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» traction faite des conditions empiriques qui lui sont » faites (1). »

Le caractère d'un acte est son activité, vérité banale que Fichte daigne répéter. La pensée est donc le caractère de l'âme. Or, la pensée n'est pas l'objet d'une intuition sensible. Comment donc l'âme pourrait-elle l'étre, et pourquoi niez-vous ce que vous ne voyez pas par une intuition sensible?

«Se poser lui-même, continue-t-il, c'est pour le moi » ce qui constitue l'activité pure.

Le moi se pose

lui» même et existe en vertu de cette simple action. » Ainsi cette parole : Ipse fecit nos, non ipsi nos, se trouve démentie. C'est nous qui nous faisons nous-mêmes, c'est là un fait de conscience bien établi. Oserait-on, en français, écrire une pareille puérilité ?

« Et réciproquement, le moi existe et pose un être, sim»plement en vertu de son être. Il est en même temps et » l'agent et le produit de l'action (agent, par conséquent, » avant d'être, puisqu'il est le produit de l'action); ce qui » opère et ce qui est produit par l'action; en lui, le fait et » l'action sont une seule et même chose. C'est pourquoi, je » suis est l'expression d'un acte, mais aussi du seul acte » possible, comme on le verra par toute la doctrine de la » science. »

Voilà un être produit et se produisant lui-même. En vérité, Rousseau était bien déraisonnable quand il disait : Vous ne vous êtes pas fait vous-même. L'homme de Fichte existe en vertu d'une simple action, et il exerce cette simple action en vertu de l'existence. Nous disons bien, nous, que Dieu existe par lui-même, mais nous ajoutons qu'il a

(1) Doctrine de la science, première partie, page 1.

toujours existé, qu'il est l'être infini; nécessaire; nous n'aurions jamais imaginé de dire qu'il s'est fait lui-même, qu'il a passé à l'être par son action avant d'être:

« Examinons, toutefois, continue Fichte, la proposition : » Je suis.

» Le moi est posé absolument, si l'on admet que le moi, » qui occupe dans la proposition précédente la place du » sujet formel, désigne le moi posé absolument; si le moi » qui se trouve à la place de l'attribut désigne le moi exis» tant, le jugement, qui a une valeur absolue, affirme que » tous deux sont complétement une même chose, ou posés » d'une manière absolue; le moi existe parce qu'il s'est » posé lui-même. ))

Le moi s'est posé lui-même. A qui feriez-vous croire cette merveille ? C'est la fable de Méphistophélès:

Le moi se pose en s'affirmant quand il existe. Mais con fondre l'idée de s'affirmer après son existence et l'idée de produire et de se produire soi-même avant d'être, je le répète, la clarté de notre langue ne supporterait pas cette mystification.

« La même chose a lieu relativement à la forme logique » de toute proposition. Dans l'équation A = A, le pre> mier A est ce qui se trouve posé dans le moi, soit abso» lument comme le moi lui-même, soit sur un fondement » quelconque, comme tout non-moi déterminé. Le moi » joue ici le rôle de sujet absolu. C'est pourquoi on nomme » le premier A sujet. Le second A désigne le moi se faisant » lui-même objet de la réflexion, comme posé en soi, parce » que lui-même a posé cet objet en soi.)).

Une proposition logique est une chose intelligible. Les choses intelligibles existent toujours, elles existent néces

sairement, elles existent éternellement, elles ne peuvent pas exister sans un sujet dans lequel elles soient reçues et sans lequel elles ne seraient pas conçues. C'est là une preuve invincible et à priori de l'existence de Dieu. Une seule vérité démontrée, l'existence de Dieu l'est aussi ; car la vérité est éternelle, et la vérité a besoin d'un sujet. Je suis la vérité, dit le Christ pour prouver sa divinité, et c'est là un mot d'une profondeur métaphysique absolue. Mais de l'homme, qui est né hier ou qui naitra demain, vous voulez faire un sujet absolu parce qu'il se pose après sa naissance, c'est-à-dire parce qu'il s'affirme dans le temps ! C'est là le renversement de la métaphysique et du sens commun.

