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CHAPITRE PREMIER.

DE L'ORIGINE DE NOS ERREURS ET DE NOS MAUX.

Tenebræ et palpatio in æternum, donec effundatur spiritus de excelso.

ISA., XXXIV, 14.

L'homme, dont la nature est double, ne vit pas seulement de pain, mais de la parole de Dieu. Pourquoi de la parole de Dieu et non de sa propre intelligence? Parce que la vérité ne procède pas de l'intelligence humaine, mais de Dieu seul. L'homme, en arrivant au monde, trouve tout, s'assimile tout, mais ne crée rien. Il s'assimile la vérité, comme avec du blé il fait du pain; mais il ne crée pas plus la vérité qu'il n'a créé le blé. Dans l'ordre moral comme dans l'ordre physique, tout a préexisté à l'homme. Ce principe admis, que l'homme intellectuel vit de la parole de Dieu, comme l'homme matériel vit de pain, le catholicisme, qui est l'universalité des vérités morales, triomphe; ce principe nié, le paganisme, ou l'erreur sous ses diverses formes, usurpe l'empire du monde. Dans la parole de Dieu ou la vérité, l'humanité trouve la vie, le bonheur; dans la parole de l'homme ou l'erreur, elle ne trouve que la négation, l'antagonisme, la mort.

Le pain entretient la vie corporelle; la parole de Dieu est l'élément de la vie morale. Le pain et la parole sont deux choses externes pour nous. Nous demandons nos moyens d'existence à des êtres extèrnes, d'où il suit que l'homme est objectif; j'appelle objectif l'être qui dépend d'un objet externe. L'homme serait subjectif s'il trouvait en lui-même son appui et ses moyens d'existence. Dieu seul est subjectif, car Dieu seul possède en lui tous ses moyens d'existence; Dieu seul est le sujet de tous les êtres et de tout ce qui est intelligible. Il est l'affirmation universelle et substantielle, il est l'etre infini. Dieu est l'affirmation universelle, car il est évident qu'il n'est pas une seule vérité émanant d'une autre source que de lui. Il est l'affirmation substantielle, il n'y a pas de phénomène sans substance. Mais si la vérité existe par elle-même, si elle est éternelle, substantielle comme Dieu, alors Dieu et vérité sont deux idées qui se confondent; Dieu est la vérité, la vie, c'est-à-dire l'affirmation universelle et subsiantielle. La vérité éternelle ne peut pas procéder d'un être qui a eu un commencement, car la vérité est une affirmation, et il n'y a pas d'affirmation qui ne soit la vérité. Or, se peut-il qu'il n'y ait pas une affirmation qui ne soit la vérité, sans que la vérité soit infinie, et si la vérité est infinie, peut-elle procéder d'un être fini? Donc la vérité procède d'un être unique, éternel, infini; il est impossible qu'il en soit autrement; donc, la vérité donnée, il est impossible de contester l'existence de Dieu.

L'évidence des faits relatifs à l'homme et l'idée précise que le christianisme nous donne de Dieu impriment à cette considération quelque valeur; je ne la propose pas néanmoins comme une démonstration définitive, je la présente comme une justification préparatoire de l'hypothèse dont j'ai besoin pour entrer en matière et pour être compris; toute ma théorie roule sur l'objectivité de l'homme. On a dû le pressentir dès le moment où j'ai nié la souveraineté humaine.

Mais peut-on aujourd'hui en France pressentir quelque chose, lorsque les ouvrages offerts à notre intelligence pour

l'éclairer et la diriger ne sont qu'un amas fait au hasard d'affirmations contradictoires ? Je n'en citerai qu'un exemple entre mille : je lis dans un philosophe, qui occupe un rang distingué parmi les écrivains de notre siècle (1), ces deux phrases séparées par une courte distance l'une de l'autre : « L'homme ne vit pas seulement de pain; le maître l'a dit: il vit de la parole qui procède de Dieu (2). » « La soureraineté nationale répond à la souveraineté de la raison en philosophie (3). » En voyant l'accouplement de ces deux affirmations, on se rappelle involontairement le mot de Cicéron : Deux aruspices peuvent-ils se regarder sans rire ? Que font ici ces deux idées en présence l'une de l'autre ? Comment la raison est-elle souveraine, si elle reçoit ses lois d'un être externe? Choisissez donc l'un ou l'autre; mais n'amalgamez pas des idées incompatibles ; au lieu d'éclaircir l'affirmation de la souveraineté de la raison, vous portez le trouble et la confusion dans la raison elle-même. L'idée d'objectivité répugne à l'idée de souveraineté : on n'est pas maitre quand on dépend d'un objet externe.

