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avoit déjà digérées et disposées dans son esprit, ce- ensilés en diverses liasses, mais sans aucun ordre, pendant, lorsqu'il lui survenoit quelques nouvelles sans aucune suite, parceque, comme je l'ai déja repensées , quelques vues, quelques idées, ou même marqué, ce n'étoit que les premières expressions de quelque tour et quelques expressions qu'il prévoyoit ses pensées qu'il écrivoit sur de petits morceaux de lui pouvoir un jour servir pour son dessein, comme papier à mesure qu'elles lui venoient dans l'esprit. Et il n'étoit pas alors en état de s'y appliquer aussi for- tout cela étoit si imparfait et si mal écrit , qu'on a eu tement que lorsqu'il se portoit bien , ni de les impri- toutes les peines du monde à le déchiffrer. mer dans son esprit et dans sa mémoire, il aimoit La première chose que l'on fit fut de les faire comieux en mettre quelque chose par écrit pour ne les pier tels qu'ils étoient, et dans la même confusion pas oublier ; et pour cela il prenoit le premier mor- qu'on les avoit trouvés. Mais lorsqu'on les vit en cet ceau de papier qu'il trouvoit sous sa main, sur lequel état, et qu’on eut plus de facilité de les lire et de les il mettoit sa pensée en peu de mots, et fort souvent examiner que dans les originaux, ils parurent d'amême seulement à demi-mot : car il ne l'écrivoit que bord si informes, si peu suivis, et la plupart si peu pour lui; et c'est pourquoi il se contentoit de le faire expliqués , qu'on fut fort long-temps sans penser du fort légèrement, pour ne pas se fatiguer l'esprit, et tout à les faire imprimer, quoique plusieurs perd'y mettre seulement les choses qui étoient néces- sonnes de très grande considération le demandassent saires pour le faire ressouvenir des vues et des idées souvent avec des instances et des sollicitations fort qu'il avoit.

pressantes, parceque l'on jugeoit bien qu'en donnant C'est ainsi qu'il a fait la plupart des fragments ces écrits en l'état où ils étoient, on ne pouvoit pas qu'on trouvera dans ce recueil : de sorte qu'il ne remplir l'attente et l'idée que tout le monde avoit de faut pas s'étonner s'il y en a quelques uns qui sem- cet ouvrage, dont on avoit déjà beaucoup entendu blent assez imparfaits, trop courts et trop peu expli- parler. qués dans lesquels on peut même trouver des termes Mais enfin on fut obligé de céder à l'impatience et et des expressions moins propres et moins élégantes. au grand desir que tout le monde témoignoit de les Il arrivoit néanmoins quelquefois , qu'ayant la plume voir imprimés. Et l'on s'y porta d'autant plus aiséà la main, il ne pouvoit s'empêcher, en suivant son ment, que l'on crut que ceux qui les liroient seroient inclination, de pousser ses pensées, et de les éten- assez équitables pour faire le discernement d'un desdre un peu davantage, quoique ce ne fût jamais avec sin ébauché d’avec une pièce achevée, et pour juger la même force et la même application d'esprit que s'il de l'ouvrage par l'échantillon, quelque imparfait eût été en parfaite santé. Et c'est pourquoi l'on en qu'il fût. Et ainsi l'on se résolut de le donner au putrouvera aussi quelques unes plus étendues et mieux blic. Mais comme il y avoit plusieurs manières de écrites, et des chapitres plus suivis et plus parfaits l'exécuter, l’on a été quelque temps à se déterminer que les autres.

