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rapporté à l'humanité en échange de cette justice ? Sans la justice, l'échange de nos rapports n'est qu'une monstruosité, un fait contre nature, la perpéluité de notre abaissement, de notre déchéance. Sans la justice, l'homme, privé de son élément naturel, se tourne contre lui-même et se livre à des vices inconnus aux animaux : l'histoire est là pour l'attester. Au contraire, lorsque notre activité intellectuelle se met en rapport avec les objets qui lui sont propres, elle les observe, les étudie, en découvre les lois, les approprie à son utilité, assujettit la matière à la raison ; l'homme, enfin, se réhabilitant, reprend sa domination sur le monde, se rapproche des vues providentielles et des causes finales de la création. Mais, réduit à ses propres forces, pourrait-il revenir aux conditions primitives de son existence? Quarante siècles ont attesté l'impuissance de ses efforts, et l'avènement du Christ a résolu le problème pour ceux qui ont voulu réconnaitre et suivre l'expiateur, le rédempteur annoncé.

CHAPITRE IV.

ERRECR DE LA RAISON OU PANTAÉISME.

Eritis sicut dii.

Gen., cap. III, 1. 5.

I

Le panthéisme , portant avec lui l'idée de la communication divine à tous les êtres, conduit directement au dogme de la souveraineté humaine, à l'athéisme et à l'anarchie. Cette seule observation est ma réponse à ceux de mes lecteurs qui pourraient se demander comment j'aborde la question du panthéisme dans un livre intitulé : De la Nature des sociétés humaines.

Les panthéistes modernes n'ont rien inventé. On trouve déjà des traces de panthéisme dans les Védas (1); et le Védanta forme le système de panthéisme le plus com

(1) Les livres les plus anciens, où l'on puisse rechercher la philosopbie primordiale, sont les livres sacrés de l'Inde, connus sous le nom de Védas.

Védanta veut dire dérivé des Védas; ce système s'appelle aussi Vimansa. Il est attribué à Djaïmini.

Védas signifie connaissance ou science par excellence. Il y a quatre Védas.

L'pavédas, ou appendices aux Védas : il y en a quatre
Védungas, compléments des Védas : il y en a six.

Puranas ou histoire : ce sont des espèces de longs poëmes, ou les livres sacrés de l'Inde.

Les Vėdis ont été rédigés par Vyasa.

Tous les peuples ont puisé à une tradition primitive, mais tous ne l'ont pas gardée avec la même pureté. Les croyances ne diffèrent que par le degré et la nature de l'altération de cette traduction primitive. Toutes les vérités contenues dans les Vėdas sont venues du nord de

plet qui ait jamais été imaginé. Dieu, selon le Védanta, est un, infini, éternel, immuable. Brahma (puissance), Vishnou (intelligence), Schiba (amour), sont trois perfections de Dieu. Pracriti (la matière, l'éther) est une expansion de la substance divine qui constitue l'univers. L'âme hu

naine, pure illusion, brillante féerie, simple vapeur, doit, après diverses transformations, se perdre dans l'âme divine, en sorte que l'identification des âmes individuelles avec l'âme suprême est leur destruction définitive. – Dieu tend à se dégager des illusions, et les illusions s'évanouiront.

Pourquoi s'évanouiront-elles ? — Parce qu'elles sont incompatibles avec la nécessité de l'existence divine. — Mais comment existent-elles ? La nécessité de l'existence divine n'est-elle pas la même dans tous les temps ? Il suffit de cette remarque pour détruire de fond en comble le système Védanta et l'idée d'unité absolue.

Tout ce qui est contraire à la raison métaphysique des êtres entraine nécessairement la négation de ces êtres. A ce titre, le panthéisme devait conduire à la négation de Dieu. L'émanation et l'absorption divines sont également contraires à la raison métaphysique de l'être divin. Spinosa , le plus profond des panthéistes, dut être et fut le plus intrépide des athées. Bizarre destinée d'une théorie qui engendre l'antithèse de sa conclusion !

