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C'est ainsi que Scaptius, intendant de ce Brutus à qui le meurtre de son père a donné une popularité dont son nom jouit encore, assiégea le sénat de Salamine, qui ne pouvait pas payer : cinq sénateurs moururent de faim (1). Quelquefois les villes, les provinces étaient distribuées en récompense à un histrion, à une comédienne, à une concubine. Ségeste fut donnée à Tertia, Herbite à Pippa. Il n'était même pas permis aux peuples de déplorer leur malheur. La ville d'Argyre voulut en courir les risques ; ses représentants faillirent expirer sous les verges, et on punit leur insolence par un impôt de quatre cent mille boisseaux de blé et soixante mille sesterces. La probité n'était même pas possible. Un officier modéré dans l'exercice de ses fonctions eût été destitué, car sa modération eût fait le blâme des exactions de ses collègues; et les Romains ne supportaient pas ce genre de censure. Le sage Cicéron lui-même avait trouvé moyen d'augmenter sa fortune de deux millions en gouvernant pendant un an dans une de ces provinces ruinées, et le stoïque Sénèque n'avait mis que quatre ans pour amasser soixante millions.

Bientôt l'avidité non satisfaite chez les vaincus se tourne contre les citoyens eux-mêmes. L'usure, la ruse, la violence, la terreur concentrent la fortune publique dans un petit nombre de mains, et un seul domaine s'élève à la place de cent; les petits propriétaires ruinés abandonnent leurs champs, les campagnes deviennent désertes (2); les riches patriciens forment d'immenses villas qui ressemblent à des provinces et occupent une étendue de terrain plus

(1) Pline, XXVIII, 3.
2) Tit. Liv., 1. vi, c. 12.

vaste que les gouvernements des anciens consuls (1). Plusieurs fleuves naissaient et achevaient leur cours dans les possessions de Pompée, sous Caligula (2). Enfin, le jour vint où le vaste empire romain ne compta plus que deux mille propriétaires, et où la moitié de l'Afrique appartint à six de ces propriétaires. Alors presque tous les citoyens se firent clients ou gladiateurs. Dans la ville de Rome seule on vit plus de trois cent cinquante mille prolétaires ne vivant que de la sportule que leur jetaient chaque matin leurs orgueilleux patrons, des distributions de l'Etat ou des prodigalités des empereurs. Les patriciens souvent affranchissaient leurs esclaves, afin qu'ils eussent droit à l'aumône et la leur apportassent. On voyait les prolétaires entourer les palais, s'introduire dans les vestibules, se coucher sur le seuil des portes, sur les dalles des cours, et, quand le patron passait, se lever, oter, en guise de salut, le lambeau de manteau déchiré qui couvrait leur tête, et l'accompagner dans les rues, au forum, dans ses visites, pendant que sept à huit d'entre eux le portaient dans sa chaise, sur leurs épaules. Ils passaient fréquemment d'un patron à un autre et se donnaient souvent à plusieurs à la fois. Cette race avilie déshonore encore la ville éternelle sous le nom de lazzaroni (3). Dans tous les temps, elle s'est plu dans sa dégradation ; lorsque les Gracques conçurent la pensée de l'en retirer, elle les laissa assassiner

(1) Sénèq., De ird, 1, 16.
(2) Sénèq., De tranquill., 11.

(3) J'ai entendu des prélats me raconter qu'ils avaient eux-mêmes donné la sportule de quelque monnaie à des lazzaroni prêtres. Ces récits me navraient de douleur. Comment, me demandais-je, la parole de l'affranchissement du Christ germera-t-elle dans le cæur des peuples, s'il est de ses ministres qui ne soient que des clients prolétaires?

sans les défendre. Et encore de nos jours, lorsque le représentant du Christ a voulu dire : Lève-toi et sois noble, il n'a trouvé sous ses pas que des assassins, et il faut que le fer étranger le protége.

