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giés, qui participent à une plus grande partie de l'être, et qui sont doués du sentiment, de l'intelligence, du libre arbitre, ont le pouvoir d'accomplir ou de transgresser les lois de leur nature; et c'est ce pouvoir même qui constitue l'essence de leur libre arbitre : ils peuvent donc, à leur gré, maintenir la portion d'être qui leur est donnée ou la diminuer. S'ils la conservent, ils sont vertueux : la vertu est la synthèse de l'existence humaine ; s'ils la diminuent, ils sont coupables. Mais quand ils se sont privés d'une partie de leur être, ils n'en ont plus l'intégrité, ils sont déchus. Y a-t-il des hommes déchus? L'humanité entière est-elle déchue? Cette question revient à celle-ci : L'humanité, en gé néral, est-elle dans les conditions de son existence ? Non, sans doute, et il n'est pas un écrivain sérieux qui ne l'ait constaté dans les siècles passés ; il n'est pas de nos jours un observateur qui ne cherche à indiquer les moyens de rétablir l'équilibre perdu de la nature humaine. J'ai voulu aussi payer mon tribut d'efforts à la plus sainte, à la plus généreuse des entreprises, et j'ai indiqué la cause de nos maux dans la source de nos erreurs, c'est-à-dire dans le fait trop sensible de notre déchéance.

Chacune des erreurs qui manifestent cette déviation de nos lois originelles modifie si énergiquement la nature humaine, qu'elle laisse aux peuples comme aux individus qu'elle atteint leurs qualifications négatives; car le vice participe de la nature de l'erreur dont il nait, et, comme elle, il est nécessairement négatif, il n'est qu'une diminution de notre être.

On appelle athée l'homme sans Dieu : négation de notre rapport moral avec la divinité.

On dit : la mollesse des peuples de l'Orient; mou, qui se

laisse aller, qui est sans vigueur et sans vie : négation de la fermeté, de la coliésion et presque de la vie.

On dit : la férocité des peuples du Nord; abaissement de la nature de l'homme jusqu'à celle des animaux féroces : négation des qualités qui caractérisent l'homme. On appelle aussi ces peuples inhumains : négation de l'humanité.

On appelle brutal un homme dont les mouvements ressemblent à ceux de la brute : négation de la raison, abaissement de la vie humaine jusqu'à celle de la brute.

Voluptueux, en grec apos, veut dire homme sans vigueur, sans âme, sensuel : négation de la raison. Ivrogne, intempérant : négation de la proportion harmonieuse de nos rapports avec les objets externes qui entretiennent la vie ; négation de la raison. Il n'est pas une erreur, pas un vice qui ne signifient une négation et par conséquent une diminution de notre être, une altération, une déchéance. Il n'est pas un homme qui ne trouve en lui une trace profonde laissée par quelque négation, comme par une violente maladie; il n'est donc pas un homme qui jouisse de l'intégrité de ses facultés naturelles. C'est en vain que le philosophe cynique cherchait un homme dans la Grèce; il ne l'eût pas trouvé dans le monde entier. Nul doute donc que la déchéance ne soit une maladie héréditaire, transmise par le premier homme à sa postérité.

L'observation de l'humanité et le raisonnement conduisent à cette induction : la chute du premier homme brisa si radicalement un des éléments nécessaires à la perfection de l'être humain, que cet élément ne subsista plus dans le premier homme. Or, comment l'aurait-il donné, s'il ne le possédait plus ? D'un autre côté, il est conforme à la raison qu'après la faute de l'homme ses rapports avec Dieu n'aient plus été les mêmes; il est également conforme à la raison d'affirmer que les rapports intimes de l'homme avec Dieu, source de tous les biens, devaient garantir l'homme de toutes les négations qui constatent aujourd'hui sa déchéance. Mais nous allons sortir du domaine des conjectures pour exposer les preuves directes du fait de la déchéance humaine, sans lequel il ne serait pas possible d'assigner un caractère de généralité à la cause unique de nos erreurs, et par conséquent d'expliquer la condition actuelle de l'existence humaine. Mais on me crie:l'affirmation de la déchéance est humiliante pour nous. O homme! tu seras donc toujours follement orgueilleux ! Écoute le retentissement terrible des siècles; c'est l'écho qui répercute les gémissements continus du genre humain et le bruit de ses crimes. Je verse sur les malheurs de l'humanité des larmes que je voudrais dissimuler; mais le puis-je, en présence des faits ?

