Page images
PDF
EPUB

peut-être pas un signe extérieur, non seulement de partiennent à tous les âges. Ah! si Dieu n'avoit pas bienséance, mais encore de simple politesse, qui mêlé l'amour aux choses de la terre, quel être le ren'ait son principe moral éloigné. On ne dira donc mercieroit de lui avoir donné la vie! point avec l'auteur, que la bienséance est la moindre de toutes les lois , puisqu'elle ressort de la vertu, et

CCCCLXVIII. qu'on ne peut la méconnoître sans entrer dans la

Il y a des méchantes qualités qui font de grands talents. carrière du vice. Nous l'avons vu disparoitre aux jours sanglants de la terreur; et ce qui donne à cette

Répétition des Maximes 90 et 354. époque un caractère unique dans l'histoire, ce n'est

CCCCLXX. pas qu'il y ait eu des bourreaux, mais que ces bourreaux aient pris plaisir à se montrer sous les formes Toutes nos qualités sont incertaines et douteuses, en bien les plus abjectes. C'est un spectacle digne des médi

comme en mal; et elles sont presque toutes à la merci des oc

casions. tations du législateur, que celui d'un peuple entier, civilisé et sans bienséance. Aujourd'hui même le sen

Cette pensée est moins tranchante que la 177€ , timent des bienséances s'est altéré parmi nous. Chez dont cependant elle n'est qu'une modification. (Voye: les peuples anciens, il étoit réglé par la vertu; chez la note.)

CCCCLXXI. nos pères, par les délicatesses de l'honneur. Mais nos révolutions successives ont affoibli ce dernier

Dans les premières passions, les femmes aiment l'amant; et mobile et changé le caractère de la nation : elle ne dans les autres, elles aiment l'amour. tend plus qu'au pouvoir ; et l'ambition qui s'y propage efface tout et remplace tout.

La pensée seroit plus juste en la renversant ainsi :

Dans les premières passions , les femmes aiment l'aCCCCLII.

mour; dans les autres, elles aiment l'amant.

Il n'y a point d'homme qui se croie, en chacune de ses quali

CCCCLXXIV. tés, au-dessous de l'homme du monde qu'il estime le plus.

Il y a peu de femmes dont le mérile dure plus que la beauté. La Rochefoucauld étoit doué du plus rare mérite, et cependant je ne pense pas qu'il se soit jamais cru Je me représente l'auteur de cette Maxime, tantôt l'égal de Bossuet en éloquence, de Richelieu en po- se rappelant l'ambition de madame de Chevreuse, la litique, de L'Hospital en vertu , et du grand Condé légèreté de Ninon,et surtout l'inconstance de madame dans l'art funeste de la guerre. Que s'il a pu le croire, de Longueville; tantôt environné des La Fayelle, au moins lui a-t-il fallu reconnoître qu'il n'avoit pas des Sévigné, des Scudéry, et de cette aimable masu donner de l'éclat à ces grandes qualités, ce qui le dame de Coulanges qui donna tant de charmes à la plaçoit dès lors au-dessous de ceux dont il s'estimoit vieillesse. Alors je me demande, La Rochefoul'égal; car, pour me servir d'une de ses expressions, cauld a-t-il voulu se venger des premières, ou offrir ce n'est pas assez d'avoir de grandes qualités, il en aux secondes une marque de son estime ? faut avoir l'économie. (Maxime 159.)

CCCCLXXIX.
CCCCLXI.

Il n'y a que les personnes qui ont de la fermeté qui puissent La vieillesse est un tyran qui défend, sur peine de la vie, tous avoir une véritable douceur; celles qui paroissent douces n'ont les plaisirs de la jeunesse.

d'ordinaire que de la foiblesse, qui se convertit aisément en

aigreur. L'auteur ne mettoit-il au nombre des plaisirs que les vices qui abusent la jeunesse ? Cette Maxime

Il est une autre espèce de douceur que Vauvenarsemble le faire entendre, car la vieillesse, qu'il ap- gues a très bien désignée dans la Maxime suivante : pelle un tyran, n'enlève guère que cette sorte de plai- « Il n'y a guère de gens plus aigres que ceux qui sont sirs-là. Elle ne dérobe ni la confiance en Dieu , ni

« doux

par

intérêt. » les jouissances de l'étude, ni la joie de faire le bien, ni le bonheur d'aimer ses amis, sa famille , sa patrie!