La vérité n'émane pas primitivement de l'homme. Cette proposition est évidente : la vérité est éternelle, l'homme ne vient que dans le temps. Dans l'homme comme en Dieu, la parole procède, elle ne précède pas. Il est nécessaire que l'homme pense sa parole avant de parler sa pensée , a dit M. de Bonald (4). Réflexion profonde, car elle est vraie. Mais on ne peut pas la faire servir de base à une théorie

(1) Cousin, Discours politiques, introduction.
(2) Idem, p. 4.
(3) Id., p. 21.
(3) Principes de la société, p. 38.

dont elle est la contradiction. Si l'homme pense sa parole, il pense avant de parler! et M. de Bonald ne peut plus nous dire que la parole transmise par la société des êtres intelligents est nécessaire pour donner à notre esprit la faculté de lire sa pensée (1). Il n'est qu'une parole qui précède toute intelligence humaine, et ce n'est pas la parole articulée par des organes matériels; c'est la parole qui crée : Dixit et facta sunt; c'est le Logos, le verbe divin qui éclaire tout homme venant au monde, et qui distingue notre nature en la rendant, par le don de la pensée, supérieure à celle de tous les autres êtres visibles. L'homme a un sentiment moral antérieur à tous les enseignements de la société. La fille sauvage de Sogny, dont on a si souvent invoqué l'exemple, fut troublée quand elle eut frappé sa compagne, comme Caïn et Lamech quand ils eurent tué Jeur frère. Cette lumière intérieure, origine de la pensée et du sentiment de notre dignité propre, ne s'affaiblit que trop dans le coeur des hommes! N'éteignez pas la lumière qui est en vous, dit saint Paul. Plus tard, elle se mêle aux splendeurs de la révélation extérieure; elle se perd aussi dans les brutales passions de l'égoïsme ou dans les erreurs d'un enseignement criminel. Telle la lumière des étoiles disparaît dans l'éclat du soleil ou dans l'épaisseur des ténèbres (2)

La raison humaine naquit le jour où naquit la lumière pour elle. Saint Paul affirme que la vérité est gravée dans le coeur des hommes, et Jean-Jacques Rousseau lui-même dit : « Ce que Dieu veut qu'un homme fasse, il ne le lui

(1) Recherches philosophiques, p. 406.

(2) Voir l'excellent ouvrage intitulé : De la valeur de la raison hilo maine, par le P. Chastel, p. 75 et passim.

» fait pas dire par un autre; il le luí dit lui-même et l'é» crit au fond de son coeur... » On a vu toutefois bien des hommes, bien des peuples, le genre humain tout entier, effacer de leurs cours les préceptes écrits de la main de Dieu. Rousseau a donc tort d'insinuer que la révélation extérieure est tout à fait inutile.

J'interroge l'autorité de Rousseau seulement dans ce qu'elle a de conforme à celle de saint Paul. Mon but est de montrer que je n'accepte pas les odieux excès d'un traditionalisme, qui fait table rase de l'âme humaine, si active et si capable d'initiative par elle-même. Mais je n'accepte pas non plus les ridicules excès d'un rationalisme qui métamorphose les hommes en autant de dieux. La vérité est gravée dans l'âme, dit saint Paul; le précepte est écrit dans le coeur, dit Jean-Jacques Rousseau : action intérieure d'une cause externe qui nous rend aptes à recevoir le bienfait de la révélation extérieure. Je sens que je ne suis pas Dieu, mais je ne veux rien perdre des dons ineffables de Dieu! Pourquoi diminuerais-je la valeur de la raison humaine? Ne suis-je pas homme? Ah ! j'ai senti mon âme tressaillir et glorifier son Créateur, à ces catholiques accents d'un envoyé du saint-siége; il me disait, en parlant des systèmes de la philosophie actuelle : « Ne déprimez pas la » raison plus qu'il ne faut ; évitez toute exagération ; dé» fendez la vérité, mais, en la défendant, ne blessez pas les >> hommes; car nous devons aspirer à nous réunir tous >> dans l'unité d'une même foi, d'une même doctrine, d'une » même charité. » Nobles paroles que j'ai recueillies avec respect, avec amour, et que je livre avec bonheur à la méditation de mes lecteurs.

L'être qui éprouve une joie si pure et si indépendante

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