sur celle que l'on devoit prendre. Voilà de quelle manière ont été écrites ces Pen- La première qui vint dans l'esprit, et celle qui sées. Et je crois qu'il n'y aura personne qui ne juge étoit sans doute la plus facile, étoit de les faire imprifacilement, par ces légers commencements et par ces mer tout de suite dans le même état où on les avoit foibles essais d'une personne malade , qu'il n'avoit trouvés. Mais l'on jugea bientôt que, de le faire de écrits que pour lui seul, et pour se remettre dans l'es- cette sorte, c'eût été perdre presque tout le fruit prit des pensées qu'il craignoit de perdre , qu'il n'a qu'on en pouvoit espérer, parceque les pensées plus jamais revus ni retouchés, quel eût été l'ouvrage suivies, plus claires et plus étendues, étant mêlées entier, s'il eût pu recouvrer sa parfaite santé et y et comme absorbées parmi tant d'autres à demi digémettre la dernière main, lui qui savoit disposer les rées , et quelques unes même presque inintelligibles choses dans un si beau jour et un si bel ordre, qui à tout autre qu'à celui qui les avoit écrites, il y avoit donnoit un tour si particulier, si noble et si relevé, à tout sujet de croire que les unes feroient rebuter les tout ce qu'il vouloit dire, qui avoit dessein de tra- autres, et que l'on ne considéreroit ce volume, vailler cet ouvrage plus que tous ceux qu'il avoit ja- grossi inutilement de tant de pensées imparfaites, mais faits , qui y vouloit employer toute la force d'es- que comme un amas confus , sans ordre, sans suite, prit et tous les talents que Dieu lui avoit donnés, et et qui ne pouvoit servir à rien. duquel il a dit souvent qu'il lui falloit dix ans de Il y avoit une autre manière de donner ces écrits santé pour l'achever.

au public, qui étoit d'y travailler auparavant, d'éComme l'on savoit le dessein qu'avoit Pascal de claircir les pensées obscures, d'achever celles qui travailler sur la religion, l'on eut un très grand soin, étoient imparfaites, et, en prenant dans tous ces après sa mort, de recueillir tous les écrits qu'il avoit fragments le dessein de l'auteur, de suppléer en faits sur cette matière. On les trouva tous ensemble quelque sorte l'ouvrage qu'il vouloit faire. Cette voie

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eût été assurément la meilleure; mais il étoit aussi les plus relevées , comme sont, par exemple, le très difficile de la bien exécuter. L'on s'y est néan- royaume de Dieu, la gloire que possèderont les saints moins arrêté assez long-temps, et l'on avoit en effet dans le ciel, les peines de l'enfer, sans s'y étendre, commencé à y travailler. Mais enfin on s'est résolu comme ont fait les pères et tous ceux qui ont écrit sur de la rejeter aussi bien que la première, parceque ces matières. Et il disoit que la véritable cause de l'on a considéré qu'il étoit presque impossible de bien cela étoit que ces choses, qui à la vérité sont infinientrer dans la pensée et dans le dessein d'un auteur, ment grandes et relevées à notre égard, ne le sont et sur-tout d'un auteur tel que Pascal, et que ce n'eût pas de même à l'égard de Jésus-Christ, et qu’ainsi pas été donner son ouvrage, mais un ouvrage tout il ne faut pas trouver étrange qu'il en parle de different.

cette sorte sans étonnement et sans admiration; Ainsi, pour éviter les inconvénients qui se trou- comme l'on voit, sans comparaison, qu'un général voient dans l'une et l'autre de ces manières de faire d'armée parle tout simplement et sans s'émouvoir paroitre ces écrits, on en a choisi une entre deux, du siége d'une place importante, et du gain d'une qui est celle que l'on a suivie dans ce recueil. On a grande bataille ; et qu'un roi parle froidement d'une pris seulement parmi ce grand nombre de pensées somme de quinze ou vingt millions , dont un particucelles qui ont paru les plus claires et les plus ache-lier et un artisan ne parleroient qu'avec de grandes vées; et on les donne telles qu'on les a trouvées, sans exagérations. y rien ajouter ni changer ; si ce n'est qu'au lieu Voilà quelle est la pensée qui est contenue et renqu'elles étoient sans suite, sans liaison , et dispersées fermée sous le peu de paroles qui composent ce fragconfusément de côté et d'autre, on les a mises dans ment; et dans l'esprit des personnes raisonnables, et quelque sorte d'ordre, et réduit sous les mêmes titres qui agissent de bonne foi, cette considération , jointe celles qui étoient sur les mêmes sujets; et l'on a sup- à quantité d'autres semblables, pouvoit servir assuprimé toutes les autres qui étoient ou trop obscures, rément de quelque preuve de la divinité de Jésusou trop imparfaites.

