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LES CARACTÈRES

DE LA BRUYÈRE,

SUIVIS

DES CARACTÈRES

DE THÉOPHRASTE,

TRADUITS DU GREC PAR LE MÈNE.

LES CARACTÈRES

OU

LES MOEURS DE CE SIÈCLE.

Admonere voluimus, non mordere; prodesse, non lædere; consulere moribus hominum, non officere.

ERAS).

AVERTISSEMENT.

La Bruyère ne peint pas toujours des caractères ; il ne fait pas toujours de ces portraits où l'on doit reconnoitre, non pas un individu, mais une espèce. Quelquefois il parti

cularise , et écrit des personnalités, tantôt malignes, tantôt C'est un sujet continuel de scandale et de chagrin pour flatteuses. Alors, pour rendre la satire moins délicate, ou ceux qui aiment les bons livres et les livres bien faits, que de la louange plus directe, il use de certains artifices qui ne voir avec quelle négligence les auteurs classiques se réim- trompent aucun lecteur; il jette, sur son expression plutôt prinient journellement. L'ignorance, l'étourderie, ou le

que sur sa pensée, certains voiles qui ne cachent aucune faux jugement des divers éditeurs, y ont successivement vérité. Ce sont ou des lettres iniliales , ou des noms tout en introduit des fautes et des altérations de texte, que l'on blanc, ou des noms antiques pour des noms modernes. répète avec une désolante fidélité. On fait plus: on y ajoule Fiers de pouvoir révéler ce que n'ignore personne, nos chaque fois des fautes nouvelles, et la dernière édition, récents éditeurs, au lieu de mettre en note un éclaircisseordinairement la plus belle de toutes, est souvent aussi la ment inutile, mais innocent, ont altéré le texte de l'auteur, plus mauvaise. Que falloit-il faire pour échapper à ce re- soil en suppléant ce qu'il avoit omis à dessein, soit en subsproche ? Simplement recourir à la dernière édition donnée tituant le nom véritable au nom supposé. Ainsi quand La ou avouée par l'auteur, et la reproduire avec exactitude. Bruyère dit : « Quel besoin a Trophime d'ètre cardinal ? » C'est ce que nous avons fait pour les Caractères de La bien sûr que ni son siècle, ni la postérité, ne pourront hésiter Bruyère'. Nous ne voulons pas nous prévaloir d'un soin si à reconnoitre dans cette phrase le grand homme qu'on s'éfacile et si peu méritoire; mais nous devons justisier, par tonna de ne point voir revêtu de la pourpre romaine, et de quelques exemples , la sévérité avec laquelle nous venons de qui elle eût reçu plus d'éclat qu'il n'auroit pu en recevoir parler de ceux qui l'ont négligé.

d'elle , ces éditeurs changent témérairement Trophime La Bruyère, écrivain original et hardi, s'est souvent en Bénigne ; et, comme si ce n'étoit pas assez dair permis des expressions qu'un usage universel n'avoit pas encore, ils écrivent au bas de la page : « Jacques-Béniencore consacrées ; mais il a eu la prudente attention de les gne Bossuet, évêque de Meaux. » souligner:c'étoit avertir le lecteur de ses témérités, et s'en Mais voici un trait bien plus frappant de cette ridicule, justifier par-là même. L'aversion des nouveaux typographes manie d'instruire un lecteur qui n'en a que faire, en elupour les lettres italiques les a portés à imprimer ces mêmes cidant un auteur qui croyoit être assez clair , ou qui ne voumo!s en caracteres ordinaires. Ce changement, qui semble loit pas l'être davantage. Dans le chapitre De la cour, La étre sans conséquence, fait disparoitre chaque fois la trace Bruyère fait une description qui commence par ces mots : d'un fait qui n'est pas sans utilité pour l'histoire de notre lan- « On parle d'une région, etc., » et qui se termine ainsi : gue ; il nous empèche de connoitre à quelle époque tel mot, « Les gens du pays le nomment ***; il est à quelques quaemployé aujourd'hui sans scrupule, n'étoit encore qu'un a rante-huit degrés d'élévation du pôle, et à plus de onze neologisme plus ou moins audacieux. Nous avons rétabli « cents lieues de mer des Iroquois et des Hurons. » Pour le par-tout les caractères italiques ?.

moins éclairé, le moins sagace de tous les lecteurs, l'alléLa huitième et dernière édition publiée par l'auteur, en a voulu que certains noms fussent imprimés avec des capitales. 1694, est celle qui m'a servi de copie. (LEFÈVRE.)

