvrages de l'esprit. et qu'il trouvåt sous ses yeux ce qu'il avoit seulement envie de lire, je pris soin de lui dési- Tout est dit : et l'on vient trop tard depuis gner cette seconde augmentation par une mar- plus de sept mille ans qu'il y a des hommes, et que particulière : je crus aussi qu'il ne seroit qui pensent. Sur ce qui concerne les mæurs , pas inutile de lui distinguer la première aug- le plus beau et le meilleur est enlevé : l'on ne mentation par une autre marque plus simple, fait que glaner après les anciens et les habiles qui servit à lui montrer le progrès de mes Ca- d'entre les modernes. ractères ; et à aider son choix dans la lecture Il faut chercher seulement à penser et à parqu'il en voudroit faire': et, comme il pouvoit ler juste, sans vouloir amener les autres à notre craindre que ce progrès n'allât à l'infini, j'ajou- goût et à nos sentiments : c'est une trop grande tois à toutes ces exactitudes une promesse sin- entreprise. cère de ne plus rien hasarder en ce genre. Que C'est un métier que de faire un livre, comme si quelqu'un m'accuse d'avoir manqué à ma pa- de faire une pendule. Il faut plus que de l'esrole, en insérant dans les trois éditions qui ont prit pour être auteur. Un magistrat alloit par suivi un assez grand nombre de nouvelles re- son mérite à la première dignité, il étoit homme marques, il verra du moins qu'en les confon- délié et pratique dans les affaires ; il a fait im

primer un ouvrage moral qui est rare par le ri"On a retranché ces marques, devenues actuellement inatiles.dicule.

Il n'est pas si aisé de se faire un nom par un peu d'hommes dont l'esprit soit accompagné ouvrage parfait, que d'en faire valoir un mé- d'un goût sûr et d'une critique judicieuse. diocre par le nom qu'on s'est déja acquis. La vie des héros a enrichi l'histoire, et l'his

Un ouvrage satirique ou qui contient des faits, toire a embelli les actions des héros : ainsi je ne qui est donné en feuilles sous le manteau, aux sais qui sont plus redevables , ou ceux qui ont conditions d'être rendu de mème, s'il est mé- écrit l'histoire à ceux qui leur en ont fourni une diocre, passe pour merveilleux : l'impression si noble matière, ou ces grands hommes à leurs est l'écueil.

bistoriens. Si l'on ôte de beaucoup d'ouvrages de morale Amas d'épithètes, mauvaises louanges : ce l'avertissement au lecteur, l'épitre dédicatoire, sont les faits qui louent, et la manière de les la préface, la table, les approbations, il reste raconter. à peine assez de pages pour mériter le nom de Tout l'esprit d'un auteur consiste à bien délivre.

finir et à bien peindre. MOISE’, HOMÈRE, PLAIl y a de certaines choses dont la médiocrité TON, VIRGILE, HORACE, ne sont au-dessus des est insupportable : la poésie, la musique, la autres écrivains que par leurs expressions et peinture, le discours public.

leurs images : il faut exprimer le vrai, pour Quel supplice que celui d'entendre déclamer écrire naturellement, fortement, délicatement. pompeusement un froid discours, ou pronon- On a dû faire du style ce qu'on a fait de l'arcer de mediocres vers avec toute l'emphase d'un chitecture; on a entièrement abandonne l'ordre mauvais poëte!

gothique que la barbarie avoit introduit pour Certains poëtes sont sujets dans le dramati- les palais et pour les temples; on a rappelé le que à de longues suites de vers pompeux, qui dorique, l'ionique, et le corinthien : ce qu'on semblent forts, élevés, et remplis de grands ne voyoit plus que dans les ruines de l'ancienne sentiments. Le peuple écoute avidement, les Rome et de la vieille Grèce, devenu moderne, yeux élevés et la bouche ouverte, croit que éclate dans nos portiques et dans nos peristycela lui plait, et à mesure qu'il y comprend les. De même on ne sauroit en écrivant renconmoins , l'admire davantage ; il n'a pas le temps trer le parfait, et, s'il se peut, surpasser les de respirer, il a à peine celui de se récrier et anciens, que par leur imitation. d'applaudir. J'ai cru autrefois, et dans ma pre- - Combien de siècles se sont écoulés avant que mière jeunesse, que ces endroits étoient clairs les hommes dans les sciences et dans les arts et intelligibles pour les acteurs, pour le par- aient pu revenir au goût des anciens, et reterre et l'amphithéâtre ; que leurs auteurs s'en prendre enfin le simple et le naturel ! tendoient eux-mêmes ; et qu'avec toute l'alten- On se nourrit des anciens et des habiles motion que je donnois à leur récit , j'avois tort de dernes ; on les presse, on en tire le plus que l'on n'y rien entendre : je suis détrompé.

peut, on en renfle ses ouvrages; et quand enL'on n'a guère vu, jusqu'à présent, un chef- fin l'on est auteur, et que l'on croit marcher d'œuvre d'esprit qui soit l'ouvrage de plusieurs. tout seul, on s'élève contre eux, on les malHomère a fait l'Iliade; Virgile , l'Éneide; Tite- traite, semblable à ces enfants drus et forts Live, ses Décades; et l'Orateur romain, ses d'un bon lait qu'ils ont sucé , qui battent leur Oraisons.

nourrice. Il y a dans l'art un point de perfection, comme

Un auteur moderne prouve ordinairement de bonté ou de maturité dans la nature : celui que les anciens nous sont inférieurs en deux qui le sent et qui l'aime a le goût parfait; celui manières, par raison et par exemple : il tire la qui ne le sent pas , et qui aime en-deçà ou au- raison de son goût particulier, et l'exemple de delà, a le goût défectueux. Il y a donc un bon ses ouvrages. et un mauvais goût, et l'on dispute des goûts

Quand même on ne le considère que comme un homme qui avec fondement.

a écrit. Nole de La Bruyere. Il y a beaucoup plus de vivacité que de goût del'Académie Françoise, qui venoit de faire paroitre son PABAL

2 Il est probable que La Bruyère désigne ici Charles Perrault, parmi les hommes; ou, pour mieux dire, il y a LẮLE DES ANCIENS ET DES MODERNES.