Christ. Ce n'est pas qu'elles ne continssent aussi de très Je crois que ce seul exemple peut suffire, non seubelles choses, et qu'elles ne fussent capables de don-lement pour faire juger quels sont à-peu-près les auner de grandes vues à ceux qui les entendroient bien. tres fragments qu'on a retranchés, mais aussi pour Mais comme on ne vouloit pas travailler à les éclair-faire voir le peu d'application et la négligence, pour cir et à les achever, elles eussent été entièrement inu- ainsi dire, avec laquelle ils ont presque tous été tiles en l'état où elles sont. Et afin que l'on en ait écrits; ce qui doit bien convaincre de ce que j'ai dit , quelque idée, j'en rapporterai ici seulement une pour que Pascal ne les avoit écrits en effet que pour lui servir d'exemple, et par laquelle on pourra juger de seul, et sans présumer aucunement qu'ils dussent toutes les autres que l'on a retranchées. Voici donc jamais paroître en cet état. Et c'est aussi ce qui fait quelle est cette pensée, et en quel état on l'a trouvée espérer que l'on sera assez porté à excuser les déparmi ces fragments : « Un artisan qui parle des ri- fauts qui s'y pourront rencontrer. « chesses, un procureur qui parle de la guerre, de la Que s'il se trouve encore dans ce recueil quelques a royauté, etc. Mais le riche parle bien des richesses, pensées un peu obscures, je pense que, pour peu « le roi parle froidement d'un grand don qu'il vient qu'on s'y veuille appliquer, on les comprendra néan« de faire, et Dieu parle bien de Dieu. »

moins très facilement, et qu'on demeurera d'accord Il y a dans ce fragment une fort belle pensée; mais que ce ne sont pas les moins belles, et qu'on a mieux il y a peu de personnes qui la puissent voir, parce fait de les donner telles qu'elles sont, que de les qu'elle y est expliquée très imparfaitement et d'une éclaircir par un grand nombre de paroles qui n'aumanière fort obscure, fort courte et fort abrégée; roient servi qu'à les rendre trainantes et languisen sorte que, si on ne lui avoit souvent ous dire de santes, et qui en auroient ôté une des principales bouche la même pensée, il seroit difficile de la re- beautés, qui consiste à dire beaucoup de choses en connoitre dans une expression si confuse et si em- peu de mots. brouillée. Voici à-peu-près en quoi elle consiste. L'on en peut voir un exemple dans un des frag

Il avoit fait plusieurs remarques très particulières ments du chapitre des Preuves de Jésus-Christ par sur le style de l'Ecriture, et principalement de l'E- les prophéties, qui est conçu en ces termes : « Les vangile; et il y trouvoit des beautés que peut-être « prophètes sont mêlés de prophéties particulières, personne n'avoit remarquées avant lui. Il admiroit « et de celles du Messie : afin que les prophéties du entre autres choses la naiveté, la simplicité, et, pour « Messie ne fussent pas sans preuves, et que les prole dire ainsi , la froideur avec laquelle il semble que « phéties particulières ne fussent pas sans fruit. » Jésus-Christ y parle des choses les plus grandes et Il rapporte dans ce fragment la raison pour laquelle