L'oyez ci-après la Préface de son discours à l'Académie Françoise. Et même les petites capitales. Il est certain qie La Bruyère (LEP.... )

gorie est aussi transparente qu'elle est ingénieuse et mali- | nous, et dont on découvriroit tout au plus la trace dans les gne; nul ne peut douter qu'il ne s'agisse de la résidence vieilles matriculcs des compagnies de finance ou des marroyale de France; et chacun, en nommant ce lieu , lorsque guilleries de paroisse! Ajoutons que les auteurs ou les coml'auteur le tait, peut s'applaudir d'un acte de pénétration pilateurs de ces clefs, malgré l'assurance naturelle à cette qui lui a peu coûté. Que font nos malencontreux éditeurs ? | espèce de faussaires , ont souvent hésité entre deux, et Ils impriment en toutes lettres le nom de Versailles, et ils jusqu'à trois personnages divers, et que, n'osant décider ne s'aperçoivent pas que ce seul nom dénature entièrement eux-mêmes, ils en ont laissé le soin au lecteur, qui n'a ni le morceau, dont tout l'effet , tout le charme , consiste à la possibilité, ni heureusement l'envie de faire un choix. décrire Versailles, en termes de relation, comme on feroit Ce n'est pas tout encore. Plus d'une fois le nom d'un même de quelque ville de l'Afrique ou des Indes occidentales personnage se trouve inscrit au bas de deux portraits toutrécemment découverte par les voyageurs, et à nous faire à-fait dissemblables. Ici le duc de Beauvilliers est nommé sentir par cette heureuse fiction combien les meurs de ce comme le modèle du courtisan hypocrite; et, à deux pages pays nous sembleroient singulières, bizarres et ridicules , s'il de distance, comme le type du courtisan dont la dévotion appartenoit à un autre continent que l'Europe, à un autre est sincère. royaume que la France.

Quand les personnages nommés par les fabricateurs de Depuis plus d'un siècle les éditions de La Bruyère sont clefs seroient tous aussi célèbres qu'ils sont presque tous accompagnées de notes connues sous le nom de clef , qui ont ignorés ; quand l'indécision et la contradiction même d'un pour objet de désigner ceux des contemporains de l'auteur certain nombre de désignations ne les feroient pas justement qu'on prétend lui avoir servi de modèles pour ses portraits soupçonner toutes de fausseté, il y auroit encore lieu de de caractères. Nous avons exclu de notre édition ces notes rejeter ces prétendues révélations du secret de l'auteur. On qui nous ont toujours paru une ridicule et odieuse super- ne peut douter, il est vrai, que La Bruyère, en faisant ses fluité. Nous allons exposer nos motifs.

portraits , n'ait eu fréquemment en vue des personnages de Aussitôt que parut le livre de La Bruyère, la malignité la sociélé de son temps. Mais ne sent-on pas tout de suite s'en empara. On crut que chaque caractère étoit le portrait combien il est téméraire, souvent faux, et toujours nuisible, de quelque personnage connu, et l'on voulut savoir les noms d'affirmer que tel personnage est précisément celui qui des originaux. On osa s'adresser à l'auteur lui-même pour lui a servi de modèle? n'est-ce pas borner le mérite, et en avoir la liste. Il eut beau s'indigner, se courroucer, nier restreindre l'utilité de son travail ? Si les vices, les travers, avec serment que son intention eût été de peindre telle ou les ridicules marqués dans cette image ont été ceux d'un telle personne en particulier; on s'obstina , et, ce qu'il ne homme et non de l'humanité, d'un individu et non d'une vouloit ni ne pouvoit faire, on le fit à son défaut. Des listes espèce, le prétendu peintre d'histoire ou de genre n'est coururent, et La Bruyère, qu'elles désoloient, eut en outre plus qu'un peintre de portraits , et le moraliste n'est plus le chagrin de se les voir attribuer. Heureusement, sur ce qu'un satirique ! Quel profit y auroit-il pour les mæurs, point, il ne lui fut pas difficile de se justifier. Il n'y avoit quel avantage y auroit-il pour la gloire de Molière, à prouver pas une seule clef; il y en avoit plusieurs, il y en avoit un que ce grand homme n'a pas voulu peindre l'avarice , mais grand nombre : c'est assez dire qu'elles n'étoient point quelque avare de son temps, dont il a caché le nom, par semblables, qu'en beaucoup de points elles ne s'accordoient prudence, sous le nom forgé d'Harpagon? pas entre elles. Comme elles étoient différentes , et ne Il n'est pas interdit toutefois de savoir et de faire connoitre pouvoient, suivant l'expression de La Bruyère, servir à une aux autres quels personnages et quelles anecdotes peuvent même entrée, elles ne pouvoient pas non plus avoir été avoir fourni des traits à l'écrivain qui a peint les meurs forgées et distribuées par une même main; et la main de d'une époque sur la scène ou dans un livre, quand ces l'auteur devoit être soupçonnée moins qu'aucune autre.

