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Le livre des Caractères fit beaucoup de bruit dès remarquable par la profondeur que par la sagacité. sa naissance. On attribua cet éclat aux traits satiri- Montaigne, étudiant l'homme en soi-même, avoit ques qu'on y remarqua, ou qu'on crut y voir. On ne pénétré plus avant dans les principes essentiels de la peut pas douter que cette circonstance n'y contribuật nature humaine ; La Rochefoucauld a présenté en efiet. Peul-être que les hommes en général n'ont l'homme sous un rapport plus général, en rapporni le goût assez exercé, ni l'esprit assez éclairé, pourtant à un seul principe le ressort de toutes les actions sentir tout le mérite d'un ouvrage de génie dès le humaines ; La Bruyère s'est attaché particulièrement moment où il paroit , et qu'ils ont besoin d'être aver- à observer les différences que le choc des passions tis de ses beautés par quelque passion particulière, sociales, les habitudes d'état et de profession, étaqui fixe plus fortement leur attention sur elles. Mais, blissent dans les mæurs et la conduite des hommes. si la malignité håla le succès du livre de La Bruyère, Montaigne et La Rochefoucauld ont peint l'homme le temps y a mis le sceau : on l'a réimprimé cent de tous les temps et de tous les lieux ; La Bruyère a fois; on l'a traduit dans toutes les langues'; et, ce peint le courtisan, l'homme de robe, le financier, le qui distingue les ouvrages originaux, il a produit une bourgeois du siècle de Louis XIV. foule de copistes : car c'est précisément ce qui est Peut-être que sa vue n'embrassoit pas un grand inimitable que les esprits médiocres s'efforcent d'i- horizon, et que son esprit avoit plus de pénétration miter.

que d'étendue. Il s'attache trop à peindre les indiSans doute La Bruyère, en peignant les mœurs de vidus, lors même qu'il traile des plus grandes choses. son temps, a pris ses modèles dans le monde où il Ainsi, dans son chapitre intitulé : Du Souverain, ou vivoit; mais il peignit les hommes, non en peintre de la République, au milieu de quelques réflexions de portraits, qui copie servilement les objets et les générales sur les principes et les vices du gouverneformes qu'il a sous les yeux, mais en peintre d'his- ment, il peint toujours la cour et la ville, le négotoire, qui choisit et rassemble différents modèles; ciateur et le nouvelliste. On s'attendoit à parcourir qui n'en imite que les traits de caractère et d'effet, avec lui les républiques anciennes et les monarchies et qui sait y ajouter ceux que lui fournit son imagi- modernes ; et l'on est étonné, à la fin du chapitre,

de de et de vérité de nature qui constitue la perfection des "Elly a cependant, dans ce même chapitre, des penbeaux-arts.

sées plus profondes qu'elles ne le paroissent au preC'est là le talent du poëte comique : aussi a-t-on mier coup d’æil. J'en citerai quelques-unes, et je choicomparé La Bruyère à Molière ; et ce parallèle offre sirai les plus courtes. « Vous pouvez aujourd'hui, des rapports frappants : mais il y a si loin de l'art « dit-il , ôter à cette ville ses franchises, ses droits, d'observer des ridicules et de peindre des caractères «« ses priviléges; mais demain ne songez pas même isolés, à celui de les animer et de les faire mouvoir « à réformer ses enseignes. sur la scène, que nous ne nous arrêtons pas à ce « Le caractère des François demande du sérieux genre de rapprochement, plus propre à faire briller « dans le souverain. le bel esprit qu'à éclairer le goût. D'ailleurs, à qui « Jeunesse du prince, source des belles fortunes.» convient-il de tenir ainsi la balance entre des hommes on attaquera peut-être la vérité de cette dernière de génie? On peut bien comparer le degré de plaisir, observation; mais, si elle se trouvoit démentie par la nature des impressions qu'on reçoit de leurs ouvra- quelque exemple, ce seroit l'éloge du prince, et non ges; mais qui peut fixer exactement la mesure d'es- la critique de l'observateur'. pril et de talent qui est entrée dans la composition de Un grand nombre des maximes de La Bruyère paces mêmes ouvrages?