les prophètes, qui n'avoient en vue que le Messie, et « de quoi convaincre des athées endurcis, mais enqui sembloient ne devoir prophétiser que de lui et de « core parceque celle connoissance, sans Jésus-Christ, ce qui le regardoit, ont néanmoins souvent prédit « est inutile et stérile. Quand un homme seroit perdes choses particulières qui paroissoient assez indif- « suadé que les proportions des nombres sont des férentes et inutiles à leur dessein. Il dit que c'étoit « vérités immatérielles, éternelles, et dépendantes afin que ces évènements particuliers s'accomplissant « d'une première vérité en qui elles subsistent et de jour en jour aux yeux de tout le monde, en la ma- « qu'on appelle Dieu, je ne le trouverois pas beaunière qu'ils les avoient prédits, ils fussent incontes- « coup avancé pour son salut. » tablement reconnus pour prophètes, et qu’ainsi l'on On s'étonnera peut-être aussi de trouver dans ce ne pût douter de la vérité et de la certitude de toutes recueil une si grande diversité de pensées , dont il y les choses qu'ils prophétisoient du Messie. De sorte en a même plusieurs qui semblent assez éloignées du que, par ce moyen, les prophéties du Messie tiroient, sujet que Pascal avoit entrepris de traiter. Mais il en quelque façon , leurs preuves et leur autorité de faut considérer que son dessein étoit bien plus ample ces prophéties particulières vérifiées et accomplies; et et plus étendu que l'on ne se l'imagine , et qu'il ne se ces prophéties particulières servant ainsi à prouver et bornoit pas seulement à réfuter les raisonnements à autoriser celles du Messie , elles n'étoient pas inu- des athées, et de ceux qui combattent quelques unes tiles et infructueuses. Voilà le sens de ce fragment des vérités de la foi chrétienne. Le grand amour et étendu et développé. Mais il n'y a sans doute per- l’estime singulière qu'il avoit pour la religion faisoit sonne qui ne prit bien plus de plaisir de le découvrir que non seulement il ne pouvoit souffrir qu'on la soi-même dans les seules paroles de l'auteur, que de voulût détruire et anéantir tout-à-fait, mais même le voir ainsi éclairci et expliqué.

qu'on la blessât et qu'on la corrompit en la moindre Il est encore, ce me semble, assez à propos , pour chose. De sorte qu'il vouloit déclarer la guerre à tous détromper quelques personnes qui pourroient peut- ceux qui en attaquent ou la vérité ou la sainteté; être s'attendre de trouver ici des preuves et des dé- c'est-à-dire non seulement aux athées, aux infidèles monstrations géométriques de l'existence de Dieu, de et aux hérétiques, qui refusent de soumettre les l'immortalité de l'ame, et de plusieurs autres arti- fausses lumières de leur raison à la foi, et de reconcles de la foi chrétienne, de les avertir que ce n'étoit noitre les vérités qu'elle nous enseigne; mais même pas là le dessein de Pascal. Il ne prétendoit point aux chrétiens et aux catholiques qui, étant dans le prouver toutes ces vérités de la religion par de telles corps de la veritable Eglise , ne vivent pas néanmoins démonstrations fondées sur des principes évidents, selon la pureté des maximes de l'Evangile, qui nous capables de convaincre l'obstination des plus endur- y sont proposées comme le modèle sur lequel nous cis, ni par des raisonnements métaphysiques, qui devons nous régler, et conformer toutes nos actions. souvent égarent plus l'esprit qu'ils ne le persuadent, Voilà quel étoit son dessein; et ce dessein étoit ni par des lieux communs tirés de divers effets de la assez vaste et assez grand pour pouvoir comprendre nature , mais par des preuves morales qui vont plus la plupart des choses qui sont répandues dans ce reau caur qu'à l'esprit : c'est-à-dire qu'il vouloit plus cueil. Il s'y en pourra néanmoins trouver quelques travailler à toucher et à disposer le cour, qu'à con- unes qui n'y ont nul rapport, et qui en effet n'y vaincre et à persuader l'esprit; parcequ'il savoit que étoient pas destinées, comme , par exemple, la plules passions et les attachements vicieux qui corrom- part de celles qui sont dans le chapitre des Pensées pent le cæur et la volonté, sont les plus grands obsta- diverses , lesquelles on a aussi trouvées parmi les pacles et les principaux empêchements que nous ayons piers de Pascal, et que l'on a jugé à propos de à la foi, et que, pourvu qu'on pựt lever ces obstacles, joindre aux autres; parceque l'on ne donne pas ce il n'étoit pas difficile de faire recevoir à l'esprit les lu- livre-ci simplement comme un ouvrage fait contre les mières et les raisons qui pouvoient le convaincre. athées ou sur la religion, mais comme un recueil de

