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depuis que le communisme a voulu les envahir (1); el, depuis que le socialisme s'est proclamé la négation de tout gouvernement, ou l'an-archie, ou l'autonomie individuelle, il y a eu une tendance manifeste à oublier l'importance de la personnalité et à voir le salut dans l'exercice d'un pouvoir dictatorial.

On a regardé le socialisme comme une conséquence hardie, mais rigoureuse, du communisme. On avait vu dans le communisme le tâtonnement, l'ébauche informe du socialisme, et dans le socialisme le perfectionnement d'un même système; il n'en est rien : l'un est l'antithèse de l'autre. Le socialisme et le communisme n'ont pas un seul point qui leur soit commun, si ce n'est de détruire ce qui existe et de reconstituer la société, qui est une affirmation, chacun à l'aide d'une négation différente. Le communisme, au fond, nie la personnalité ou il l'absorbe; le socialisme, au contraire, nie la société, dont il brise le lien naturel, sauf à se contredire et à s'organiser ensuite au moyen d'un contrat.

Si le communisme et le socialisme pouvaient vivre, ils se trouveraient au bout de leur marche dans un antagonisme complet et impitoyable, puisque l'un va au triomphe absolu, l'autre à l'extinction absolue de la personnalité.

Ce secret, mais radical antagonisme, explique la contusion et les contradictions perpétuelles qui se révèlent dans les écrits et dans les discours des utopistes, et les force à accueillir sous leur drapeau les brouillons, les ignorants, le rebut, en un mot, de tous les partis, l'effroi de leurs

propres chefs.

Telle est la nécessité des théories qui, n'étant point dans la nature, n'ont aucun moyen d'action sur les âmes nalu

(1) Expavescens clamavit : invadit me. (TOB., 3.)

XI,

rellement honnêtes; il leur reste les hommes passionnés et avides, et c'est assez pour grossir leurs bataillons. Ah! qu'ils sont différents du christianisme primitif, qu'ils louent pourtant, et qui se montra d'une si scrupuleuse sévérité dans le choix de ses initiés !

« Une perte réelle, disait Tertullien aux conservateurs » de son temps, une perte irréparable pour l'État, à la» quelle personne ne fait attention, c'est celle de tant » d'hommes vertueux, irréprochables, qu'on persécute et » qu'on fait mourir; je prends à témoin vos registres, vous » qui jugez tous les jours les prisonniers, qui condamnez » tant d'hommes coupables de toutes sortes de crimes, >> des assassins, des voleurs, des sacriléges, des séduc» teurs : y en a-t-il un seul d'entre eux qui soit chrétien? » ou, parmi ceux qui vous sont déférés comme chrétiens, » s'en trouve-t-il un seul coupable d'aucun de ces crimes ? » C'est donc des vôtres que regorgent les prisons, que s'en» graissent les bêtes ; c'est de leurs cris que retentissent les » mines; c'est parmi les vôtres qu'on choisit les troupeaux » de criminels destinés à servir de spectacle. Nul d'entre » eux n'est chrétien, ou il ne l'est que de nom. On dira » peut-être qu'il y a des gens parmi nous qui s'affranchis» sent des règles de la morale; qu'on ajoute donc aussi » que nous ne les comptons plus parmi les chrétiens (1). »

Quel langage, quel contraste! mais aussi quelle différence de destinée!

Je n'entre point ici dans les détails, et je n'ai pas à caractériser, quant à présent, ces hommes sans conviction et sans bonne foi, qui posent un principe le sachant funeste, mais utile à leurs intérêts, et reculent ensuite épouvantės

(1) TERT., Apologétique, xlv.

des conséquences qu'il amène. Quelle n'a pas été l'ardeur des sectateurs de l'école de Voltaire à démolir tout ce que le maitre avait signalé à leur haine; et quel n'est pas aujourd'hui leur effroi à la vue des ruines qu'ils avaient préparées, le verre à la main et le blasphème à la bouche !

Je ne parle point non plus de ces hypocrites pleins d'orgueil, d'astuce et d'ambition, qui n'interrogent que pour tendre un piége, ne trouvent jamais la vérité dans les paroles de l'homme vertueux et délaissé, mais la trouvent toujours dans celle de l'homme qu'élève le caprice de la fortune; l'utilité qu'ils peuvent retirer des hommes, telle est la mesure de leur foi en leurs màximes morales. Leur rôle au sein du christianisme ferait croire que les chefs de la synagogue et les Pharisiens se sont succédé sans interruption jusqu'à nos jours.

