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C'est donc une raison pour les maîtres et les élèves de s'attacher, dans l'étude des morceaux tirés de nos grands écrivains, à remarquer avec soin les extensions de sens des mots, les anomalies de construction des phrases, et, en général, toutes les formes d'idiotismes et de gallicismes, afin de se rendre compte des bons effets qu'ils produisent, des raisons qui les légitiment, et de savoir les employer et les imiter à propos.

Pour compléter ces observations sur les anomalies du langage qui échappent à la monotonie des prescriptions syntaxiques, nous appellerons encore l'attention sur trois figures qui résultent d'une forme spéciale amenée dans le mouvement et la construction de la phrase par le mouvement de la pensée elle-même. Leur emploi fréquent ne permet pas de les passer sous silence. Ce sont l'antithèse, l'apostrophe, la prosopopee.

L'antithèse ou opposition consiste dans le rapprochement de deux idées, et, par suite, de deux mots ou de deux phrases qui présentent un sens opposé. Plus l'opposition est énergiquement marquée dans les mots, plus l'effet de la figure est vif et puissant, pourvu toutefois

que le contraste présente un fondement réel, et que le rapprochement soit juste ; comme dans ce vers de Racine le fils, en parlant du soleil :

Astre toujours le méme, astre toujours nouveau.
Pauvres riches, ces biens que vous croyez les vôtres,
Combien l'illusion souvent les donne à d'autres !

DELILLE.

Il tourne au moindre vent, il tombe au moindre choc,
Aujourd'hui dans un casquc et demain dans un froc.

BOILEAU.

Cette contrée réunissait toutes les saisons dans le même instant , tous les climais dans le même lieu, des terrains contraires sur le même sol.

ROUSSEAU,

Quand cette figure est trop répétée, elle donne au style un ton recherché et prétentieux qui blesse le goût et fatigue l'esprit.

L'apostrophe, ainsi que l'indique son nom, consiste à adresser directement la parole aux personnes ou aux choses même inanimées, présentes ou absentes, au lieu d'en parler d'une manière indirecte.

La prosopopée consiste à les mettre elles-mêmes en scène et à les faire mouvoir, parler, agir comme si elles étaient réellement animées et présentes.

Exemples d'apostrophes :

Répondez, cieux et mers, et vous, terre, parlez!
Nuit brillante, dis-nous qui t'a donné tes voiles,
Quel bras peut vous suspendre, innombrables étoiles
O toi qui follement fais ton dieu du hasard,
Stupide spectateur des biens qui t'environnent,
Viens, etc.

L. RACINE. Majestueuses forêts, paisibles solitudes, qui, plus d'une fois, avez calmé mos passions, puissent les cris de la guerre ne troubler jamais vos résonnantes clairières.

BERNARDIN DE SAINT-PIERRE.
Exemples de prosopopée :

La voix de l'univers à ce Dieu me rappelle,
La terre le publie : « Est-ce moi, me dit-elle,
Est-ce moi qui produis mes riches ornements ?

L. RACINE.

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Il faut se garder de croire qu’une figure soit par elle-même une beauté ou une qualité. Les figures ne produisent un bon effet qu'autant qu'elles sont naturellement amenées par l'émotion de celui qui parle, et par le besoin et le mouvement de la pensée.

Il importe donc d'étudier, dans celles qui paraissent les plus heureuses, comment elles ont été amenées et préparées, et de chercher à se rendre compte de ce qui en fait le charme et le mérite.

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Tout à coup le bruit se répand que le Sauveur a vu le jour dans la Judée : il n'est point né dans la pourpre, mais dans l'asile de l'indigence; il n'a point été annoncé aux grands et aux superbes, mais les anges l'ont révélé aux petits et aux simples ; il n'a point réuni autour de son berceau les heureux du monde, mais les infortunés; et par ce premier acte de sa vie, il s'est déclaré de préférence le Dieu des misérables.