On sera facilement persuadé de tout cela en lisant Pensées sur la religion et sur quelques autres sujets. ces écrits. Mais Pascal s'en est encore expliqué lui- Je pense qu'il ne reste plus, pour achever cette même dans un de ses fragments qui a été trouvé préface, que de dire quelque chose de l'auteur après parmi les autres, et que l'on n'a point mis dans ce avoir parlé de son ouvrage. Je crois que non seulerecueil. Voici ce qu'il dit dans ce fragment : « Je ment cela sera assez à propos, mais que ce que j'ai u n’entreprendrai pas ici de prouver par des raisons dessein d'en écrire pourra même être très utile pour a naturelles, ou l'existence de Dieu , ou la Trinité, faire connoître comment Pascal est entré dans l'es« ou l'immortalité de l'ame , ni aucune des choses de time et dans les sentiments qu'il avoit pour la reli« cette nature; non seulement parceque je ne me gion , qui lui firent concevoir le dessein d'entrepren« sentirois pas assez fort pour trouver dans la nature | dre cet ouvrage.

On voit, dans la préface des Traités de l'équilibre vivre que pour lui, et à n'avoir point d'autre objet des liqueurs, de quelle manière il a passé sa jeunesse, que lui. Et cette vérité lui parut si évidente, si utile et le grand progrès qu'il y fit en peu de temps dans et si nécessaire, qu'elle le fit résoudre de se retirer, toutes les sciences humaines et profanes auxquelles et de se dégager peu-à-peu de tous les attachements il voulut s'appliquer, et particulièrement en la géo- qu'il avoit au monde pour pouvoir s'y appliquer unimétrie et aux mathématiques; la manière étrange et quement. surprenante dont il les apprit à l'âge de onze ou douze Ce desir de la retraite, et de mener une vie plus ans; les petits ouvrages qu'il faisoit quelquefois, et chrétienne et plus réglée, lui vint lorsqu'il étoit enqui surpassoient toujours beaucoup la force et la portée core fort jeune; et il le porta dès-lors à quitter entièd'une personne de son âge; l'effort étonnant et prodi- rement l'étude des sciences profanes pour ne s'appligieux de son imagination et de son esprit qui parut quer plus qu'à celles qui pouvoient contribuer à son dans sa machine arithmétique, qu'il inventa , âgé seu- salut et à celui des autres. Mais de continuelles malalement de dix-neufà vingt ans; et enfin les belles expé- dies qui lui survinrent le détournèrent quelque temps riences du vide qu'il fit en présence des personnes les de son dessein , et l'empêchèrent de le pouvoir exéplus considérables de la ville de Rouen, où il de- cuter plus tôt qu'avant l'âge de trente ans. meura

quelque temps, pendant que le président Pas- Ce fut alors qu'il commença à y travailler tout de cal, son père, y étoit employé pour le service du roi bon; et, pour y parvenir plus facilement et rompre dans la fonction d'intendant de justice. Ainsi je ne tout d'un coup toutes ses habitudes , il changea de répéterai rien ici de tout cela, et je me contenterai quartier, et ensuite se retira à la campagne, où il seulement de représenter en peu de mots comment il demeura quelque temps; d'où, étant de retour, il a méprise toutes ces choses , et dans quel esprit il a témoignoit si bien qu'il vouloit quitter le monde, passé les dernières années de sa vie, en quoi il n'a qu'enfin le monde le quitta. Il établit le réglement pas moins fait paroître la grandeur et solidi de sa de sa vie dans sa retraite , sur deux maximes princivertu et de sa piété, qu'il avoit montré auparavant la pales, qui sont, de renoncer à tout plaisir et à toute force, l'étendue et la pénétration admirable de son superfluité. Il les avoit sans cesse devant les yeux, et esprit.

