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Tu t'offres sans relâche à souffrir sans murmure,

Ainsi que je me suis offert.
Examine chaque moment

Qu'en terre 1 a duré ma demeure;
Va du premier instant jusqu'à la dernière heure;
Remonte de la fin jusqu'au commencement;
Tiens en toute l'image à tes yeux étendue :
Verras-tu de mes maux la course suspendue,
De ces maux où pour toi je me suis abîmé?
La crèche cù je naquis vit mes premières larmes;
Tous mes jours n'ont été que douleurs ou qu'alarmes,

Et ma croix a tout consommé. »

CORNEILLE.

3.

Le vendredi saint

OU

LE DERNIER SOUPIR DE L'HOMME-DIEU

C'est l'heure où la nature à son sauveur unie,
Et qui sembla du Christ partager l'agonie,
Dans un saisissement d'horreur et de respect,

Suspendit ses lois, à l'aspect

De cette douleur infinie;
Où, déchiré d'un coup?, le rideau du saint lieu,

Que d'invisibles mains tirèrent ,
Des combles au pavé s'ouvrit par le milieu ;
Où du mont Golgotha les rocs , qui s'ébranlèrent,

Jusqu'en leurs fondements tremblèrent

Sous le dernier soupir de Dieu 3.
C'est l'heure où la lumière aux ténèbres fit place,
Où des formes sans nom traversèrent l'espace;
C'est l'heure où le soleil, du crime épouvanté,

Se roula' dans l'obscurité,

Un voile sanglant sur la face ;
Où je ne sais quel froid glaça l'air et les vents

Quand les sépulcres se fendirent,
En laissant s'échapper de leurs débris mouvants

1. On dirait aujourd'hui sur terre. En terre présente un autre sens. 2. D'un coup. Locution adverbiale : « d'un seul coup. »

3. Les rocs qui tremblent dans leurs fondement, sous le dernier soupir, etc.; image forcée et peu admissible.

4. Métaphorc peu justo et présentant une image disgracieuse.

Le peuple enseveli qu'à ce monde ils rendirent,

Et dont les morts se confondirent

Avec le peuple des vivants;
Heure où se consomma le sacrifice immense!
Heure de dévoûment, de fureur, de clémence,
Où d'un autre chaos l'univers fut tiré,

Comme un vieillard régénéré

Dont la jeunesse recommence!
L'homme-Dieu, sans se plaindre, à la mort se livra;

Et, laissant sur sa croix immonde

Le corps inanimé dont il se sépara,
Après le long travail de cette mort féconde,

D'où sortit le salut du monde,
Penchant sa tête , il expira.

C. DELAVIGNE.

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Quand vous avez prié, ne sentez-vous pas votre cæur plus léger et votre âme plus contente ?

La prière rend l'affliction moir's douloureuse et la joie plus pure : elle mêle à l'une je ne sais quoi de fortifiant et de doux, et à l'autre un parfum céleste.

Que faites-vous sur la terre, et n'avez-vous rien à demander à celui qui vous y a mis ?

Vous êtes un voyageur qui cherche la patrie. Ne marchez point la tête baissée : il faut lever les yeux pour reconnaître sa route.

Votre patrie, c'est le ciel, et quand vous regardez le ciel, est-ce qu'en vous il ne se remue rien 1 ? Est-ce que nul désir ne vous presse ? Ou ce désir est-il muet ?

Il en est qui disent : « A quoi bon prier? Dieu est trop au-dessus de nous pour écouter de si chétives créatures. »

Et qui donc a fait ces créatures chétives ? Qui leur a donné le sentiment, et la pensée et la parole, si ce n'est Dieu ?

Et s'il a été si bon envers elles, était-ce pour les délaisser ensuite et les repousser loin de lui ?

En vérité, je vous le dis : quiconque dit dans son cœur que Dieu méprise ses œuvres blasphème Dieu.

1. Phrase d'une énergique simplicité. Remue, même famille qu'émotion, ému, dont la racine prend successivement les formes : mu, remuer, muable, mue; mou, mouvement, mouvoir, moulin; mot, émotion, moteur; mob, mobile, mobilier ; meu, meule, meuble, immeuble, etc.