CCCCLXXXIX. Sans doute elle affoiblit le corps, mais l’ame nous Quelque méchants que soient les hommes, ils n'oseroient pareste; et pour être surchargés d'années, nous ne ces- roitre ennemis de la vertu ; et lorsqu'ils la veulent persécuter. sons ni d'aimer, ni d'être aimés. Les délices de la ils feignent de croire qu'elle est fausse, ou ils lui supposent des

crimes, jeunesse ne sont-ils pas dans l'amour de notre père, comme les délices de la vieillesse sont dans l'amour S'efforcer de prouver qu'un vice est le principe de de nos enfants? voilà les véritables plaisirs, et ils ap- nos plus belles actions, n'est-ce pas aussi feindre de

croire que la vertu est fausse et la persécuter? Tel | inutile , mais dont la présence décèle toujours un bon est cependant le système de La Rochefoucauld; sa terrain. Le vieux Calon disoit aussi qu'il falloit précondamnation est dans cette Maxime; mais on se de- férer les jeunes gens qui rougissoient à ceux qui pâmande en vain dans quel but il l'a écrite. Veut-il faire lissoient; les uns ne témoignant que la crainte d'être entendre que son Livre n'est qu'un jeu brillant de son blâmé, tandis que dans les autres on voyoit la esprit, ou prétend-il renverser, par son exemple, sa crainte d'être convaincu. théorie de vanité et d'amour-propre , en nous démontrant qu'il peut, avec la même indifférence, faire la

CCCCXCVII. critique de son ouvrage et la satire du cæur humain? Quoi qu'il en soit, il est au moins permis de conclure

Il ne sert de rien d'être jeune sans être belle, ni d'être belle

sans être jeune. de celte Maxime, que l'auteur ne tenoit pas beaucoup à des opinions qu'il traitoit avec tant de mépris.

Maxime trop générale. La jeunesse tient souvent

lieu de beauté, et l'exemple de Ninon prouve que la CCCXCI.

beauté peut quelquefois tenir lieu de jeunesse. L'extrême avarice se méprend presque toujours ; il n'y a point de passion qui s'éloigne plus souvent de son but, ni sur qui le

DI. présent ait tant de pouvoir , au préjudice de l'avenir.

L'amour, tout agréable qu'il est ; plait encore plus par les Tous les vices se méprennent ainsi, tous s'éloignent manières dont il se montre, que par lui-même. de leur but, qui est le bien-être matériel , et c'est

Cette Maxime renferme dans un tour délicat une une chose qui devroit être dite au moins une fois dans chaque livre: rien ne nous est défendu que ce

pensée fine, spirituelle et galante, mais elle fait qui fait notre malheur : l'intempérance et l'inconti

voir aussi que La Rochefoucauld ne connut jamais nence, parcequ'elles ruinent notre santé; la colère le véritable amour ; et pour me servir de ses proet l'orgueil, parcequ'ils aveuglent notre raison; l'a- pres expressions, son esprit en eut la connoissance, varice, parcequ'elle contraint d'acquérir et défend mais elle ne passa jamais jusqu'à son cæur'. Aú de jouir; la paresse , parcequ'elle enfante la misère; reste, cet aveu lui est échappé plusieurs fois, puiset l'irréligion , parcequ'elle nous laisse sans appui qu'on lit dans les Mémoires de Segrais : « La Roche

foucauld disoit avoir vu l'amour dans les romans, et sans vertu.

mais ne l'avoir jamais éprouvéa. » CCCCXCII.