roissent aujourd'hui communes; mais ce n'est pas On peut considérer La Bruyère comme moraliste non plus la faute de La Bruyère. La justesse même, et comme écrivain. Comme moraliste, il paroit moins qui fait le mérite et le succès d'une pensée lorsqu'on

la met au jour, doit la rendre bientôt familière, et • Je doute de la vérité de cette assertion , prise au moins dans même triviale : c'est le sort de toutes les vérités d'un toute son étendue. La Bruyère ayant parlé quelque part d'un bon 'usage universel. livre, traduit en plusieurs langues, on prétendit qu'il avoit

On peut croire que La Bruyère avoit plus de sens parlé de son propre ouvrage; et l'opinion s'en établit tellement, que ses ennemis mème lui firent honneur de ce grand nombre que de philosophie. Il n'est pas exempt de préjugés, de traductions. Mais un admirateur, un imitateur et un apologiste de La Bruyère nia que les caractères eussent été traduits en au- · Cette phrase est une louange délicate adressée par l'auteur cune langue. J'ignores'il s'en est fait des traductions depuis cette de cette notice à Louis XVI, qui étoit jeune encore quand le discussion; mais j'aurois peine à croire qu'il s'en fût fait beau- morceau parut, et qui, dès le commencement de son règne, coup : pour le fond et pour la forme , les Caractères sont peu avoit manifesté l'intention de réprimer la dilapidation des finantraduisibles,

ces de l'État.

même populaires. On voit avec peine qu'il n'étoit | des nuances qui en changent sensiblement l'effet pas éloigné de croire un peu à la magie et au sorti- principal. lege. « En cela, dit-il, chap. XIV, De quelques Usa- Il en est des tours, des figures, des liaisons de a ges, il y a un parti à trouver entre les ames phrase, comme des mots : les uns et les autres ne « crédules et les esprits forts. » Cependant il a eu peuvent représenter que des idées, des vues de l'esl'honneur d'être calomnié comme philosophe; car ce prit, et ne les représentent qu'imparfaitement. n'est pas de nos jours que ce genre de persécution a Les différentes qualités du style, comme la clarté, été invenié. La guerre que la soitise, le vice et l’ly- l'élégance, l'énergie, la couleur, le mouvement, elc., pocrisie ont déclarée à la philosophie, est aussi an- dépendent donc essentiellement de la nature et du cienne que la philosophie même, et durera vraisem- choix des idées; de l'ordre dans lequel l'esprit les blablement autant qu'elle. « Il n'est pas permis, dispose; des rapports sensibles que l'imagination y « dit-il, de traiter quelqu'un de philosophe; ce sera attache; des sentiments enfin que l'ame y associe, et a toujours lui dire une injure, jusqu'à ce qu'il ait du mouvement qu'elle y imprime. « plu aux hommes d'en ordonner autrement. » Mais Le grand secret de varier et de faire contraster les comment se réconciliera-t-on jamais avec cette rai- images, les formes et les mouvements du discours, son si incommode, qui, en allaquant tout ce que les suppose un goût delicat et éclairé : l'harmonie, tant hommes ont de plus cher, leurs passions et leurs ha- des mots que de la phrase , dépend de la sensibilité bitudes, voudroit les forcer à ce qui leur coûle le plus ou moins exercée de l'organe; la correction ne plus , à réfléchir et à penser par eux

mêmes ? demande que la connoissance réfléchie de sa langue. En lisant avec attention les Caractères de La Dans l'art d'écrire, comme dans tous les beauxBruyère, il me semble qu'on est moins frappé des arts, les germes du talent sont l’quvre de la nature; pensées que du style; les tournures et les expressions et c'est la réflexion qui les développe et les perfecparoissent avoir quelque chose de plus brillant, de lionne. plus fin, de plus inattendu, que le fond des choses