Quoi! serais-je moins homme et serais-je sans coeur parce que j'ai le courage d'indiquer la vraie cause de nos maux et l'unique moyen de nous réhabiliter?

Faire l'histoire de l'origine et de la propagation de nos erreurs, des crimes et des malheurs publics et privés qui en ont été les suites, serait l'auvre de la vie entière d'un homme et même de plusieurs générations d'hommes.

On a donné le nom de bienfaiteurs de l'humanité à ceux qui ont consacré leurs veilles à reculer les limites de la science, et ce nom leur est bien justement acquis. Mais l’écrivain qui s'appliquerait à signaler le point de départ, les progrès et les ravages de l'erreur, ne se livrerait-il pas à un travail plus utile encore et plus digne de la reconnaissance du genre humain?

J'indique ce vaste horizon à l'ardeur des hommes qui pensent comme moi que la foi en la parole de Dieu, c'està-dire en la révélation divine, n'est pas moins nécessaire au bonheur des sociétés qu'à l'affranchissement temporel et au salut éternel des individus; mais je me sens déjà trop avancé dans la vie pour essayer de le parcourir. Toutefois, en tant que la suite de mes études me le permettra, je signalerai les causes et les faits de nos erreurs partout où je les apercevrai.

Les trois genres que je viens d'en indiquer aboutissent au même résultat : communiquer aux créatures le nom et la puissance incommunicables de Dieu, et relâcher de plus en plus les liens de la malheureuse humanité avec son créateur.

Ces trois genres d'erreurs concourent également au renversement de l'ordre, à la déification du fort, à l'asservissement du faible, à la destruction de l'harmonie de notre nature, au malheur du genre humain. Je vais essayer de le démontrer dans les chapitres suivants, après avoir établi le grand fait qui leur sert de fondement, la déchéance du genre humain.

CHAPITRE II.

DÉCHÉANCE DU GENRE HUMAIN.

I

Lacerata est lex et non pervenit usque in

finem judicium... laborabunt enim populi in multo igne et genles ju vacuum deficient. HABACUC

Le simple titre de ce chapitre, mal compris, pourrait faire rebuter mon livre dès les premières pages. Je supplie le lecteur de ne point me juger avec prévention. Je ne viens point ici jeter une parole de mépris à la face de l'humanité, encore moins insulter à l'impuissance de ses efforts; mais, pénétré de douleur à la vue des maux qui pèsent sur elle, j'en recherche les causes pour essayer d'adoucir ce qu'ils ont de guérissable, et pour lui apprendre à supporter ce qu'ils ont de fatal. Je suppose qu'au lieu de naître et de grandir au milieu de nous, s'accoutumant ainsi à tout voir sans se rendre compte de rien, un philosophe apparaisse tout à coup dans ce monde à l'âge de quarante ans. Un spectacle étrange frappera ses regards : au-dessus de sa tête, des globes innombrables roulant avec une majestueuse régularité; à côté de lui, les animaux et les plantes invariablement soumis aux lois de leur être, à celles des climats et des saisons. Et pendant que la nature entière suit ainsi son cours, l'homme seul, semblable au poisson que le filet du pêcheur a brusquement lancé du sein des flots sur le sable aride, s'agite péniblement comme dans les convulsions de l'agonie. Né pour être heureux et libre, il est partout misérable et esclave. Isolé, il mange son semblable pour n'être pas mangé par lui. Réuni en corps de

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