. L'avarice produit souvent des effets contraires : il y a un nom

DIV. bre infini de gens qui sacrifient tout leur bien à des espérances douteuses éloignées ; d'autres méprisent de grands avantages à

Après avoir parlé de la faussete de tant de vertus apparentes,

il est raisonnable de dire quelque chose de la fausseté du mépris venir pour de petits intérêts présents.

de la mort. J'entends parler de ce mépris de la mort que les L'auteur confond ici l'avidité, la cupidité et l'ava- puiens se vantent de tirer de leurs propres forces, sans

l'espérance d'une meilleure vie. Il y a différence entre souffrir rice, passions qui ont peut-être une source com

la mort constamment et la mépriser. Le premier est assez ordimune, mais dont les effets sont bien différents. naire; mais je crois que l'autre n'est jamais sincère. On a écrit L'homme avide est presque toujours pressé de pos- néanmoins tout ce qui peut le plus persuader que la mort n'est séder, et souvent il sacrifie de grands avantages à point un mal, et les hommes les plus foibles, aussi-bien que les

héros, ont donné mille exemples célèbres pour établir cette opivenir à de petits intérêts présents : le cupide, au nion. Cependant je doute que personne de bon sens l'ait jamais contraire, méprise les avantages présents pour de cru; et la peine que l'on prend pour le persuader aux autres et grandes espérances dans l’avenir ; tous deux veulent à soi-même, fait assez voir que cette entreprise n'est pas aisée. posséder et jouir. Mais l'avare possède et ne jouit jamais raison de mépriser la mort. Ceux même qui se la donnent

On peut avoir divers sujets de dégoût dans la vie; mais on n'a que du plaisir de posséder, il ne hasarde rien, il ne

volontairement, ne la comptent pas pour si peu de chose, et ils donne rien, il n'espère rien; toute sa vie est concen- s'en étonnent et la rejettent comme les autres, lorsqu'elle vient trée dans son coffre-fort ; hors de là, il n'a plus de a eux par une autre voie que celle qu'ils ont choisie. L'inébesoin !

galité que l'on remarque dans le courage d'un nombre infini de

vaillants hommes, vient de ce que la mort se découvre différemССССХСу. .

ment à leur imagination, et y paroit plus présente en un temps

qu'en un autre. Ainsi il arrive qu'après avoir méprisé ce qu'ils Il faut que les jeunes gens qui entrent dans le monde soient

ne connoissent pas, ils craignent enfin ce qu'ils connoissent. Il honteux ou étourdis : un air capable et composé se tourne d'or- faut éviter de l'envisager avec toutes ses circonstances, sion dinaire en impertinence.

Ce singulier aveu termine le portrait que La Rochefoucauld Celte observation appuie celle de Plutarque, qui

a tracé de lui-même. compare la timidité des jeunes gens à une plante a Mémoires de Segrais, p. 82.

ne veut pas croire qu'elle soit le plus grand de tous les maux.

organes'; que s'il est de beaux dévouements, de Les plus habiles et les plus braves sont ceux qui prennent de plus hautes vertus, on n'arrive jusque-là qu'autant qu'on honnètes prétextes pour s'empêcher de la considérer; mais lout homme qui la suit voir telle qu'elle est , trouve que c'est une.

est conduit par le vice ». En un mot, nous n'agissons chose épouvantable. La nécessité de mourir faisoit toute la cons- que par intérêt ; or, il est dans notre intérêt d'élre tance des philosophes. Ils croyoient qu'il falloit aller de bonne méchant , parcequ'il y a moins de danger à faire du grace où l'on ne sauroit s'empêcher d'aller ; et ne pouvant eterni- mal qu'à faire trop de bien ?: voilà l'homme tel que ser leur vie , il n'y avoit rien qu'ils ne fissent pour éterniser leur réputation et sauver du naufrage ce qui en peut être garanti. l'a fait l'auteur des Maximes ! Et si un tel homme Contentons-nous , pour faire bonne mine , de ne nous pas existe, doit-on s'élonner de le voir effrayé de sa derdire à nous-mêmes tout ce que nous en pensons, et espérons nière heure ? La peur est la conséquence des acplus de notre tempérament que de ces foibles raisonnements, tions, comme la maxime est la consequence du sysqui nous font croire que nous pouvons approcher de la mort avec indifférence. La gloire de mourir avec fermelé, l'espérance tème. En effet, l'écrivain qui s'est efforcé d'anéantir d'étre regretté , le desir de laisser une belle réputation, l'assu- la vertu devoit nous considérer comme des êtres sturance d'être affranchi des misères de la vie, et de ne dépendre pides que la nature pousse d'une main dédaigneuse plus des caprices de la fortune, sont des remèdes qu'on ne doit vers la mort, chose épouvantable ! Mais, pour la repas rejeter. Mais on ne doit pas croire aussi qu'ils soient infaillibles. Ils sont pour nous assurer, ce qu'une simple haie fait souvent présenter ainsi , songez à tout ce qu'il a fait et voyez à la guerre, pour assurer ceux qui doivent approcher d'un lieu tout ce qu'il va faire. Ce n'est pas dans la vérité qu'il d'où l'on tire. Quand on en est éloigné, on s'imagine qu'elle peut raisonne, c'est dans l'erreur; il l'établit pour en mettre à couvert ; mais quand on en est proche : on trouve que élayer sa doctrine, il dit : Je considère la mort c'est un foible secours. C'est nous flatter, de croire que la mort nous paroisse de près ce que nous en avons jugé de loin, et que comme les païens , sans l'espérance d'une meilleure nos sentiments, qni ne sont que foiblesse , soient d'une trempe vie. Ainsi , caché sous le manteau de quelques anassez forte pour ne point souffrir d'atteinte par la plus rude de ciens sophistes, et se croyant en sûreté, il se håle toutes les épreuves. C'est aussi mal connoitre les effets de