personnages ont quelque célébrité, et ces anecdotes quelque Ces insolentes listes , après avoir troublé les jours de La intérêt. Sans nuire à l'effet moral, ces sortes d'éclaircisBruyère, se sont, depuis sa mort, attachées inséparablement sements satisfont la curiosité littéraire. Chaque fois donc à son Livre, comme pour faire une continuelle insulte à sa

que La Bruyère fait évidemment allusion à un homme ou mémoire : c'étoit perpétuer un scandale en pure perte. à un fait de quelque importance, nous avons pris soin de le Quand elles circuloient manuscrites, les personnages qu'el remarquer; c'est à ce genre d'explication que nos notes se les désignoient presque toujours faussement étoient vivants

bornent. encore ou décédés depuis peu : elles étoient alors des ca- La notice qui suit est celle que M. Suard a placée en tête lomnies piquantes, du moins pour ceux dont elles bles- du petit volume intitulé Maximes et Réflexions morales soient l'amour-propre ou les affections ; mais plus tard, extraites de La Bruyère. Ce morceau, qui renferme une mais quand les générations intéressées eurent disparu, elles analyse délicate et une appréciation aussi juste qu'ingénieuse ne furent plus que des mensonges insipides pour tout le monde. Fussent-elles aussi véridiques qu'en général elles sont

1 « J'ai peint, dit La Bruyère, d'après nature; mais je n'ai pas trompeuses , la malignité, la curiosité actuelle n'y pourroit toujours songé à peindre celui-ci ou celui-là. Je ne me suis point trouver son compte. Pour un fort petit nombre de noms qui loué au public pour faire des portraits qui ne fussent que vrais appartiennent à l'histoire de l'avant-dernier siècle, et que et ressemblants, de peur que quelquefois ils ne fussent pas croyanous ont conservés les écrits contemporains, combien de

bles, et ne parussent feints ou imaginés : me rendant plus diffinoms plus que obscurs, qui ne sont point arrivés jusqu'à

cile, je suis allé plus loin; j'ai pris un trait d'un côté, et un trait d'un autre; et de ces divers traits, qui pouvoient convenir à une

même personne, j'en ai fait des peintures vraisemblables.... ) Voyez la Preface du discours à l'Académic Françoise. Voyez la Préface déjà citée.

du talent de La Bruyère, considéré comme écrivain, est un sez grand éloge de son caractère. Il vécut dans la des meilleurs qui soient sortis de la plume de cet acadé- maison d'un prince; il souleva contre lui une foule micien, si distingué par la finesse de son esprit, la politesse d'hommes vicieux ou ridicules , qu'il désigna dans de ses manières et l'élégance de son langage. Nous y avons ajouté un petit nombre de notes principalement faites pour ennemis que donne la satire , et ceux que donnent

son Livre, ou qui s'y crurent désignés'; il eut tous les compléter ce qui regarde la personne de La Bruyère , par les succès : on ne le voit cependant mėlé dans auquelques particularités que l'auteur a oniises ou ignorées.

L.-S. Auger.

cune intrigue, engagé dans aucune querelle. Cette destinée suppose, à ce qu'il me semble, un excellent esprit et une conduite sage et modeste.

« On me l'a dépeint, dit l'abbé d'Olivet, comme NOTICE

« un philosophe qui ne songeoit qu'à vivre tranquille SUR LA PERSONNE ET LES ÉCRITS « avec des amis et des livres; faisant un bon choix

« des uns et des autres; ne cherchant ni ne fuyant le DE LA BRUYÈRE.

« plaisir ; toujours disposé à une joie modeste, et in« génieux à la faire naître; poli dans ses manières et

« sage dans ses discours; craignant toute sorte d’amJean de La Bruyère naquit à Dourdan' en 1639.