Il a

a pu se rencontrer quelques esprits qu’un heumêmes, et c'est moins l'homine de génie que le reux instinct semble avoir dispensés de toute étude, grand écrivain qu’on admire.

et qui, en s'abandonnant sans art aux mouvements Mais le mérite de grand écrivain , s'il ne suppose de leur imagination et de leur pensée, ont écrit avec pas le génie, demande une réunion des dons de l'es- grace, avec feu, avec intérêt ; mais ces dons naturels prit, aussi rare que le génie.

sont rares : ils ont des bornes et des imperfections L'art d'écrire est plus étendu que ne le pensent la très marquées , et ils n'ont jamais suffi pour produire plupart des hommes, la plupart même de ceux qui un grand écrivain. font des livres.

Je ne parle pas des anciens, chez qui l'élocution Il ne suffit pas de connoitre les propriétés des mots, étoit un art si étendu et si compliqué; je citerai Desde les disposer dans un ordre régulier, de donner préaux et Racine, Bossuet et Montesquieu , Voltaire même aux membres de la phrase une tournure sy- et Rousseau : ce n'étoit pas l'instinct qui produisoit métrique et harmonieuse; avec cela on n'est encore sous leur plume ces beautés, ces grands effets auxqu'un écrivain correct , et tout au plus élégant. quels notre langue doit tant de richesse et de perfec

Le langage n'est que l'interprète de l'ame; et c'est tion; c'est l'effet du génie sans doute, mais du génie dans une certaine association des sentiments et des éclairé par des études et des observations profondes. idées avec les mots qui en sont les signes, qu'il Quelque universelle que soit la reputation dont faut chercher le principe de toutes les propriétés du jouit La Bruyère, il paroitra peut-être hardi de le style.

placer, comme écrivain, sur la même ligne que les Les langues sont encore bien pauvres et bien im- grands hommes qu'on vient de citer; mais ce n'est parfaites. Il y a une infinité de nuances, de senli- qu'après avoir relu , étudié, médite ses Caractères, ments et d'idées qui n'ont point de signes : aussi ne que j'ai été frappé de l'art prodigieux et des beautés peut-on jamais exprimer tout ce qu'on sent. D'un sans nombre qui semblent mettre cet ouvrage au rang autre côté, chaque mot n'exprime pas d'une ma- de ce qu'il y a de plus parfait dans notre langue. nière précise et abstraite une idée simple et isolée; Sans doute La Bruyère n'a ni les élans et les traits par une association secrète et rapide qui se fait dans sublimes de Bossuet; ni le nomire, l'abondance et l'esprit, un mot réveille encore des idées accessoires l'harmonie de Fénelon; ni la grace brillante et abanà l'idée principale dont il est le signe. Ainsi, par donnee de Voltaire; ni la sensibilité profonde de exemple, les mots cheval et coursier, aimer et chè- Rousseau : mais aucun d'eux ne m'a paru

réunir au rir, bonheur et félicité, peuvent servir à désigner même degré la variété, la finesse et l'originalité des le même objet ou le même sentiment, mais avec formes et des tours qui étonnent dans La Bruyère. Il n'y a peut-être pas une beauté de style propre à volontaire de son ame : mais observons les formes notre idiome, dont on ne trouve des exemples et des diverses qu'il prend tour-a-tour pour nous intéresser modèles dans cet écrivain.

ou nous plaire. Despréaux observoit, à ce qu'on dit, que La Une grande partie de ses pensées ne pouvoit guère Bruyère, en évitant les transitions, s'étoit épargné se présenter que comme les résultals d’une observace qu'il y a de plus difficile dans un ouvrage. Cette tion tranquille et réfléchie ; mais, quelque vérité, observation ne me paroit pas digne d'un si grand quelque finesse, quelque profondeur même qu'il y maitre. Il savoit trop bien qu'il y a dans l'art d'é eût dans les pensées, cette forme froide et monotone crire des secrets plus importants que celui de trouver auroit bientôt ralenti et fatigué l'attention, si elle eût ces formules qui servent à lier les idées, et à unir été trop continûment prolongée. les parties du discours.

