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le bon d'un livre sont de Dieu, et appartiennent à tous, comme le soleil (1). C'est donc dans le sein de Dieu qu'il faut s'embrasser. C'est là le vrai soleil qui réchauffe et rajeunit les âmes. Tout ce qui est hors de là est froid et mortel (2). Vous l'affirmez vous-même. Le faux et le mauvais sont de l'homme et n'appartiennent qu'à lui (3). C'est en vain que vous voulez vous arracher à la rigueur logique de vos propres principes en disant : « La philosophie du progrès et de la liberté concluent-elles autrement ? » Qu'est-ce que la philosophie du progrès et de la liberté? Quelle est la date de sa naissance ? Quelle vérité a-t-eHe introduite dans le monde ? Vous ne pouvez lui reconnaître aucune initiative; je trouve chez vous mon grand principe de l'objectivité, c'est-à-dire de la dépendance humaine. Affirmer que l'esprit s'assimile les pensées d'autrui (4), c'est affirmer, comme George Sand, « que la lumière vient en nous, mais ne vient pas de nous (5). » L'homme n'est qu'un témoin de la lumière (6), et le témoin n'est ni le créateur de la vérité, quoi qu'en dise M. Eugène Pelletan (7), dont le monde admire l'esprit et que je voudrais voir dans une meilleure voie, ni le souverain de la raison, quoi qu'en dise M. Limayrac (8), toujours si judicieux pourtant. L'esprit s'assimile, en effet, tellement les pensées d'autrui, que, s'il arrive à nos philosophes de dire bien ou vrai, on retrouve

(1) Quintessences, p. 12.

(2) Quod autem his abundantius est a malo est. (Saint Malthieu, ch, v, v. 37.)

(3) Quintessences, p. 13.
(4) Guyard, Quintessences, 12.
(5) Non erat ille lux. (Saint Jean.)
(6) Sed ut testimonium perhiberet de lumine. (Id., ibid.)
(7) Voir le Siècle du 26 juillet 1854.
(8) Voir la Presse du 6 juillet 1854.

toujours leur pensée formulée dans nos livres saints. Le vrai, le beau, le moral n'ont jamais eu de plus intrépides et surtout de plus sincères défenseurs que nos pères, antérieurs de plusieurs siècles, je crois, aux philosophes. Connaissez-vous des âmes plus fières et plus libres que celles, par exemple, des Machabées en présence du danger? Et respondit Mathatias, et dixit, magnâ voce : Etsi omnes regi Antiocho obediant, ut discedat unusquisque a servitute legis patrum suorum, el consentiat mandatis ejus; ego et filii mei, et fratres mei, obediemus legi patrum nostrorum. Propitius sit nobis Deus : non est nobis utile relinquere legem et justitias Dei, non audiemus verba regis Antiochi, nec sacrificabimus, transgredientes legis nostræ mandata , ut eamus alterâ vid. Nourri par ma mère du lait des Machabées, et, comme eux, aspirant tous les jours de ma vie à la liberté universelle , sans laquelle il n'est pas de morale, c'est avec toute la franchise de mon âme que je vous tends la main. Vous êtes à nous, catholique dans le coeur : osez l'être dans le langage. Machabæus similis factus est leoni.

J'affirme que nos erreurs ont trois sources : la raison, la tradition, les sens.

1° La raison, toujours disposée à préférer la parole qui la flatte, se fait illusion pour se convaincre que la vérité est dans cette parole, et elle devient un foyer d'erreurs;

2° La tradition nous propose le vrai; elle peut aussi nous proposer le faux. Elle nous propose le faux chaque fois qu'elle substitue à la parole de Dieu la parole d'un autre être;

3° Les sens, facilement entrainés par l'attrait contre le droit, nous égarent aussi.

L'erreur de la raison commence dans le désir de

l'homme d'être semblable à Dieu. L'idée de Dieu lui avait été communiquée. La raison erre quand elle affirme cette idée dans l'homme, quand elle se laisse aller à la séduisante espérance d'être aussi étendue que l'intelligence divine, scientes bonum et malum.

L'erreur de la tradition commence dans ces mots : Nequaquàm moriemini, vous ne mourrez point. Un être externe déclare à l'homme qu'il n'altérera pas sa nature en transgressant le précepte divin; l'homme le croit , et il se trompe.