Nous voyons, depuis le commencement des siècles, les rois, les héros, les hommes éclatants, devenir les dieux des nations. Mais voici que le fils d'un charpentier, dans un petit coin de la Judée, est un modèle de douleur et de misère : il est flétri publiquement par un supplice; il choisit ses disciples dans les rangs les moins élevés de la société ; il ne prêche que sacrifices, que renoncement aux pompes du monde, au plaisir, au pouvoir; il

préfère l'esclave au maître, le pauyre au riche, le lépreux à l'homme sain; tout ce qui pleure, tout ce qui a des plaies, tout ce qui est abandonné du monde fait ses délices : la puissance, la fortune et le bonheur sont, au contraire, menacés par lui. Il renverse les notions communes de la morale 1; il établit des relations nouvelles entre les hommes, un nouveau droit des gens, une nouvelle foi publique : il élève ainsi sa divinité, triomphe de la religion des Césars?, s'assied sur le trône 3 et parvient à subjuguer la terre. Non, quand la voix du monde entier s'élèverait contre Jésus-Christ, quand toutes les lumières de la philosophie se réuniraient contre ses dogmes, jamais on ne nous persuadera qu'une religion fondée sur une pareille base soit une religion humaine. Celui qui a pu faire adorer une croix, celui qui a offert pour objet de culte aux hommes l'humanité souffrante, la vertu persécutée, celui-là, nous le jurons, ne saurait être qu'un Dieu.

Jésus-Christ apparaît au milieu des hommes, plein de grâce et de vérité; l'autorité et la douceur de sa parole entraînent. Il vient pour être le plus malheureux des mortels, et tous ses prodiges sont pour les misérables. « Ses miracles, dit Bossuet, tiennent plus de la bonté que de la puissance. » Pour inculquer ses préceptes, il choisit l'apologue ou la parabole, qui se grave aisément dans l'esprit des peuples. C'est en marchant dans les campagnes qu'il donne ses leçons. En voyant les fleurs d'un champ, il exhorte ses disciples à espérer dans la Providence, qui supporte les faibles plantes et nourrit les petits oiseaux; en apercevant les fruits de la terre, il instruit à juger l'homme par ses œuvres. On lui apporte un enfant, et il recommande l'innocence; se trouvant au milieu des bergers, il se donne à lui-même le titre de pasteur des ames, et se représente rapportant sur ses épaules la brebis égarée. Au printemps, il s'assied sur une montagne et tire des objets environnants de quoi instruire la foule assise à ses pieds. Du spectacle mème de cette foule pauvre et malheureuse, il fait naître ses beatitudes : « Bienheureux ceux qui pley

1. L'humilité, la chasteté, lạ charité, l'égalité, la fraternité, la justice, prêchées par Jésus-Christ, étaient en opposition directe avec les croyances et les pratiques journalières de la vie domestique, de la vie civile et des relations internationales du monde paien.

2. Les empereurs romains portaient le titre de Césars; ils étaient à la fois chefs de la religion et de l'Etat, grands pontifes et empereurs,

3. S'assied sur le tróne. Expression prise au figuré. Jésus-Christ et ses apôtres n'eurent d'autre royaume que le royaume spirituel, le pape n'est devenu que plus tard chef temporel d'un État. Subjuguer est pris dans le même sens : « mettre sous le joug spirituel de sa nouvelle doctrine. »

rent; bienheureux ceux qui ont faim et soif, car ils seront rassaşiés. » Ceux qui observent ces préceptes et ceux qui les méprisent sont comparés à deux hommes qui bâtissent deux maisons, l'une sur le roc, l'autre sur le sable mouvant : selon quelques interprètes, il montrait en parlant ainsi un hameau florissant sur une colline, et au bas de cette colline des cabanes détruites par une inondation. Quand il demande de l'eau à la femme de Samarie, il lui peint sa doctrine sous la belle image d'un source d'eau vive.