Le philosophe n’écrit pas seulement pour se faire Ce n'est point sans doute pour éviter les transi- lire, il veut persuader ce qu'il écrit; et la convictions que La Bruyère a écrit son Livre par fragments, tion de l'esprit, ainsi que l'émotion de l'ame, est et pensées détachées. Ce plan convenoit mieux toujours proportionnée au degré d'attention qu'on à son objet; mais il s'imposoit dans l'exécution une donne aux paroles. tâche tout autrement difficile que celle dont il s'étoit Quel écrivain a mieux connu l'art de fixer l'attendispensé.

tion par la vivacité ou la singularité des tours, et de L'écueil des ouvrages de ce genre est la monotonie. la réveiller sans cesse par une inépuisable variété ? La Bruyère a senti vivement ce danger : on peut en Tantôt il se passionne et s'écrie avec une sorte juger par les efforts qu'il a faits pour y échapper. Des d'enthousiasme : « Je voudrois qu'il me fût permis portraits , des observations de meurs, des maximes « de crier de toute ma force à ces hommes saints générales, qui se succèdent sans liaison; voilà les « qui ont été autrefois blessés des femmes : Ne les matériaux de son Livre. Il sera curieux d'observer « dirigez point; laissez à d'autres le soin de leur toutes les ressources qu'il a trouvées dans son génie « salut. »

pour varier a l'infini , dans un cercle si borné, ses | Tantôt

, par un autre mouvement aussi extraordi

tours, ses couleurs et ses mouvements. Cet examen, naire, il entre brusquement en scène : « Fuyez, reintéressant pour tout homme de goût, ne sera peut- « tirez-vous ; vous n'êtes pas assez loin.... Je suis, être pas sans utilité pour les jeunes gens qui culti- a dites-vous, sous l'autre tropique.... Passez sous le vent les lettres et se destinent au grand art de l'élo- « pôle et dans l'autre hémisphère.... M'y voilà.... quence.

« Fort bien, vous êtes en sûreté. Je découvre sur la Il seroit difficile de définir avec précision le carac- a terre un homme avide, insatiable, inexorable, etc.» tère distinctif de son esprit : il semble réunir tous C'est dommage peut-être que la morale qui en réles genres d'esprit. Tour à tour noble et familier, sulte n'ait pas une importance proportionnée au éloquent et railleur , fin et profond, amer et gai, il mouvement qui la prépare. change avec une extrême mobilité de ton, de

per- Tantôt c'est avec une raillerie amère ou plaisante sonnage, et même de sentiment, en parlant cepen- qu'il apostrophe l'homme vicieux ou ridicule : dant des mêmes objets.

« Tu te trompes, Philémon, si avec ce carrosse Et ne croyez pas que ces mouvements si divers « brillant, ce grand nombre de coquins qui le suisoient l'explosion naturelle d'une ame très sensible, « vent, et ces six bêtes qui te traînent, tu penses qui, se livrant à l'impression qu'elle reçoit des objets « qu’on t'en estime davantage : on écarte tout cet dont elle est frappée, s'irrite contre un vice, s'indigne « attirail qui t'est étranger, pour pénétrer jusqu'à d'un ridicule, s'enthousiasme pour les meurs et la « toi, qui n'es qu'un fat. vertu. La Bruyère montre par-tout les sentiments « Vous aimez, dans un combat ou pendant un d'un honnête homme; mais il n'est ni apôtre, ni mi- « siége, à paroitre en cent endroits, pour n'être santhrope. Il se passionne, il est vrai; mais c'est « nulle part; à prévenir les ordres du général, de comme le poète dramatique qui a des caractères op- « peur de les suivre, et à chercher les occasions pluposés à mettre en action. Racine n'est ni Néron, ni « tôt que de les attendre et les recevoir : votre vaBurrhus; mais il se pénètre fortement des idées el « leur seroit-elle douteuse ? » des sentiments qui appartiennent au caractère et à Quelquefois une réflexion qui n'est que sensée est la situation de ces personnages, et il trouve dans son relevée par une image ou un rapport éloigné, qui imagination échauffée tous les traits dont il a besoin frappe l'esprit d'une manière inattendue. « Après pour les peindre.

