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teindre e but que Dieu lui a marqué. De cette obligation, qui entraine aussi celle d'obéir aux lois impérieuses de la nature, naît la solidarité humaine. En sorte que ce n'est pas en vertu d'un contrat social, comme le veut Rousseau, ou d'un pacte juré, comme l'enseigne M. Proudhon, que les hommes sont solidaires ; leur solidarité remonte à une origine plus haute, plus uniforme et moins variable que celle de l'intérêt. L'intérêt sert de sanction à la solidarité ; il ne vient qu'après le devoir. Contrarier, en vue de l'intérêt, le perfectionnement de l'homme, c'est mettre l'athéisme en action.

J'essayerai de démontrer plus tard ce théorème social : que toutes les nations qui ont attenté au progrès humain ont altéré dans la même proportion la connaissance de Dieu. Dégradation de l'homme, affaiblissement de l'idée de Dieu, sont deux termes corrélatifs qui s'engendrent l'un l'autre fatalement. L'excès du désordre chez l'homme correspond, au point de vue des idées morales, à la négation de Dieu.

M. Proudhon a eu raison d'affirmer que l'idée de révolution ou d'an-archie universelle comme il l'entend, et l'idée de Dieu, sont deux idées incompatibles. L'idée de Dieu ne peut correspondre qu'à l'idée d'ordre ; le désordre et l'anarchie tendent au néant, puisqu'ils s'éloignent de Dieu, qui est la vie. Partout où est rétablie l'idée de Dieu l'humanité se relève; la dignité humaine est donc tout à la fois la preuve et la conséquence de la vérité religieuse. En effet, dans le régime antérieur au christianisme, qu'est-ce qui l'emportait de la dégradation de l'homme ou de la fausseté des notions humaines sur la divinité ? Ouvrez la mythologie et l'histoire du proletariat des peuples païens, et prononcez! Ce régime, que le christianisme a eu mission d'abolir, a été vaincu, il n'a pas été détruit. Il n'a plus d'autels, mais, à l'opposé du Christ, il peut dire : « Mon royaume est de ce monde. » Le proletariat, la misère, la dégradation d'un grand nombre ne le prouvent que trop. L'esprit du vieux culte idolâtrique, c'est l'amour exclusif de soi ; l'esprit du Christ, c'est l'amour d'autrui , amour basé sur le même principe et ayant la même règle que l'amour de soi. Eh bien ! à qui appartient le royaume? Est-ce au Christ? Est-ce à l'esprit du paganisme ? Rivalité d'individus, rivalité de nations; les siècles succèdent aux siècles, les oppresseurs aux oppresseurs : mais ce sont toujours, en résultat, les soldats d'Antoine courbant sous le fouet du maître une foule de Grecs affamés et avilis ; c'est la Pologne, c'est la Gallicie, c'est la Hongrie, c'est l'Irlande, c'est l'industrialisme avec le moderne ergastulum : partout et toujours l'oppression, jamais et nulle part l'amour. Le monde sait immoler, il ne sait pas se sacrifier; il sait persécuter, il ne sait pas aimer. Non, le règne du Christ n'est pas encore de ce monde.

Le régime païen n'a disparu qu'en apparence : il conserve au fond une large part de sa vie, de son esprit, de son action; il s'est assimilé avec une habileté profonde au régime chrétien, dont il fausse ou neutralise le mouvement quand il ne le domine pas ; il s'approprie ses allures, il emprunte son langage. On trouve l'idée païenne conservée, nourrie, toujours vivace sous le manteau du christianisme, tandis que l'idée chrétienne s'y éteint languissante, presque honteuse, et que les peuples scandalisés sont tentés souvent de ne voir qu'une fiction dans la doctrine du Christ altérée, pervertie par un impur alliage.

Et comment n'en serait-il pas ainsi, lorsque l'hypocrisie, la force, la cruauté, usurpent le nom du christianisme, et

que l'exécrable Saint-Barthélemy, par exemple, devient • un acte de piété ; que l'ambition qui l'inspire porte le men

songe de son zèle jusque sur les marches du Vatican, et qu'elle y proclame comme une victoire sans tache ce qui ne fut qu'une horrible boucherie sans combat! Cette consécration a manqué aux massacres de la Gallicie ! Il faut un intérêt (1) pour sanctifier le crime ; mais, lorsque l'intérêt l'exige, on ne craint pas d'infliger à la religion le scandale d'une solidarité qu'elle repousse; l'on affecte surtout de se dire chrétien le jour où l'on se prépare à devenir cruel. Sacrilége ironie! on égorge les hommes au nom de celui qui a donné la mission et l'exemple de se sacrifier pour leur salut (2)!

