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des sens n'est pas exclusivement un animal. Ce sentiment intime est trop près de sa nature pour qu'on puisse le séparer de son essence. Appeler l'homme une table rase, n'importe à quelle époque de sa vie, c'est renouveler le langage du paganisme. Dieu a répandu assez de matière dans l'univers pour que sa toute-puissante bonté se soit complu à former un être plus grand et plus privilégié. L'esprit, comme le corps, a ses éléments constitutifs et distincts; il naît avec une double force : la force répulsive et la force attractive. Le jeu fatal de cette double force constitue le plaisir ou la douleur ; il donne le sentiment du bien et du mal, et voici la conscience déjà révélée. Elle n'est pas externe à l'homme : elle est bien sa propre essence. Mais l'homme ne sait pas, et pour qu'il sache il faut qu'il soit éclairé, qu'il voie la vérité externe. Sa conscience vit et meurt avec cette lumière; mais la vérité ne passe pas comme la conscience humaine : elle vit en elle-même.

L'homme ne sait réellement que quand il compare, quand il saisit les rapports des choses, c'est-à-dire quand il généralise; et cette faculté de généraliser le distingue à jamais de tout ce qui n'est que matière. La faculté de parler est corrélative à la faculté de généraliser; elle n'appartient qu'à l'homme aussi, et par la même raison. Quand M. de Bonald a dit : Il est nécessaire que l'homme pense sa parole, il n'a pas dit assez; il n'a fait qu'un premier pas dans la vérité. Et, certes, il y a du mérite dans ce premier pas. M. J. Morand a porté l'investigation plus loin. L'analogie des signes et des termes du langage nous sert à nous rappeler plusieurs idées au moyen d'une seule (1), dit-il. Il n'est pas un mot, en effet, qui ne soit l'expression d'une force répul

(1) Essai sur la philosophie naturelle, page 181.

sive ou altractive, c'est-à-dire qui n'indique un rapport. La parole est donc spontanée dans l'homme; mais l'homme ne peut articuler la parole que lorsqu'il est parvenu à généraliser, ou, ce qui est la même chose, à saisir les rapports des êtres. Cette réflexion s'applique au langage des signes : le geste d'un homme sauvage ou idiot est simple; il n'est qu'un trait, comme l'émission de la voix d'un muet. Si vous donniez un instrument à vent à un idiot ou à un muet, il n'en ferait sortir qu'un son vague; il ne saurait pas articuler, pour ainsi dire, les sons, parce qu'il n'aurait pas la notion des rapports. L'harmonie est-elle autre chose qu'un rapport? Eclairez ce sauvage, illuminez cet idiot, il articule aussitôt son langage, de même que le muet articule ses gestes pour leur faire rendre toute sa pensée, dès qu'il a la science des rapports. Le langage parlé est naturel comme le langage d'action, comme l'exercice de la marche. « Le premier langage de » l'homme, le langage le plus universel, le plus énergique » et le seul dont il eût besoin avant qu'il fallût persuader » des hommes assemblés, est le cri de la nature. Comme » ce cri n'était arraché que par une sorte d'instinct dans » les occasions pressantes, pour implorer du secours dans » les grands dangers, ou du soulagement dans les maux >> violents, il n'était pas d'un grand usage dans le cours or» dinaire de la vie. Quand les idées des hommes commen» cèrent à s'étendre et à se multiplier, et qu'il s'établit entre » eux une communication plus étroite, ils cherchérent des » signes plus nombreux et un langage plus étendu : ils mul» tiplièrent les inflexions de la voix, et y joignirent les ges» tes (1). » La corrélation entre l'idée de rapports et l’ar

(1) Rousseau, Politique, t. I, p. 87 et 88, édit. in-12.

ticulation du langage est ici on ne peut plus clairement indiquée. C'est en société que se forme le langage. « La » parole parait avoir été fort nécessaire pour établir l'usage » de la parole (1). » Mais c'est aussi en société que se forment les notions de rapports; et comme l'homme n'est raisonnable qu'autant qu'il a la science des rapports, cela prouve que l'homme est objectif, et que l'homme n'est raisonnable qu'autant qu'il est sociable. Cela ne prouve nullement que l'homme n'est pas né pour la société, comme le concluait J.-J. Rousseau. Il aurait tout aussi bien fait de conclure que l'homme n'est pas né pour être raisonnable : paradoxe que sembla favoriser l'Académie de Dijon en couronnant son auteur. Nouvelle preuve , soit dit en passant, de l'influence qu'exercent les savants constitués sur la morale, et conséquemment sur les destinées des peuples.