« l'esprit de discernement, ce qu'il y a au monde de Ne cherchons donc dans le style de La Bruyère ni « plus rare, ce sont les diamants et les perles. » Si l'expression de son caractère, ni l'épanehement in-1 La Bruyère avoit dit simplement que rien n'est plus

rare que l'esprit de discernement, on n'auroit pas « verra jamais la fin. Il se promene tous les jours trouvé cette réflexion digne d'être écrite'.

« dans ses ateliers sur les bras d'un valet qui le souC'est par des tournures semblables qu'il sait atta- « lage; il montre à ses amis ce qu'il a fait, et leur cher l'esprit sur des observations qui n'ont rien de « dit ce qu'il a dessein de faire. Ce n'est pas pour neuf pour le fond, mais qui deviennent piquantes « ses enfants qu'il bâtit, car il n'en a point; ni pour par un certain air de naïveté sous lequel il sait dé- « ses héritiers, personnes viles et qui sont brouilguiser la satire.

« lées avec lui : c'est pour lui seul; et il mourra « Il n'est pas absolument impossible qu'une per- « demain. » « sonne qui se trouve dans une grande faveur perde Ailleurs il nous donne le portrait d'une femme « son procès. »

aimable, comme un fragment imparfait trouvé par « C'est une grande simplicité que d'apporter à la hasard, et ce portrait est charmant; je ne puis me « cour la moindre roture, et de n'y être pas gentil- refuser au plaisir d'en citer un passage : « Loin de « homme. »

« s'appliquer à vous contredire avec esprit, ARTÉIl emploie la même finesse de tour dans le portrait « NICE s'approprie vos sentiments : elle les croit d'un fat, lorsqu'il dit : « Iphis met du rouge, mais « siens, elles les étend, elle les embellit : vous êtes a rarement; il n'en fait pas habitude. »

« content de vous d'avoir pensé si bien, et d'avoir Il seroit difficile de n'être pas vivement frappé du a mieux dit encore que vous n'aviez cru. Elle est tour aussi fin qu'énergique qu'il donne à la pensée « toujours au-dessus de la vanité, soit qu'elle parle, suivante, malheureusement aussi vraie que pro- « soit qu'elle écrive : elle oublie les traits où il faut fonde : «Un grand dit de Timagène, votre ami , « des raisons; elle a déja compris que la simplicité « qu'il est un sot; et il se trompe. Je ne demande pas « peut être éloquente. » « que vous répliquiez qu'il est homme d'esprit : osez Comment donnera-t-il plus de saillie au ridicule a seulement penser qu'il n'est pas un sot. » d'une femme du monde qui ne s'aperçoit pas qu'elle

C'est dans les portraits sur-tout que La Bruyère a vieillit, et qui s'étonne d'éprouver la foiblesse et les eu besoin de toutes les ressources de son talent. incommodités qu'amènent l'âge et une vie trop Théophraste , que La Bruyère a traduit, n'emploie molle? Il en fait un apologue. C'est IRÈNE qui va au pour peindre ses Caractères que la forme d'énumé- temple d'Epidaure consulter Esculape. D'abord elle ration ou de description. En admirant beaucoup l'é- se plaint qu'elle est fatiguée : «L'oracle prononce crivain grec, La Bruyère n'a eu garde de l'imiter; « que c'est par la longueur du chemin qu'elle vient ou, si quelquefois il procède comme lui par énumé- « de faire. Elle déclare que le vin lui est nuisible ; ration, il sait ranimer cette forme languissante par « l'oracle lui dit de boire de l'eau. Ma vue s'affoiun art dont on ne trouve ailleurs aucun exemple. « blit, dit Irène. Prenez des lunettes, dit Esculape.