[ocr errors]

Il avoue que les anciens, quelque inégaux et davantage à un auteur; je le plains même d'apeu corrects qu'ils soient, ont de beaux traits, voir écouté de belles choses qu'il n'a point il les cite; et ils sont si beaux qu'ils font lire sa faites. critique.

Ceux qui par leur condition se trouvent Quelques habiles' prononcent en faveur des exempts de la jalousie d'auteur, ont ou des anciens contre les modernes ; mais ils sont sus- passions, ou des besoins qui les distraient et les pects , et semblent juger en leur propre cause, rendent froids sur les conceptions d'autrui : tant leurs ouvrages sont faits sur le goût de l'an- personne presque, par la disposition de son estiquité : on les récuse.

“prit, de son coeur et de sa fortune, n'est en L'on devroit aimer à lire ses ouvrages à ceux état de se livrer au plaisir que donne la perfecqui en savent assez pour les corriger et les esti- tion d'un ouvrage. mer.

Le plaisir de la critique nous ôte celui d'être Ne vouloir être ni conseillé ni corrigé sur son vivement touchés de très belles choses. ouvrage, est un pedantisme.

Bien des gens vont jusqu'à sentir le mérite Il faut qu'un auteur reçoive avec une égale d'un manuscrit qu'on leur lit, qui ne peuvent modestie les éloges et la critique que l'on fait de se déclarer en sa faveur, jusqu'à ce qu'ils aient ses ouvrages.

vu le cours qu'il aura dans le monde

par l'imEntre toutes les différentes expressions qui pression, ou quel sera son sort parmi les hapeuvent rendre une seule de nos pensées, il n'y biles : ils ne hasardent point leurs suffrages, et en a qu'une qui soit la bonne; on ne la rencon- ils veulent être portés par la foule et entraines tre pas toujours en parlant ou en écrivant. Il par la multitude. Ils disent alors qu'ils ont les est vrai néanmoins qu'elle existe, que tout ce premiers approuvé cet ouvrage, et que le puqui ne l'est point est foible, et ne satisfait point blic est de leur avis. un homme d'esprit qui veut se faire entendre. Ces gens laissent échapper les plus belles

Un bon auteur, et qui écrit avec soin, éprouve occasions de nous convaincre qu'ils ont de la souvent que l'expression qu'il cherchoit depuis capacité et des lumières, qu'ils savent juger, long-temps sans la connoître, et qu'il a enfin trouver bon ce qui est bon, et meilleur ce qui trouvée, est celle qui étoit la plus simple, la est meilleur. Un bel ouvrage tombe entre leurs plus naturelle, et qui sembloit devoir se pré- mains; c'est un premier ouvrage, l'auteur ne senter d'abord et sans effort.

s'est pas encore fait un grand nom, il n'a rien Ceux qui écrivent par humeur sont sujets à qui prévienne en sa faveur : il ne s'agit point retoucher à leurs ouvrages. Comme elle n'est de faire sa cour ou de flatter les grands en pas toujours fixe, et qu'elle varie en eux selon applaudissant à ses écrits. On ne vous demande les occasions, ils se refroidissent bientôt pour pas, Zélotes , de vous récrier : « C'est un chefles expressions et les termes qu'ils ont le plus d'oeuvre de l'esprit ; l'humanité ne va pas plus aimés.

« loin ; c'est jusqu'où la parole humaine peut La même justesse d'esprit qui nous fait écrire « s'élever : on ne jugera à l'avenir du goût de de bonnes choses, nous fait appréhender qu'elles

« quelqu'un qu'à proportion qu'il en aura pour ne le soient pas assez pour mériter d'être lues.

<cette pièce! » phrases outrées, dégoûtantes, Un esprit médiocre croit écrire divinement : qui sentent la pension ou l'abbaye; nuisibles à un bon esprit croit écrire raisonnablement. cela même qui est louable, et qu'on veut louer.

L'on m'a engagé, dit Ariste , à lire mes ou- Que ne disiez-vous seulement : Voilà un bon livrages à Zoile, je l'ai fait; ils l'ont saisi d'a- vre? Vous le dites, il est vrai, avec toute la bord, et, avant qu'il ait eu le loisir de les trou- France, avec les étrangers comme avec vos comver mauvais, il les a loués modestement en ma patriotes, quand il est imprimé par toute l'Eupresence, et il ne les a pas loués depuis devant rope, et qu'il est traduit en plusieurs langues : personne; je l'excuse, et je n'en demande pas

il n'est plus temps.

Quelques uns de ceux qui ont lu un ouvrage · Boileau et Racine.

en rapportent certains traits dont ils n'ont pas

« PreviousContinue »