La raison est la science des rapports ; le langage est l'expression de cette science; la parole est donc naturelle à l'homme au même titre que la raison. Mais si la parole est naturelle, comment est-il nécessaire d'apprendre à parler? Je vous résoudrai cette difficulté par la solution de celle-ci : Si la raison est naturelle, comment est-il nécessaire d'apprendre à raisonner? car celui qui n'a rien appris, que sait-il? Qui non fuerit tentatus, quid scit ?

Lorsque l'homme avait une vue intérieure complète, il dut parler naturellement, comme il voyait naturellement. Son langage était une harmonie naturelle, harmonie avec la pensée humaine, harmonie avec l'objet de la pensée. La parole le peignait pour ainsi dire; elle était une peinture phonique: La poésie est une peinture, a dit Horace. Poésie !

(1) Rousseau, Politique, t. 1, p. 89.

vrai, unique langage, divine harmonie, parole primitive. Et le nom qu'Adam donna aux animaux était leur véritable nom, dit la Bible, avec une profondeur qui me ravit et me consterne d'admiration. La parole de l'homme, parfaite créature de Dieu, était une harmonie, une vraie peinture qui montrait à l'esprit l'objet exprimé. Il peint par le son même, dit M. de Latouche (1). Dans certains mots des lan. gues primitives, on retrouve encore des traces de cette harmonie imitative qui rend, pour ainsi dire, aux yeux de l'esprit la nature des objets. Le radical de presque toutes les langues primitives exprime l'état ou l'action du sujet parlant. C'est ce qui leur donne une si grande fécondité, ce qui les rend et si utiles et si imagées. Elles sont d'une application universelle à tous les objets des connaissances humaines; elles portent l'empreinte de la clairvoyance primitive de l'humanité. Si l'homme, aujourd'hui, parle si mal, ou s'il ne parvient que par des efforts permanents à bien parler nos langues si imparfaites, c'est qu'il n'est plus dans son état parfait de clairvoyance. Sa nature altérée n'a plus le même rapport, la même harmonie avec cette lumière divine qui lui faisait voir toutes choses si clairement, si sûrement, et qui les lui faisait peindre comme il les voyait.

Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement.

a dit l'Horace français. « L'homme primitif, génie et poëte >> parfait, dirigeait son attention sans peine, et ses connais» sances naissaient naturellement et clairement, et, en in» fluant sur l'organisation, elles faisaient sentir leurs » expressions naturelles et parfaites, » a dit M. Rambosson, jeune savant du plus grand avenir. Plus nous creu

(1) Philosophie des langues et introduction par l'hébreu, p. 7.

sons profondément dans les entrailles de l'humanité, plus nous découvrons de grandeur dans l'homme. Mais plus nous contemplons, ravis, sa grandeur, plus aussi nous sommes frappés d'étonnement el de douleur en voyant des ruines, en voyant des pans de muraille abattus de ce monument magnifique élevé sur le globe terrestre par la main puissante du Créateur. La foudre a atteint l'image même de Dieu ! et son empreinte est indélébile sur notre front !

Dans son état de pureté primitive, l'homme, on le conçoit, était environné des rayons du soleil incréé, inondé du torrent des lumières divines. L'homme, dans le délire de son enivrement, s'éloigne de Dieu ; il brise lui-même le lien qui l'atlache à son créateur. Privé de ses communications intimes avec le Verbe, privé en partie de ses lumières, l'homme ne voit plus aussi clairement les vérités à la connaissance desquelles Dieu l'avait destiné. L'ignorance est donc la peine fatale de son éloignement de la source des lumières. L'homme est devenu ignorant, mais il n'est pas devenu inintelligent. Voyez! à la moindre lueur de lumière comme il comprend; et, quand il a compris, voyez les prodiges qu'il opère! Homme! ô fils d'Adam, je t'en supplie avec amour, ne te laisse pas une seconde fois enivrer par l'orgueil. Privé de la plus grande partie de la lumière dont le Verbe divin t'illuminait intérieurement, tu sens le besoin que tu as de la lumière externe, tu la cherches avec des efforts inouïs; et ton intelligence, comme ton corps, ne vit que de son travail : in laboribus comedes.

Tout te prouve ton objectivité, et conséquemment ta dépendance : les récits bibliques, l'histoire tout entière du genre humain, les lettres, les arts, la tradition, toutes les

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