Relisez les portraits du riche et du pauvre : « Je m'affoiblis moi-même, continue-t-elle; je ne « Giton a le teint frais, le visage plein, la démarche « suis ni si forte, ni si saine que j'ai été. C'est, dit « ferme, etc. Phédon a les yeux creux, le teint « le dieu, que vous vieillissez. Mais quel moyen de « échauffé, etc.; » et voyez comment ces mots, il « guérir de cette langueur ? Le plus court, Irène, est riche, il est pauvre, rejetés à la fin des deux « c'est de mourir comme ont fait votre mère et votre portraits, frappent comme deux coups de lumière, « aseule. » A ce dialogue, d'une tournure naive et qui, en se réfléchissant sur les traits qui précèdent, originale, substituez une simple description à la may répandent un nouveau jour, et leur donnent un nière de Théophraste, et vous verrez comment la effet extraordinaire.

même pensée peut paroitre commune ou piquante, Quelle énergie dans le choix des traits dont il peint suivant que l'esprit ou l'imagination sont plus ou ce vieillard presque mourant qui a la manie de plan- moins intéressés par les idées et les sentiments accester, de bâtir, de faire des projets pour un avenir soires dont l'écrivain a su l'embellir. qu'il ne verra point! «Il fait bâtir une maison de La Bruyère emploie souvent cette forme d'apoloa pierre de taille, raffermie dans les encoignures gue, et presque toujours avec autant d'esprit que de e par des mains de fer, et dont il assure, en tous goût. Il y a peu de chose dans notre langue d'aussi a sant, et avec une voix frêle et débile, qu'on ne parfait que l'histoire d'ÉMIRE' : c'est un petit roman

plein de finesse, de grace, et même d'intérêt. · La Harpe dit, à propos de cette réflexion de La Bruyère : Ce n'est pas seulement par la nouveauté et par la · Quel rapprochement bizarre et frivole, pour dire que le dis- variété des mouvements et des tours que le talent de • cernement est rare! et puis les diamants et les perles, sont-ce « des choses si rares? » Je ne puis m'empêcher d'être ici du sen

La Bruyère se fait remarquer : c'est encore par un timent de La Harpe contre l'ingénieux auteur de la notice. *Voje: le chapitre VI.

Voyez le chapitre 111.

choix d'expressions vives, figurées, pittoresques; mieux connu ce secret, et n'en a fait un plus heuc'est surtout par ces heureuses alliances de mots, reux usage que La Bruyère. Il a un grand nombre ressource féconde des grands écrivains dans une lan- de pensées qui n'ont d'effet que par le contraste. gue qui ne permet pas, comme presque toutes les « Il s'est trouvé des filles qui avoient de la vertu, autres, de créer ou de composer des mots, ni d'en « de la santé, de la ferveur, et une bonne vocation, transplanter d'un idiome étranger.

« mais qui n'étoient pas assez riches pour faire dans « Tout excellent écrivain est excellent peintre, » « une riche abbaye veu de pauvreté. » dit La Bruyère lui-même; et il le prouve dans tout Ce dernier trait, rejeté si heureusement à la fin de le cours de son livre. Tout vit et s'anime sous son la période pour donner plus de saillie au contraste, pinceau; tout y parle à l'imagination : « La véritable n'échappera pas à ceux qui aiment à observer dans « grandeur se laisse toucher et manier ...... elle se les productions des arts les procédés de l'artiste. « courbe avec bonté vers ses inférieurs, et revient Mettez à la place, «qui n'étoient pas assez riches « sans effort à son naturel. »