Pour comprendre comment la civilisation se fausse en faisant alliance avec deux principes incompatibles, il est nécessaire d'interroger le passé, le présent, l'avenir, et de voir ce que chaque époque doit et demande à l'élément païen et à l'élément chrétien.

L'état social dans le paganisme ne fut qu'un contrat dont la clause essentielle rendait le faible la chose du fort. L'ère chrétienne a brisé cet inique contrat et rétabli en principe le dogme naturel de l'universelle fraternité. Mais l'orgueil humain ne devait pas se lasser : impuissant å empêcher le triomphe du dogme, il a réussi à en altérer l'application; et, bien que la loi unique de ce dogme, la

(1) Si quis non dederit in ore eorum quippiam sanctificent in eum prælium. (Mich., C. III, v. 5.)

(2) Sicut Filius hominis... venit dare animam suam redemptionem pro multis. (MATTH., C. XX, v. 28.)

charité, ait fait dans tous les siècles d'innombrables prosélytes, elle est loin encore, malgré les tentatives de saint Louis, de présider aux gouvernements et aux mours publiques.

Il y a dans la civilisation actuelle deux forces, deux courants opposés; l'harmonie y est impossible, et la plupart des grands problèmes sociaux y sont insolubles. Le paupérisme, l'industrialisme, la liberté du travail, la concurrence, le capital, le salariat, l'impôt, la liberté du commerce ou la protection, l'assistance, les hôpitaux, la propriété, la population, la fatalité de la misère, ont donné, et longtemps encore donneront naissance à de brillantes théories. Mais les problèmes y seront-ils résolus ? Non! La contradiction est flagrante dans toutes les parties de notre économie sociale et politique.

Les païens avaient une solution : l'esclavage, le droit de mort sur les femmes, les enfants, les vieillards ! Si la misère murmurait sa menace, si l'esclave soulevait ses chaines, on ouvrait la chasse aux ilotes ou les gouffres du cirque. Sous l'empire de ce régime héroïque, les contradictions économiques ne pouvaient se produire que rarement. On sait comment, de nos jours même, on les résout au Kentucky.

Les pauvres, en Europe, invoquent le dogme de la fraternité. On n'ose pas encore franchir cette barrière : on n'ose pas non plus appliquer au dogme la seule loi qui puisse le féconder. Les disputes incessantes des philosophes prouvent que les hommes n'ont pas été jusqu'ici, sans doute, bien instruits de la vérité, puisque leur justice varie suivant les latitudes, et que leurs vertus mêmes sont esclaves des préjugés. Mais, s'il est impossible de trouver la moindre stabilité dans leurs jugements, il ne l'est pas moins de les faire renoncer aux superfluités nuisibles et aux plaisirs coupables de la vie, afin que tous puissent jouir du nécessaire. C'est le voeu de la nature; ce n'est pas celui des passions humaines. Nous nous éloignons si énergiquement des lois propres à notre nature, qu'il est difficile de déterminer si c'est la privation du nécessaire ou une richesse insolente et facile qui a ouvert aux individus et aux peuples le plus profond abime. Les uns se dégradent dans la misère, les autres dans les excès. Le résultat est le même.

Un égoïsme aveugle et universel règne dans les sociétés modernes, comme pour montrer la profondeur des racines que le vieux culte idolâtrique a laissées dans le cæur humain. De là des révolutions continuelles, tantôt au nom de la liberté, tantôt au nom de l'ordre, comme si l'ordre et la liberté pouvaient exister sans amour, l'amour sans abnégation, et l'abnégation en présence d'un seul homme souffrant de la faim, du froid, de l'insalubrité de son logement, ou trouvant dans une misère inévitable une cause presque nécessaire de dépravation. Un tel ordre est le désordre. Il n'est point une faute isolée, un accident; il est tout un système, une logique de destruction : il est nécessairement dans les entrailles de toute théorie qui ne peut pas concorder avec le système divin.

Je ne reconnais donc qu'un seul droit social, le besoin qu'ont les hommes de s'aider mutuellement pour atteindre la cause finale de leur existence.

Ainsi défini, le droit social est divin; il est un besoin de création. La mutualité découle comme conséquence première du droit social. J'entends la mutualité appliquée au bien; car, appliquée au mal, elle sort du droit divin ;

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