L'opposition des intérêts, les préjugés, l'orgueil, les puériles terreurs, le gain que l'on demande à la piété, les honneurs que l'on cherche dans l'humilité, l'élévation que l'on demande à une abnégation qui n'a rien de dur pour soi, mais qui fait des victimes de tous ceux que l'on n'aime pas; toutes ces vertus, si âpres à la curée, ont concouru å fausser les idées, à détruire les principes, à ébranler les convictions, à produire cette confusion générale dont nous sommes témoins, et à laquelle on oppose tous les remèdes, le remède efficace excepté, je veux dire le courage de l'indépendance, la vérité, en un mot, dans la vertu.

Les uns veulent que l'on enchaine les masses par l'ignorance. L'ignorance, à leurs yeux, est l'appui le plus sûr de la vérité, le fondement unique de la vertu ; et, dans ce but, ils faussent la logique dans l'action gouvernementale, en attendant, sans doute, de pouvoir fausser les lois de l'arithmétique pour compter plus juste. Comment, en effet, trouver sans cela la part du lion ?

Quelques-uns proclament que l'action gouvernementale est contre nature, ils en décrètent la négation, ou ils rêvent des formes chimériques de gouvernement.

Toutes ces antithèses passent dans les masses à l'état d'idées confuses; ce qui fait que les passions, qui ont toujours un but précis, peuvent bien avoir une bannière, mais les doctrines n'en ont plus. C'est la déroute universelle des penseurs. Après la négation des doctrines, il ne reste que l'appel à la force ; c'est la guerre perpétuelle, ou le temps marqué pour le règne du despotisme. Aujourd'hui, MarcAurèle ou Titus; demain, Tibère, Néron ou Caligula.

La guerre est le paroxysme du désordre. L'épée d'un protecteur n'offre un refuge qu'aux làches; le salut n'est que dans l'ordre, c'est-à-dire dans la vérité du droit. Que ce mot n'effraye pas les âmes religieuses : le catholicisme est la logique révélée, LOGOS, Verbum caro; Dieu ne triomphe que par la vérité, c'est-à-dire par la logique. Si les âmes mondaines s'en effrayent, leur trouble ressemblera à celui d'Hérode, que partagea la ville entière de Jérusalem; cela ne nous empêchera pas de passer outre.

Le catholicisme, c'est l'affirmation universelle ; il n'est pas une vérité morale, et, par suite, il n'est pas une loi sociale qu'il ne contienne. Son nom est symbolique; il exprime l'universalité des vérités nécessaires à la sainteté de l'individu et au bonheur des associations humaines. Hors de la théorie catholique il n'y a que négation. C'est là le sens élevé de cet axiome : Hors de l'Église, point de salut; car la négation, c'est la mort. S'il est quelque théorie, s'il est quelque doctrine qui contienne une vérité, qu'on y fasse bien

attention, cette théorie, cette doctrine, en ce point, seront d'accord avec le catholicisme. Affirmation ou évanouisscment, mensonge ou vérité:Quinon colligit mecum, dispergit.

Mais cette vaste synthèse, qui peut l'embrasser dans toute son étendue ? C'est ici que se fait sentir le besoin de l'étude analytique. La mine est féconde ; est-elle suffisamment explorée? Le nombre des ouvriers est-il proportionné à l'abondance de la moisson?

L'on pourrait me reprocher la témérité de mes études si je me présentais autrement qu'en pauvre glaneur, venant ramasser dans le champ si fertile de la religion quelques épis pour les battre et en présenter le grain à mes frères; car, de même qu'au temps des Juges, je sens qu'il s'est fait une grande famine autour de moi (1). Je m'attache à l'Église comme Ruth à Noémi (2), sans la vouloir quitter. Comme Ruth, je prie Dieu de me traiter dans toute sa rigueur si jamais je me sépare d'elle (3). Encore une fois, ce n'est qu'en en demandant pardon que je viens recueillir quelques épis derrière les moissonneurs (1). Je resterai dans le champ depuis le matin jusqu'au soir de ma vie (5). Je n'irai point dans un autre champ! Je ne bougerai point de ce lieu. Puissé-je, comme Ruth, y trouver le père de la grande famille! Puisse-t-il m'y témoigner quelque bonté !

(1) In diebus unius judicis quando judices præerant, facta est fames in terra. (RUTH, C, 1, v. 1.)

(2) Elevata igitur voce, rursum flere cæperunt : Orpha osculata est socrum, ac reversa est : Ruth adhæsit socrui suæ. (RUTH, c. 1, v.1.)

(3) Hæc mihi faciat Dominus, et hæc addat, si non sola mors me et le separaverit. (Ruth, c. 1, v. 17.)

(4) Abiit itaque et colligebat spicas post terga metentium. (RUTH, C. II, v. 3.)

(5) Et de mane usque nunc stat in agro, et ne ad momentum quidem domum reversa est. (RCTA, C. 11, v. 7.)

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