« pour faire veu de pauvreté dans une riche abbaye; » « Il n'y a rien, dit-il ailleurs, qui mette plus subi- et voyez combien celte légère transposition, quoique « lement un homme à la mode, et qui le soulève peut-être plus favorable à l'harmonie, affoibliroit « davantage, que le grand jeu. »

l'effet de la phrase! Ce sont ces artifices que les anVeut-il peindre ces hommes qui n'osent avoir un ciens recherchoient avec tant d'étude, et que les avis sur un ouvrage avant de savoir le jugement du modernes négligent trop : lorsqu'on en trouve des public : « Ils ne hasardent point leurs suffrages; ils exemples chez nos bons écrivains, il semble que c'est « veulent ètre portés par la foule, et entraînés par plutôt l'effet de l'instinct que de la réflexion. « la multitude. »

On a cité ce beau trait de Florus, lorsqu'il nous La Bruyère veut-il peindre la manie du fleuriste : montre Scipion, encore enfant, qui croit pour la il vous le montre planté et ayant pris racine devant ruine de l'Afrique : Qui in exitium Africæ crescit. ses tulipes; il en fait un arbre de son jardin. Cette Ce rapport supposé entre deux faits naturellement figure hardie est piquante, sur-lout par l'analogie des indépendants l'un de l'autre plait à l'imagination, objets.

et attache l'esprit. Je trouve un effet semblable dans « Il n'y a rien qui rafraîchisse le sang comme d'a- cette pensée de La Bruyère : « voir su éviter une sottise. » C'est une figure bien « Pendant qu'Oronte augmente, avec ses années, heureuse que celle qui transforme ainsi en sensation « son fonds et ses revenus, une fille nait dans quelle sentiment qu'on veut exprimer.

« que famille, s'élève, croit, s'embellit, et entre L'énergie de l'expression dépend de la force avec « dans sa seizième année. Il se fait prier à cinquante laquelle l'écrivain s'est pénétré du sentiment ou de a ans pour l'épouser, jeune, belle, spirituelle; cet l'idée qu'il a voulu rendre. Ainsi La Bruyère, s'éle- « homme, sans naissance, sans esprit et sans le vant contre l'usage des serments, dit : «Un honnête « moindre mérite, est préféré à tous ses rivaux. » a homme qui dit oui, ou non,

mérite d'être cru; Si je voulois, par un seul passage, donner à-laa son caractère jure pour lui. »

fois une idée du grand talent de La Bruyère, et un Il est d'autres figures de style d’un effet moins exemple frappant de la puissance des contrastes dans frappant, parceque les rapports qu'elles expriment le style, je citerois ce bel apologue qui contient la demandent, pour être saisis, plus de finesse et d'at- plus éloquente satire du faste insolent et scandaleux tention dans l'esprit; je n'en citerai qu'un exemple : des parvenus :

« Il y a dans quelques femmès un mérite paisible, « Ni les troubles , Zénobie, qui agitent votre ema mais solide, accompagné de mille vertus qu'elles « pire, ni la guerre que vous soutenez virilement a ne peuvent couvrir de toute leur modestie. » « contre une nation puissante depuis la mort du roi

Ce mérite paisible offre à l'esprit une combinai- « votre époux, ne diminuent rien de votre magnifison d'idées très fines, qui doit, ce me semble, plaire « cence. Vous avez préféré à toute autre contrée les rid'autant plus qu'on aura le goût plus délicat et plus « ves de l'Euphrate, pour y élever un superbe édifice: exercé.

« l'air y est sain et tempéré; la situation en est riante: Mais les grands effets de l'art d’écrire, comme de « un bois sacré l'ombrage du côté du couchant; les tous les arts, tiennent sur-tout aux contrastes. « dieux de Syrie, qui habitent quelquefois la terre,

Ce sont les rapprochements ou les oppositions de « n'y auroient pu choisir une plus belle demeure. sentiments et d'idées, de formes et de couleurs, qui, « La campagne autour est couverte d'hommes qui faisant ressortir lous les objets les uns par les autres, « taillent et qui coupent, qui vont et qui viennent, répandent dans une composition la variété, le mou- « qui roulent ou qui charrient le bois du Liban, l’aivement et la vie. Aucun écrivain peut-être n'a « rain et le porphyre; les grues et les machines gé

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