IV

L'or ainsi ramassé par le crime était employé à commettre le crime dans les plus honteuses orgies. Pendant ses repas, Marius aimait à contempler les têtes sanglantes de ses victimes. Les empereurs éclairaient leurs soupers avec des torches vivantes d'hommes enveloppés de poix; leurs concerts étaient les rugissements des vaincus, brûlant dans des taureaux d’airain rougi. On sait qu'Alexandre avait proposé un prix d'un talent (deux mille cinq cents francs) à celui de ses convives qui boirait et mangerait le plus. Trente-cinq en moururent sur place et six dans leur tente. Alexandre lui-même, comme Attila, mourut plus tard des suites d'une orgie. Le proconsul Torquatus merita l'estime de l'empereur en buvant dix mesures de vin. Tibère donna le gouvernement de Rome et celui de la Syrie aux deux hommes les plus intempérants de sa cour. Il se donna à lui-même le surnom de Biberius, comme religion avait donné celui de Prædator à Jupiter. Les festins devinrent les affaires sérieuses de l'empire, et l'intempérance tua plus de Romains que la guerre (1). Le cuisinier Apicius fut récompensé comme s'il avait sauvé l'Etat. La reconnaissance romaine a rendu son nom immortel. Le sénat, sous Caligula, discutait savamment sur la sauce à laquelle il convenait de manger tel ou tel poisson. Les mille francs. Le sénateur Lucilius Crassus ornait une des siennes de diamants; il la pleura à sa mort et il en porta le deuil. Le sénateur Vedius Pollio prenait plaisir à voir ces odieux animaux, délices de sa table, dévorer des hommes entiers; pour amuser ses loisirs, il leur jetait ses esclaves tout vivants. On comptait dans un festin deux mille plats de poissons, sept mille plats d'oiseaux d'espèces différentes. Héliogabale se faisait servir des mets uniquement composés de langues de paons, de cervelles de faisans et de perroquets; il nourrissait avec la même délicatesse ses chiens, ses chevaux, ses lions. Un festin pour douze convives coûtait à un grand personnage un million sept cent mille francs. Cléopâtre, après les massacres du triumvirat, donna à Antoine un souper qui lui coûta trois millions. Les soupers de Sévère coûtaient trente-huit millions sept cent cinquante mille francs; ceux de Lucullus, quarante millions. Un fier républicain se tue, comme Caton, parce qu'ayant donné plusieurs repas, il ne lui restait plus que dix millions, somme bien insuffisante pour un de ces Romains qui avaient reçu une mission providentielle, dit Bossuet, un peu trop partisan du droit divin, je n'ose pas dire un peu trop courtisan. Vitellius dépensait en festins cent soixante et quinze millions. S'il eût vécu plus longtemps, dit l'historien Josèphe, les revenus de l'État n'auraient pas suffi à couvrir sa table. Après les festins, venaient les spectacles; et les spectacles étaient du sang répandu. Trajan, le meilleur des empereurs, fait immoler dix mille gladiateurs, et Pline, le plus humain des hommes, l’en félicite. On craint que les gladiateurs ne viennent à manquer. Un proconsul envoie six cent mille hommes d’Asie pour satisfaire à ce besoin public. Les femmes, les sénateurs, les empereurs descendent dans le cirque pour voir la mort de plus près. Les chastes vestales elles-mêmes assistent à ces abominables spectacles, et elles applaudissent avec tout le peuple quand le gladiateur sait, en mourant, conserver la grâce des attitudes les plus voluptueuses.

nes de Lucullus furent vendues un million huit cent (1) Plus occidit gula quàm gladius.

Sylla làchait cent lions dans le cirque; Pompée, six cents; César, quatre cents; Scaurus faisait égorger cent cinquante panthères; Servilius fit tuer dans un seul combat trois cents ours et autant de bêtes féroces. L'histoire ne dit pas le nombre d'hommes qui succombèrent sous la dent et sous les griffes de ces animaux sauvages : l'homme était si fort au-dessous de la bête! Un jour les gladiateurs manquent, le peuple éclate en murmures, et Caligula, remplaçant un plaisir par un autre, fait couper la langue à ceux des spectateurs qui sont à sa portée, et les jette aux bêtes, aux grands applaudissements de la multitude. Les combats singuliers n'offrant plus d'attraits à ce peuple sanguinaire, car on se dégoûte de tout, on lâche les gladiateurs en masse ; quand leurs cadavres embarrassent le cirque, les esclaves les retirent et les empilent sous les gradins de l'amphithéâtre, et le peuple, qui avait oublié son repas pour contempler la mort, se rue dans l'arène et se délecte en buvant le sang mêlé et encore chaud des hommes et des ours (1) Encore quelques jours, et les têtes des patriciens seront jetées à ce peuple affamé; les riches seront sa pâture comme il a été la pâture des ours. C'est en vain que l'on fera fondre les statues en or massif; le travail flétri ne renouvelle pas les richesses. Les provinces ravagées ne fournissent plus assez d'or, il faut le demander

(1) Pline, Histor. natural., XXVIII, II, 1.

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