« bition même celle de montrer de l'esprit”.(Histoire Il venoit d'acheter une charge de trésorier de France de l'Académie Françoise.) à Caen, lorsque Bossuet le fit venir à Paris pour en

On conçoit aisément que le philosophe qui releva seigner l'histoire à M. le Duc?; et il resta jusqu'à la avec tant de finesse et de sagacité les vices, les travers fin de sa vie attaché au prince en qualité d'homme et les ridicules, connoissoit trop les hommes pour les de lettres , avec mille écus de pension. Il publia son

rechercher beaucoup; mais il put aimer la société livre des Caractères en 1687, fut reçu à l'Académie

sans s'y livrer : qu'il devoit être très réservé dans Françoise en 1693, et mourut en 1696 3.

son ton et dans ses manières , attentif à ne pas blesVoilà tout ce que l'histoire littéraire nous apprend

ser des convenances qu'il sentoit si bien , trop accoude cet écrivain, à qui nous devons un des meilleurs tumé enfin à observer dans les autres les défauts du ouvrages qui existent dans aucune langue; ouvrage caractère et les foiblesses de l'amour-propre, pour qui, par le succès qu'il eut dès sa naissance, dut at- ne pas les réprimer en lui-même. tirer les yeux du public sur son auteur, dans ce beau

• M. de Malezieux, à qui La Bruyère montra son Livre avant règne où l'attention que le monarque donnoit aux pro- de le publier, lui dit : Voilà de quoi vous attirer beaucoup de ductions du génie réfléchissoit sur les grands talents lecteurs et beaucoup d'ennemis. un éclat dont il ne reste plus que le souvenir.

- On peut ajouter à ce peu de mots sur La Bruyère ce que dit On ne connoit rien de la famille de La Bruyère 4, de lui Boilcau, dans une lettre à Racine, sous la date du 19 mai

1687, année même de la publication des Caractères : « Maximiet cela est fort indifférent; mais on aimeroit à savoir « lien m'est venu voir à Auteuil, et m'a lu quelque chose de son quels étoient son caractère, son genre de vie, la tour- « Théophraste. C'est un fort honnête homme, et à qui il ne mannure de son esprit dans la société; et c'est ce qu'on

« queroit rien, si la nature l'avoit fait aussi agréable qu'il a envie ignore aussi 5.

« de l'être. Du reste, il a de l'esprit, du savoir et du mérite. )

Pourquoi Boileau désigne-t-il La Bruyère par le nom de MaxiPeut-être que l'obscurité même de sa vie est un as- milien, qu'il ne portoit pas? Étoit-ce pour faire comme La

Bruyère lui-même, qui peignoit ses contemporains sous des • D'autres ont dit, dans un village proche de Dourdan.

noms empruntés de l'histoire ancienne ? Par le Théophraste de - M. le duc Louis de Bourbon, petit-fils du grand Condé, et La Bruyère, Boileau entend-il sa traduction de Théophraste, ou père de celui qui fut premier ministre sous Louis XV : mort en

l'ouvrage composé par lui à l'imitation du moraliste grec? Je 1710. Des biographes ont prétendu que l'élève de La Bruyère croirois qu'il s'agit du dernier. Boileau semble reprocher à La avoit été le duc de Bourgogne; ils se sont trompés.

Bruyère d'avoir poussé un peu plus loin qu'il ne convient l'envie 3 L'abbé d'Olivet raconte ainsi sa mort : « Quatre jours aupa- d'être agréable; et, suivant ce que rapporte d'Olivet, il n'avoit · ravant, il étoit à Paris dans une compagnie de gens qui me aucune ambition, pas même celle de montrer de l'esprit. C'est • l'ont conté, où tout-à-coup il s'aperçut qu'il devenoit sourd, une contradiction assez frappante entre les deux témoignages. « mais absolument sourd. Il s'en retourna à Versailles, où il

La Bruyère, dans son ouvrage, paroit trop constamment animé « avoit son logement à l'hôtel de Condé; et une apoplexie d'un du desir de produire de l'effet. pour que sa conversation ne s'en « quart-d'heure l'emporta, n'étant âgé que de cinquante-deux ressentit pas un peu ; je me rangerois donc volontiers à l'opinion « ans. »

de Boileau. Quoi qu'il en soit, ce grand poëte estimoit La Bruyère 4 On sait au moins qu'il descendoit d'un fameux ligueur du et son livre : il n'en faudroit pas d'autre preuve que ce quatrain même nom , qui, dans le temps des barricades de Paris, exerça qu'il fit pour mettre au bas de son portrait : la charge de lieutenant civil. 5 On ne l'ignore pas totalement; et l'auteur même de cette

Tout esprit orgueilleux qui s'aime notice va citer quelques lignes de l'abbé d'Olivet, où il est ques

Par mes leçons se voit guéri, tion précisément du caractère de La Bruyère, de son genre de

Et, dans ce livre si chéri, rie, et de son esprit dans la société.

Apprend à se hair lui-mèinc.

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