de tout dire, la lonte de l’athéisme ne retombera l'umour-propre, que de penser qu'il puisse nous aider à compter pour rien ce qui le doit nécessuirement détruire; et pas sur sa tèle. Dès lors ce qui n'étoit qu'une supla raison dans laquelle on croit trouver tant de ressources, est position devient un principe , sur lequel repose non trop foible en cette rencontre pour nous persuader ce que nous la doctrine des anciens, mais la sienne. Il ne prévoulons. C'est elle au contraire qui nous trabit le plus souvent, et qui, au lieu de nous inspirer le mépris de la mort, sert à nous

sente pas l'homme à la mort, il le présente au découvrir ce qu'elle a d'affreux et de terrible. Tout ce qu'elle neant , et il s'étonne de ses cris d'effroi ! Dans ceite peut faire pour nous , est de nous conseiller d'en détourner extrémité il le montre la rougeur sur le front, le les yeur pour les arrêter sur d'autres objets. Calon et blasphème à la bouche, s'attachant même à ses doutBrutus en choisirent d'illustres. Un luquais se contenta, y a quelque temps, de danser sur l'échafaud il alloit étre leurs ; et, semblable au Satan de Millon, préférant roué. Ainsi, bien que les motifs soient différents, ils produisent les tourments de l'enfer à l'horreur de n'ètre pas. les mêmes effets : de sorte qu'il est vrai que, quelque disproportion | Ainsi ce n'est pas la terreur de la mort qui fait le qu'il y ait entre les grands hommes et les gens du commun, on

sujet de celle dernière Maxime, c'est la terreur du a vu mille fois les uns et les autres recevoir la mort d'un même visage; mais c'a toujours été avec cette différence, que, dans le

néant : et cette terreur, loin d'être une cruauté de mépris que les grands hommes font paroitre pour la mort, c'est la nature, est un de ses plus grands bienfaits. La l'amour de la gloire qui leur en ôle la vue; et dans les gens du Rochefoucauld l'avoit donc entendue aussi, celle commun, ce n'est qu'un effet de leur peu de lumières qui les

voix secrète de sa conscience qui lui révéloit son imempèche de connoitre la grandeur de leur mal, et leur laisse la liberté de penser à autre chose.

mortalité !

« Etre des êtres ! Dieu créateur de mon intelliPour bien apprécier l'esprit de cette Maxime, il « gence, qui vous conçoit ! seroit-il vrai que la vie faut se rappeler les principes de l'auteur et tracer « fût un présent si funeste ? elle est , je l'avoue , un un tableau rapide de toute sa doctrine; il a dit : La « mélange de joie et de misère , de travail et de modération', la clémence”, la justice”, l'amitié, « repos, et vous nous y avez atlachés par un double la reconnoissance, la libéralités, la pitié?, n'exis- « lien, l'amour du plaisir et la crainte de la douleur! Tent qu'en apparence, et ne se pratiquent que par « Je reconnois que cette barrière posée par vos puisvanité, par crainte, ou par égoïsme. Le vice n'a « santes mains étoit nécessaire pour nous arrêter rien d'odieux , la vertu n'a rien de louable ; ils sont « quelques moments dans cette vallée de larmes ! l'effet d'un pouvoir que l'homme ne peut changer 8, « Sans elle nous nous serions précipités vers vous c'est l'intluence du temperamento, c'est l'auvre des « pour jouir de votre gloire et de vos bienfails; car