Il en est d'autres qui disent : « A quoi bon prier Dieu? Dieu ne sait-il pas mieux que nous ce dont nous avons besoin ? )

Dieu sait mieux que vous ce dont vous avez besoin, et c'est pour cela qu'il veut que vous le lui demandiez, car Dieu est luimême votre premier besoin, et prier Dieu, c'est commencer à posséder Dieu.

Le père connaît les besoins de son fils : faut-il à cause de cela que le fils n'ait jamais une parole de demande et d'action de gråces pour son père ?

Quand les animaux souffrent, quand ils craignent, ou quand ils ont faim, ils poussent des cris plaintiss. Ces cris sont la prière qu'ils adressent à Dieu, et Dieu l'écoute. L'homme serait-il donc dans la création le seul être dont la voix ne dat jamais monter à l'oreille du Créateur?

Il passe quelquefois sur les campagnes un vent qui dessèche les plantes, et alors on voit leurs tiges flétries pencher vers la terre; mais, humectées par la rosée, elles reprennent leur fratcheur, et relèvent leur tête nguissante.

Il y a toujours des vents brûlants qui passent sur l'âme de l'homme et la dessèchent?. La prière est la rosée qui la rafraîchít.

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Le roi Louis XIV était parti pour Fontainebleau les derniers jours du mois d'août, mon père devait s'y rendre le 4 septembr et toutes ses mesures étaient prises pour le voyage que ma mère devait faire avec lui. Le samedi au soir, qui était le 2 septembre, ma mère fut attaquée, vers minuit, d'une fièvre si violente, qu'elle parut presque frappée à mort dès le premier moment de sa maladie. Le mal porta d'abord à la tête, qui demeura presque toujours si embarrassée, qu'il parut que c'était comme par une espèce de pressentiment ? qu'elle s'était confessée le samedi matin, ayec autant d'attention, suivant le témoignage de son confesseur, que si elle eût cru faire la dernière confession de sa vie. Les saignées redoublées et d'autres remèdes qu'on y joignit donnèrent néanmoins, deux jours après, une légère espérance de guérison, mais à la fin du quatrième jour, elle tomba dans un

1. Ces vents brûlants sont les passions. Belle métaphore, bien amenée par ce qui précède.

2. « Instinct secret qui nous avertit de ce qui doit arriver. » Pour bien démêler le sens de ce mot, le rapprocher des mots prévoyance, prévision, prescience, et déterminer les nuances qui séparent chacun de ces synonymes.

état si fâcheux, qu'on crut devoir profiter de quelque intervalle de connaissance pour lui faire recevoir les sacrements de l'Église. Elle en profita elle-même pour prier mon père de faire distribuer aux pauvres environ mille écus qui étaient dans son cabinet. Mon père, qui avait déjà prévenu ses désirs par une aumône à peu près égale, les suivit en y ajoutant encore cette somme : en sorte que, dans l'espace de sept jours, ils déposèrent entre les mains des pauvres un trésor que ma mère retrouva le septième dans le ciel 1. Depuis ce temps-là sa raison, toujours obscurcie, ne laissait entrevoir quelques rayons de lumière que lorsqu'on lui parlait de Dieu. Il semblait alors qu'elle se ranimât pour devenir capable d'attention, et son amour pour la religion lui faisait recouvrer une connaissance qui lui manquait sur tout le reste. Elle retombait aussitôt après dans une espèce de rêverie où son cæur, nourri dans une habitude de ferveur et d'oraison, mettait dans sa bouche les prières qui lui étaient les plus famélières, qu'elle ne cessait de répéter avec tant d'ardeur et de contention qu'on était obligé de la prier de renfermer dans son cæur ce que sa voix ne pouvait prononcer sans faire un effort qui avançait sa fin. Elle le promettait inutilement; son cœur, plus vivant que son esprit, pouvait bien produire encore les sentiments dont il était pénétré, mais il n'avait plus la force de les contenir. Ce fut dans cet état qu'elle s'endormit du sommeil des justes, pour aller jouir dans le ciel de celui qu'elle avait si ardemment aimé sur la terre, et dont son âme accablée et sa voix mourante ne pouvaient se lasser de répéter le nom.