J'ai dit que le panthéisme conduisait directement au dogme de la souveraineté humaine ou de l'anarchie. En effet, qu'on ouvre les ouvrages de nos philosophes ou de nos utopistes, et l'on y verra prédominer cette double idée développée en raison de la profondeur de vue ou de la puissance déductive avec lesquelles leurs auteurs auront pénétré dans les systèmes du panthéisme. M. Proudhon formule nettement l'idée d'autonomie individuelle ou d'anarchie. Mais aussi notre premier devoir, selon lui, est d'arracher Dieu de nos cæurs. Hoc est primum et magnum mandatum, dit-il : voilà où a abouti le panthéisme de M. Proudhon. M. Cousin, avec le tact d'un artiste délicat et habile, effleurant seulement les questions, se borne à affirmer la souveraineté de la raison en philosophie, petite église dans le grand tout. M. Cousin pense sans doute, avec Platon qu'il a beaucoup étudié, que « la nature n'a » fait ni cordonniers ni forgerons; de pareilles occupations » dégradant les gens qui les exercent, vils mercenaires, » misérables sans nom, qui sont exclus, par leur état » même, des droits politiques. » L'âme d'un philosophe seule a reçu l'émanation divine. Après cela, M. Cousin est-il panthéiste ? M. Lerminier ne le sait pas, et il affirme que M. Cousin ne le sait pas non plus (1). Il est probable que, panthéiste résolu, il n'eût pas enfermé le dogme de la souveraineté de la raison dans le trou de la philosophie, selon l'expression de M. Jouffroy (2); il eût généralisé le nombre des élus !

l'Inde, c'est-à-dire de la partie de l'Inde la plus voisine du pays dans lequel, d'après Moïse, le genre humain se répandit d'abord en se dispersant. Il n'est donc pas étonnant que tous les philosophes amis de la vérité soient allés l'étudier dans les livres et dans les traditions de l'Inde. La vanité plus tard a emprunté à cette école ses divines et nowvelles théories,

M. l'abbé de Lamennais ayant appris à raisonner par l'exercice de sa propre raison et à être lui-même, la lumière s'est faite en lui; il voit par sa propre lumière; il sait certainement, et il va dire aux autres ce qui en est et

(1) Lettre à un Berlinois.
(2) Cité par Pierre Leroux.

mettre leur raison à son aise. Ecce magnus effectus sum , et præcessi omnes sapientia... et mens mea contemplata est multa sapienter et didici. (Lib. Ecclesiast, cap., 1.)

Dieu , dit M. de Lamennais, n'est multiple et varié que parce qu'il est puissance, intelligence, amour : « Brahma, Vishnou, Schiba. » Dieu réalise ces trois conditions de sa nature dans tout ce qui existe, en s'y multipliant, en s'y variant par une triple action : l'électricité, la lumière, le calorique. C'est l'éther, émanation de la substance divine, qui renferme, à l'état latent, l'électricité, la lumière, le calorique, et qui fournit la substance à tous les êtres de l’univers. (Pracriti, émanation de la substance de Dieu.) Les âmes elles-mêmes ne sont que des émanations de la substance divine , dont elles s'étaient échappées comme des météores fugitiss. Dieu les concrète et les individualise hors de lui-même (1). Dans ce système, Dieu est un et immuable, ce qui ne l'empêche pas de changer, en laissant échapper et en reprenant ses émanations. Il est infini, infini quand il laisse échapper ses émanations, infini quand il les a perdues, infini quand il les a reprises. C'est un intini qui augmente et qui diminue. Il individualise, en les concrétant, les parcelles évaporées de sa substance divine; il les indiridualise, et il reste seul individu.

Cette théorie, renouvelée de nos jours, n'avait pas satisfait la raison de tous les panthéistes anciens, loin de mettre à l'aise celle de tout le monde. C'est Kant, né à Koenigsberg au dix-septième siècle, philosophe aussi pieux que profond, a dit M. Proudhon, qui est le grand centre des idées panthéistiques.

« L'humanité semblait placée éternellement entre une (1) Esquisse d'une philosophie, Livre du peuple, Amschaspandset Darvands.

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