« attendu que je suis capable de croire à vous , je

« sens que vous êtes ; et attendu que je suis capable » 16. 16.

il

1 Maxime 18.

6 Maxime 26%.
7 ib. 264.

[ocr errors]

8 Ib. 177. 4 Ib. 85.

9 Ib. 297. 5 Ib. 223.

1 1b. 200.

3 lb. 78.

Maxine 14.

3 Maximc 238

a de beaucoup souhaiter, je sens que vous êtes ca- phe du méchant ! La voici assise aux portes de l’éter« pable de beaucoup donner. Mais parcequ'il n'est nité; les infortunés la bénissent comme l'unique a pas entré dans vos plans de nous inspirer le mépris refuge où l'homme ne peut atteindre l'homme. Osez a de la mort, s'ensuit-il que la mort soit une chose donc la bannir de ce monde! ou plutôt écoutez la a horrible , et que l'effroi qu'elle inspire soit un sen- nature qui vous dit: Si vous n'aviez la mort, vous « timent général ? Les petits enfants, que deja vous me maudiriez de vous en avoir privés'. a avez allachés à la vie par le plaisir, ignorent ces Non seulement il ne la faut pas craindre., mais il « craintes douloureuses : comme les fleurs superflues la faut chérir, parceque son amour doit nous faire a de nos vergers, poussées par un doux zephyr, vivre heureusement. Aimer la mort, c'est s’ôter la a tombent doucement sur le gazon , de même nos moitié des peines de la vie ; c'est s'ouvrir une per« enfants, ces tendres fleurs du genre humain, tom- spective qui rend le malheur supportable et la vertu a bent chaque jour entre les bras de la mort. S'il est facile. J'ai perdu ma fortune : irai-je regretter ce « des craintes dans un autre âge, elles ne viennent qu'il faut quitler si tôt et si certainement? J'ai perdu « pas tant de notre amour pour la vie , que de nos un ami : lui envierai-je le bonheur d'être arrivé plus a criminelles défiances envers vous qui nous l'avez lột que moi au terme de mes desirs ? Suis-je comme a donnée; et cependant rien ne nous annonce que Epictète accablé sous le poids de la misère et des in« que vous soyez cruel ! Toutes vos œuvres sont des firmités, j'entrevois l'heure sacrée du repos qui a bienfaits , partout je vois votre justice, partout la m'apprend que je suis aimé des dieux ! Enfin, les « nature m'avertit de votre bonté. La grandeur de satellites d'un tyran me demandent-ils une action a mon intelligence devroit seule m'effrayer, car elle infâme , je leur réponds comme les Lacédémoniens a m’unit à vous ! et mon ame embrasse à la fois à Antipater : Si tu nous commandes choses plus griè« l'immensité et l'éternité, puisqu'elle vous connoît. ves que la mort, nous en mourrons lant plus facile« Oui , toul nous dit que vous êtes, et que vous êtes ment?! La vie est une épreuve imposée au genre hu« bon ; cette joie de faire le bien qui nous élève à main; c'est l'apprentissage d'un état plus digne de « vous, cette inquiétude de l'immortalité, ces am- nous : bonne, je la quitte sans peine, ainsi qu'une « bitions sans bornes, ce souci du plaisir d'aimer, tâche agréable finie avec le jour ; mauvaise, je la « notre ivresse, nos ravissements , nos douleurs, supporte parceque la mort n'encourage et me rasa lout nous dit que l'homme n'est lui-même qu’un sure. Que fait d'ailleurs sa brièveté ? la plus longue « dieu exilé.