Son caractère était aimable, ouvert et tendre, sa charité sans bornes. L'Apôtre nous en donne une idée en deux mots : « Il allait faisant le bien, » Sa résignation 1 à la volonté de Dieu éclate dans tous les moments de sa vie. Il aimait, il connaissajt l'amitié : l'homme qu'il tira du tombeau , Lazare, était son ami; ce fut pour le plus grand sentiment de la vie qu'il fit son plus grand miracle. L'amour de la patrie trouva chez lui un modèle : « Jérusalem! Jérusalem! s'écriait-il, en pensant au jugement qui menaçait cette cité coupable, j'ai voulu rassembler tes enfants comme la poule rassemble ses poussins sous ses ailes; mais tu ne l'as pas voulu! » Du haut d'une colline, jetant les yeux sur cette ville condamnée pour ses crimes à une horrible destruction, il ne put retenir ses larmes : « Il vit la cité, dit l'Apôtre, et il pleura. » Sa tolérance ne fut pas moins remarquable, quand ses disciples le prièrent de faire descendre le feu sur un village de Samaritains qui lui avaient refusé l'hospitalité ? ; il répondit avec indignation : « Vous ne savez pas ce que vous me demandez.

Si le fils de l'homme était sorti du ciel avec toute sa force, il eût eu sans doute peu de peine à pratiquer tant de vertus, à supporter tant de maux; mais c'est ici la gloire du mystère : le Christ ressentait des douleurs; son cœur se brisait comme celui d'un homme. Il ne donna jamais aucun signe de colère que contre la dureté de l'âme et l'insensibilité. Il répétait éternellement : « Aimez-vous les uns les autres. » « Mon père, s'écriait-il sous le fer des bourreaux, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font. » Prèt à quitter ses disciples bien-aimés, il fondit tout à coup en larmes; il ressentit les terreurs du tombeau

1. Resignation. « Soumission à la volonté de Dieu, » vertu éminemment chrétienne. Remarquer les éléments du mot, appartenant à la famille de seing, signe; -signer, mettre une seconde fois son seing, son signe à une chose, y consentir de nouveau et toujours.

2. Remarquer cette famille de mots avec les deux formes de racine: hôte, hôtesse, hôtel, Hôtel-Dieu, hôtellerie, hôtelier ; · hospice, hospitalité, hospitalier, hôpital.

et les angoisses de la croix : une sueur de sang coula le long de ses joues divives, il se plaignit que son père l'avait abandonné. Lorsque l'ange lui présenta le calice, il dit : « O mon père! fais que ce calice passe loin de moi; cependant, si je dois le boire, que ta volonté soit faite! » Ce fut alors que ce mot, où respire la sublimité de la douleur, échappa à sa bouche : « Mon âme est triste jusqu'à la mort. » Ah! si la morale la plus pure et le cæur le plus tendre, si une vie passée à combattre l'erreur et à soulager les maux des hommes, sont les attributs de la divinité, qui peut nier celle de Jésus-Christ? Modèle de toutes vertus, l'amitié le voit endormi dans le sein de saint Jean, ou léguant sa mère à ce disciple; la charité l'admire dans le jugement de la femme adultère : partout la pitié le trouve bénissant les pleurs de l'infortune; dans son amour pour les erfants, son innocence et sa candeur se décèlent; la force de son âme brille au milieu des tourments de la croix, et son dernier soupir est un soupir de miséricorde.

CHATEAUBRLAND.

2.

Ce que Jésus-Christ a souikert pour les hommes.

« Vois, mortel, combien tu me dois :

J'ai quitté le sein de mon père;
Je me suis revêtu de toute ta misère",
J'en ai voulu subir les plus indignes lois.
Le ciel était fermé : tu n'y pouvais prétendre;
Pour t'en ouvrir la porte il m'a plu d'en descendre,
Sans que rien m'imposât cette nécessité;
Et, pour prendre une amère et douloureuse,
J'ai suivi seulement la contrainte amoureuse 2

De mon immense charité.
Mais je veux amour pour amour :

Je veux, mon fils, que tu contemples
Ce que je t'ai laissé de précieux exemples,
Comme autant de leçons pour souffrir à ton tour;
Que sous l'accablement des misères humaines,
L'esprit dans les ennuis et le corps dans les gènes,
Tu tiennes toujours l'æil sur ce que j'ai souffert ,
Et, que malgré l'horreur qu'en conçoit la nature,

1. Métaphore d'une grande énergie.

2. « Inspirée par l'amour, la tendresse. » Cette expression a perdu aujourd'hui la gravité qu'elle a dans ce vers.

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