« Le moi de la première acception et le moi de la » deuxième doivent poser comme absolument identi» ques. » Pourquoi, en ce cas, en faites-vous deux moi? Donc l'on peut retourner la proposition précédente, et dire : Le moi se pose lui-même d'une manière absolue, parce qu'il existe, il se pose lui-même en vertu du fait de son existence, et il existe simplement parce qu'il est posé.... « Ces observations éclaircissent complétement le » sens dans lequel nous employons ici le mot moi, et » nous fournissent une explication nette et lumineuse du » moi comme sujet absolu. Le moi sujet absolu est cet » être qui existe simplement parce qu'il se pose lui-même » comme existant. Il est autant qu'il se pose, et autant il » se pose, autant il est. Le moi existe donc absolument et >> nécessairement pour le moi : ce qui n'existe point pour » soi-même n'est point moi (1). »

Il y a, en effet, ici, une chose claire et lucide, c'est que (1) Fichte, Doctrinc de la science.

ces messieurs les philosophes se couronnent de fleurs, au risque, comme dit Horace, de passer pour fous :

Spargere flores Incipiam, patiarque vel inconsultus haberi (1). Ainsi, l'homme pose parce qu'il existe, et il existe parce qu'il pose.

Adam se posa ainsi en Dieu, et immédiatement après il eut honte. Sa nudité fut-elle jamais aussi humiliante que celle de la pauvre philosophie révélant ainsi elle-même les aberrations de sa raison ? Je n'examine pas si existence et conscience sont une seule et même chose. Je laisse à l'opinion de Leibnitz tout le poids de cette affirmation, à savoir que l'homme, même dans le plus profond sommeil, n'est jamais sans la conscience de lui-même. Mais cette conscience qui produit le moi a-t-elle toujours existé ? Alors, dites donc ouvertement que l'homme est éternel, c'est une prémisse nécessaire pour parvenir à démontrer qu'il est Dieu. Si, avant le temps de la naissance de l'homme, sa conscience n'existait pas, comment est-elle venue poser le moi dans le temps? Seriez-vous obligés de reconnaître que le moi relève d'un être antérieur, ou d'affirmer qu'un être qui n'existe pas se crée lui-même? Fichte ne recule devant aucune conséquence, il n'admet point l'être antérieur cause du moi, il admet la divinité du moi. « Le moi pose tout ce qui existe; ce qu'il ne pose » point n'existe pas pour lui, et hors de lui il n'y a » rien (2).» Très-gracieux pour les autres moi, que le moi qui pose tout ce qui existe! Hors de lui, il n'y a rien. C'est le système de Kant, dit-on, qui conduit à ces bizarres

(1) Epist. 5, lib. 1, v. 14 et 15.
(2) Principe de la connaissance pratique, SS 5, 11, page 198.

monstruosités. Le système de Kant est aussi explicite que celui de Fichte : « L'ordre est la régularité dans les phé» nomènes, ce que nous nommons nature est donc notre » propre ouvrage. Nous ne trouverions pas cet ordre dans » les objets si nous ne l'y avions mis. En effet, l'unité na» turelle doit être une unité nécessaire, c'est-à-dire une » certaine unité à priori de l'enchainement des phéno» mènes. Or, comment pourrions-nous produire une unité » synthétique à priori, si nous n'ayions dans les sources » primitives de notre esprit des raisons subjectives d'une » semblable unité; si ces conditions subjectives n'étaient » en même temps valables objectivement, puisqu'elles » sont les fondements de la possibilité de connaître en gé» néral un objet dans l'expérience (1)? » Le monde extérieur n'a donc de réalité que celle que lui donne le moi.

Nous yoici revenus aux illusions dụ Vedanta, en partant d'un point opposé. Le panthéisme ancien nie l'homme, le panthéisme moderne nie Dieu. On ne trouve que cela dans la Critique de la raison pure de Kant, dans la Théorie de la science de Fichte, dans le Système de l'idealisme transcendental de Schelling , dans la Phénoménologie et dans la Logique de Hegel, dans la Métaphysique de Herbart. Kant admet, à l'aide de sa raison pratique, une certaine objectivité du monde externe ; Fichte ne fait du monde externe qu'une forme de son entendement : il tire toutes choses de son açle primitif pur; il ne se se pose pas en petit homme.

Nous avons vu comment le panthéisme se formule en français : « Dieu est l'intelligence universelle... qui ne » parvient que dans l'homme à se connaître et à dire » moi. » Il s'insinue d'abord doucement dans les cuvres

(1) Logique transcendentale,

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