vie, dit Plutarque , n'est pas la meilleure, mais bien « La plainte est donc une ingratitude, et le plus la plus vertueuse. On ne loue pas celui qui a le plus a horrible des blasphèmes est de dire la mort est un longuement harangué ou gouverné, mais celui qui a mal. Quoi ! nous ne recevons la vie que pour aller la bien fait ?. La mort est donc un bien qui ne me « à la mort, et la mort seroit un mal ? Il y auroit un sauroit manquer; je marche à elle joyeusement ! « supplice inévitable avant qu'il y eût un crime heureux si je pouvois håter son secours par quela commis ? L'horreur de cette assertion, ô mon que action vertueuse ! Mourir pour la patrie, pour a Dieu ! en prouve la fausseté ; car il s'ensuivroit l'humanité, c'est ļiåter notre récompense : et qui ne a que tant d'ètres innocents étant condamnés, vous s'écrie alors avec Epaminondas : Embrassons la mort a cesseriez d'être juste , d’être bon! vous cesseriez sacrée, non comme une nécessité, mais comme le

a lice. Ah! sans doute il en couteroit moins alors de Mais, dites-vous, un laquais sait aussi braver la

a rejeter votre existence , que de supposer celle d'un mort! Insensé ! qui ne distinguez pas la fureur de la « tyran. »

vertu! Un laquais criminel est mort en dansant, et Ainsi, la crainte de la mort conduit les esprits vous opposez au courage, à la résignation des plus élevés à l’athéisme, comme elle conduit les esprits grands hommes, la bassesse d'un misérable qui convulgaires à la superstition : d'où je conclus qu'un noissoit si peu le prix de la vie, qu'il a donné, et sa pareil sentiment ne peut être qu'un mensonge, parce- vie et son ame pour un crime ! Croyez-vous que s'il qu'il ne peut produire que du mal.

avoit compris, je ne dis pas comme Fénelon, mais Mais la mort , loin d'être la plus épouvantable des comme le dernier des chrétiens , que la mort est un choses, est le plus grand des biens. Consillérée dans bienfait, il s'y seroit préparé par des actions infâmes ? l'ensemble de la création, elle est, comme dil Mon- Ceux qui connoissent la mort ne la méprisent pas, ils taigne, une des pièces de l'ordre de l'univers. Elle l'aiment; et c'est le défaut de lumière qui empêche devoit y régner, puisque la douleur y règne! elle de

" Essais , livre I, chap. 19. voit y regner, puisque le crime y règne! elle devoit y

2 PLUTARQUE, Apophth. des Lacédémoniens. régner pour terminer les maux du juste et le trion- 3 Consolations à Apollonius , S. 33.

force,

242 EXAMEN CRITIQUE DES MAXIMES DE LA ROCHEFOUCAULD. de sentir non la grandeur d'un tel mal, mais l'im- J'ai donc préféré combattre l'auteur des Maximes à mensité d'un tel bien.

armes égales , d'autant que dès l'entrée de la carrière Ainsi, l'auteur débute par soutenir qu'on ne peut il s'étoit refusé à loute autre lutte, en s'exprimant avoir du courage contre la mort; et il termine en ainsi : « J'entends parler de ce mépris de la mort que cherchant à déshonorer, par un rapprochement avi- « les païens se vantent de tirer de leur

propre lissant, les païens mêmes qui ont eu ce courage. « sans l'espérance d'une meilleure vie! » Comme si

Une religion qui n'enseigne que l'amour auroit pu Epictėte, Marc-Aurèle, Socrate et tant d'autres, me fournir contre mon adversaire des armes invin- éloient morts sans espérance ! Je le demande , l'ercibles. Mais devois-je en faire usage pour renverser reur d'un système n'est-elle pas démontrée lorsque un prétendu Traité de morale où le NOM DE DIEU son auteur, pour lui donner un air de vraisemblance, NE SE TROUVE PAS UNE SEULE FOIS ! Qu'on ne est obligé de raisonner dans la supposition que tout s'étonne donc plus des erreurs de La Rochefoucauld. meurt avec nous ? C'est une vérité que le monde entier révèle, que Mais force étoit à lui de partir d'un faux principe nous ne pouvons , sans nous égarer, oublier un mo- pour n'être pas renversé par sa propre conviction ment la plus haute de nos pensées : CELLE DE DIEU! avant même d'avoir combattu.

[blocks in formation]
« PreviousContinue »