il tâchoit de s'y avancer et de s'y perfectionner touIl avoit été préservé, pendant sa jeunesse, par jours de plus en plus. une protection particulière de Dieu, des vices où C'est l'application continuelle qu'il avoit à ces deux tombent la plupart des jeunes gens; et ce qui est grandes maximes qui lui faisoit témoigner une si assez extraordinaire à un esprit aussi curieux que le grande patience dans ses maux et dans ses maladies, sien, il ne s'étoit jamais porté au libertinage pour ce qui ne l'ont presque jamais laissé sans douleur penqui regarde la religion , ayant toujours borné sa cu- dant toute sa vie; qui lui faisoit pratiquer des mortisiriosité aux choses naturelles. Et il a dit plusieurs fois cations très rudes et très sévères envers lui-même; qu'il joignoit cette obligation à loutes les autres qu'il qui faisoit que non seulement il refusoit à ses sens avoit à son père, qui, ayant lui-même un très grand tout ce qui pouvoit leur être agréable, mais encore respect pour la religion, le lui avoit inspiré dès l'en- qu'il prenoit sans peine, sans dégoût, et même avec fance, lui donnant pour maxime, que tout ce qui est joie, lorsqu'il le falloit , tout ce qui leur pouvoit dél'objet de la foi ne sauroit l’etre de la raison, et beau- plaire, soit pour la nourriture, soit pour les remèdes; coup moins y être soumis.

qui le portoit à se retrancher tous les jours de plus en Ces instructions, qui lui étoient souvent réitérées plus tout ce qu'il ne jugeoit pas lui ètre absolument par un père pour qui il avoit une très grande estime, nécessaire , soit pour le vêtement, soit

pour

la nouret en qui il voyoit une grande science accompagnée riture , pour les meubles, et pour toutes les autres d'un raisonnement fort et puissant, faisoient tant d'im- choses ; qui lui donnoit un amour si grand et si arpression sur son esprit , que, quelques discours qu'il | dent pour la pauvreté, qu'elle lui étoit toujours préentendit faire aux libertins, il n'en étoit nullement sente, et que, lorsqu'il vouloit entreprendre quelque ému; et, quoiqu'il fût fort jeune, il les regardoit chose, la première pensée qui lui venoit en l'esprit, comme des gens qui étoient dans ce faux principe, étoit de voir si la pauvreté pouvoit être pratiquée, et que la raison humaine est au-dessus de toutes choses, qui lui faisoit avoir en même temps tant de tendresse et qui ne connoissoient pas la nature de la foi. et tant d’affection pour les pauvres, qu'il ne leur a ja

Mais enfin, après avoir ainsi passé sa jeunesse mais pu refuser l'aumône, et qu'il en a fait même fort dans des occupations et des divertissements qui pa- souvent d'assez considérables , quoiqu'il n'en fit que roissoient assez innocents aux yeux du monde, Dieu de son nécessaire; qui faisoit qu'il ne pouvoit souffrir le toucha de telle sorte , qu'il lui fit comprendre par qu'on cherchất avec soin toutes ses commodités, et faitement que la religion chrétienne nous oblige à nel qu'il blâmoit tant cette recherche curieuse et cette