D'AGUESSEAU.

6.

La nature brate.

La nature est le trône extérieur de la magnificencc divine. L'homme qui la contemple, qui l'étudie, s'élève par degrés au trồne intérieur de la Toute-Puissance ? Fait pour adorer le Créateur, il commande à toutes les créatures ; vassal 3 du ciel, roi de la terre, il l'ennoblit, la peuple et l'enrichit; il établit entre les êtres vivants l'ordre, l'harmonie; il embellit la nature même;

1. Allusion aux paroles de l'Évangile : « Amassez-vous des trésors qui ne craigneut ni l'incendie, ni la rouille, ni les voleurs. »

2. La Providence se manifeste dans la nature comme sur le trône de sa magnificence visible, et l'homme, en contemplant ce spectacle, s'élère par sa raison jusqu'à la contemplation spirituelle de sa majesté invisible. Antant la première métaphore présente une image grande et saisissable, autant celle de trône interieur offre de vague et d'obscurité.

3. Vassal. Mot emprunté au droit féodal : « Qui cst sous la dépendance de a

il la cultive, l'étend et la polit, en élague le chardon et la ronce, y multiplie le raisin et la rose.

Voyez ces plages désertes, ces tristes contrées où l'homme n'a jamais résidé, couvertes ou plutôt hérissées de bois épais et noirs dans toutes les parties élevées : des arbres sans écorce et sans cime, courbés, rompus, tombant de vélusté; d'autres, en plus grand nombre, gisant au pied des premiers, pour pourrir sur des monceaux déjà pourris, étouffent, ensevelissent les germes prêts à éclore. La nature, qui partout ailleurs brille par sa jeunesse, parait ici dans la décrépitude; la terre, surchargée par le poids, surmontée par les débris de ses productions, n'offre, au lieu d'une verdure florissante, qu'un espace encombré, traversé de vieux arbres chargés de plantes parasites 1, de lichens , d'agarics, fruits impurs de la corruption. Dans toutes les parties basses, des eaux mortes, croupissant faute d'être conduites et dirigées ; des terrains fangeux, qui, n'étant ni solides, ni liquides, sont inabordables, et demeurent également inutiles aux habitants de la terre et à ceux des eaux ; des marécages qui, couverts de plantes aquatiques et fétides, ne nourrissent que des insectes venimeux ?, et servent de repaire aux animaux immondes.

Entre ces marais infects qui occupent les lieux bas, et les forêts décrépites qui couvrent les terres élevées, s'étendent des espèces de landes, des savanes 3, qui n'ont rien de commun avec nos prairies : les mauvaises herbes y surmontent, y étouffent les bonnes ; ce n'est point ce gazon fin qui semble faire le duvet de la terre; ce n'est point cette pelouse émaillée qui annonce sa brillante fécondité : ce sont des végétaux agrestes, des herbes dures, épineuses, entrelacées les unes dans les autres, qui semblent moins tenir à la terre qu'elles ne tiennent entre elles, et qui, se desséchant et se repoussant successivement les unes sur les autres, forment une bourre grossière, épaisse de plusieurs pieds. Nulle route, nulle communication, nul vestige d'intelligence dans ces lieux sauvages. L'homme, obligé de suivre les sentiers de la bête féroce, s'il veut les parcourir, est contraint de veiller sans cesse pour éviter d'en devenir la proie; effrayé de leurs

1. Parasiles. «Qui vivent aux dépens d'autres plantes. » Les lichens se nourrissent sur l'écorce des arbres, les agarics aux dépens de la tige et des racines des plantes.

2. Famille de venin, d'où vénéneux, envenimer. Remarquer la différence entre vénéneur, qui contient du venin, plante vénéneuse, et venimeux, qui porte ou propage le venin, animal venimcux.

3. Voyez sur la signification de ce mot le morceau suivant, page 94.

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