L'erreur des sens commence dans l'attrait que la femme trouve à regarder, à cueillir, à manger un fruit sur lequel ne s'étendait pas sa domination (1); toutes les erreurs qui ont égaré l'humanité se syncrètent dans la faute du premier homme. Aurions-nous besoin d'une autre preuve de la faute originelle et de la déchéance humaine que cet étonnant rapprochement?

Or, cette triple aberration de la raison, de la tradition, des sens, nous éloigne sans cesse des objets qui sont propres à notre nature, nous en prive, et devient par là même la source de tous nos maux.

Le raisonnement et l'histoire rendent cette proposition évidente; si nous sommes les créatures de Dieu, il est rationnel que les conditions de notre existence, que nos lumières, que nos lois viennent de Dieu. Mais ces lois manquent de sanction, me dira-t-on. - Comment! La raison humaine, créée pour se mêler au flambeau divin où elle aurait trouvé sa lumière et sa vie, s'étant dressée orgueilleuse contre la foi, l'histoire n'est-elie pas là jetant ses feux

(1) Vidit igitur mulier quòd bonum esset lignum..... et tulit de fructu illius et coinedit : deditque viro qui comedit.

étincelants sur le panorama des douleurs humaines, et vous annonçant un châtiment général, terrible, persévérant comme nos crimes ? Quelle plus incontestable sanction vous faut-il? La douleur vous apprend que vous n'êtes plus dans les conditions de votre existence!

Cette idée de Dieu est combattue par la tradition. La tradition, qui n'est qu'un autre flambeau, qu'un soleil intermédiaire

que Dieu nous a donné dès le commencement pour guider nos pas et éclairer notre intelligence, nous a égarés, parce qu'elle a brillé d'une autre lumière que la lumière divine, et c'est encore l'histoire qui nous peint en traits de sang l'abrutissement, l'avilissement des hommes écrasés, déshonorés par les hommes.

Les passions, ces tressaillements de la vie, ces ressorts puissants, capables de nous faire entreprendre les plus grandes choses, d'étendre les limites de notre vie et de notre félicité; les passions, ces grâces naturelles, ces facultés ardentes, toutes-puissantes, s'éloignent aussi de leur objet véritable; elles s'égarent dans les gouvernements comme dans les individus, et dégradent cette noble nature qu'elles avaient mission d'exalter. L'histoire vient encore avec son burin vengeur tracer en caractères ineffaçables l'ignominie de l'humanité dans les monuments destinés à sa gloire.

L'action des passions est universelle, incessante; elle s'exerce sur les individus, qu'elle perd; sur les nations, qu'elle fait disparaitre dans des mers de sang, ou qu'elle ensevelit dans la boue de la servilité, universelle atonie de la valeur humaine.

Ainsi, aberration de la raison, aberration traditionnelle, aberration des passions, triple erreur qui s'attaque à l'humanité et l'altère profondément; et, de même que l'erreur est une négation, toute altération résulte de l'erreur et participe de sa nature. L'altération de l'humanité est une diminution de sa vie; c'est en cela qu'elle est un mal. Le mal est une négation. Le mal absolu, c'est le néant, Le bien absolu, c'est l'être infini, l'affirmation universelle. Le bien relatif, c'est la participation relative à l'étre. Le bien parfait d'un être, c'est la possession complète de tous les éléments qui constituent sa nature. Son mal, c'est la privation d'une partie des éléments qui le constituent. Il est dans son intégrité primitive lorsqu'il est parfaitement conforme au type sur lequel il a été formé. Mais si une partie des éléments nécessaires à sa constitution lui manquent, il n'est pas dans son intégrité naturelle, et c'est cet état que j'appelle déchéance. Déchéance humaine! question redoutable, et que je suis obligé d'aborder dès le principe, puisque sans ce fait les phénomènes sociaux, la contagion de l'iniquité chez les individus et la dégradation des peuples restent à jamais inexplicables, et se produisent comme une accusation contre la Providence. Les êtres privés d'intelligence et de liberté, qui, dans l'immensité des mondes, suivent les lois de leur existence, ne sauraient déchoir; leur déchéance accuserait l'impéritie du suprême architecte.

Si, en dehors de l'humanité, quelques individus nous paraissent monstrueux, c'est qu'ils ont été soumis à des lois accidentelles que chacun peut expliquer; il est inutile de s'y arrêter. On ne voit jamais les genres et les espèces manquer aux conditions de leurs lois naturelles. Les révolutions du globe, les cataclysmes eux-mêmes ont leurs lois. Tout a été prévu par le grand ouvrier. Les êtres privilé

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