ET AUX BELLES-LETTRES,

fantaisie de vouloir exceller en tout, comme de se gues, dans la théologie; enfin dans toutes celles servir en loutes choses des meilleurs ouvriers, d'a- qui ont pour principe, ou le fait simple, ou l'invoir toujours du meilleur et du mieux fait, et mille stitution , soit divine, soit humaine, il faut néautres choses semblables qu'on fait sans scrupule, cessairement recourir à leurs livres, puisque parcequ'on ne croit pas qu'il y ait de mal, mais dont

tout ce que l'on peut en savoir y est contenu : il ne jugeoit pas de même; et enfin qui lui a fait faire

d'où il est évident plusieurs actions très remarquables et très chrétien

l'on que

peut en avoir la connes, que je ne rapporte pas ici, de peur d'être trop noissance entière, et qu'il n'est pas possible d'y long, et parceque mon dessein n'est pas d'écrire sa

rien ajouter. Ainsi, s'il est question de savoir qui vie, mais seulement de donner quelque idée de sa fut le premier roi des François, en quel lieu les piété et de sa verta.

géographes placent le premier méridien, quels mots sont usités dans une langue morte, et toutes

les choses de cette nature, quels autres moyens PREMIÈRE PARTIE,

que les livres pourroient nous y conduire ? Et

qui pourra rien ajouter de nouveau à ce qu'ils CONTENANT LES PENSÉES QUI SE RAPPORTENT nous en apprennent, puisqu'on ne veut savoir A LA PHILOSOPHIE, A LA MORALE, que ce qu'ils contiennent ? C'est l'autorité seule

qui peut nous en éclaircir. Mais où cette autorité a la principale force, c'est dans la théologie, par

cequ'elle y est inséparable de la vérité, et que ARTICLE PREMIER.

nous ne la connoissons que par elle : de sorte

que, pour donner la certitude entière des maDe l'autorité en matière de philosophie.

tières les plus incompréhensibles à la raison, il

suffit de les faire voir dans les livres sacrés; Le respect que l'on porte à l'antiquité est au- comme pour montrer l'incertitude des choses les jourd'hui à tel point, dans les matières où il plus vraisemblables, il faut seulement faire voir devroit avoir le moins de force, que l'on se fait qu'elles n'y sont pas comprises ; parceque les des oracles de toutes ses pensées, et des mystères principes de la théologie sont au-dessus de la namême de ses obscurités, que l'on ne peut plus ture et de la raison, et que , l'esprit de l'homme avancer de nouveautés sans péril, et que le texte étant trop foible pour y arriver par ses propres d'un auteur suffit pour détruire les plus fortes efforts, il ne peut parvenir à ces hautes intelliraisons. Mon intention n'est point de corriger un gences, s'il n'y est porté par une force toutevice par un autre, et de ne faire nulle estime des puissante et surnaturelle. anciens, parceque l'on en fait trop; et je ne pré- Il n'en est pas de même des sujets qui tombent tends pas bannir leur autorité pour relever le sous les sens ou sous le raisonnement. L'autorité raisonnement tout seul, quoique l'on veuille éta- y est inutile, la raison seule a lieu d'en connoître; blir leur autorité seule au préjudice du raison- elles ont leurs droits séparés. L'une avoit tantôt nement. Mais parmi les choses que nous cher tout l'avantage; ici l'autre règne à son tour. Et chons à connoître, il faut considérer que les unes comme les sujets de cette sorte sont proportiondépendent seulement de la mémoire, et sont pu- nés à la portée de l'esprit, il trouve une liberté rement historiques, n'ayant alors pour objet que tout entière de s'y étendre; sa fécondité inépuide savoir ce que les auteurs ont écrit; les autres sable produit continuellement, et ses inventions dépendent seulement du raisonnement, et sont peuvent être tout ensemble sans fin et sans inentièrement dogmatiques, ayant pour objet de terruption. chercher à découvrir les vérités cachées. Cette C'est ainsi que la géométrie , l'arithmétique, distinction doit servir à régler l'étendue du res- la musique, la physique, la médecine, l'archipect pour les anciens.

tecture, el toutes les sciences qui sont soumises Dans les matières où l'on recherche seulement à l'expérience et au raisonnement, doivent être de savoir ce que les auteurs ont écrit, comme augmentées pour devenir parfaites. Les anciens dans l'histoire, dans la géographie, dans les lan- | les ont trouvées seulement ébauchées par ceux

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