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Grimpez, o blonde fourmilière 1!
C'est votre fète à vous, quand on cueille ce fruit;
C'est le jour du fou rire, et des chants et du bruit;

Venez ceints de pampre et de lierre.
Dansez, garçons joufflus, une grappe à la main,
A la cave, au pressoir ne manquez pas demain;

Suivez la vendange à la trace.

V. DE LAPRADE,

22. -- L'éducation des abeilles.

Je n'étais jamais plus content que lorsque, dans le jardin d'abeilles de Saint-Thomas?, je passais un beau jour à lire les vers de Virgile sur l'industrie et la police de ces républiques laborieuses que faisait prospérer l'une des tantes de ma mère, et dont mieux que Virgile encore elle avait observé les travaux et les mours; mieux que Virgile aussi elle m'en instruisait, en me faisant voir de mes yeux, dans les merveilles de leur instinct, des traits d'intelligence et de sagesse qui avaient échappé à ce divin poëte, et dont j'étais ravi. Peut-être dans l'amour de ma tante pour ses abeilles y avait-il quelque illusion, et l'intérêt qu'elle prenait à leurs jeunes essaims ressemblait beaucoup à celui d'une mère pour ses enfants; mais je dois dire aussi qu'elle semblait en être aimée autant qu'elle les aimait. Je croyais moimême les voir se pfaire à voler autour d'elle, la connaître, l'entendre, obéir à sa voix : elles n'avaient point d'aiguillon pour leur bienfaisante maîtresse 3; et lorsque, dans l'orage, elle les recueillait, les essuyait, les réchauffait de son haleine et dans ses mains, on eût dit qu'en se ranimant elles lui bourdonnaient doucement leur reconnaissance. Nul effroi dans la ruche quand leur amie la visitait, et si, en les voyant moins diligentes que de coutume, et malades ou languissantes, soit de fatigue ou de vieillesse, sa main, sur le sol de leur ruche, versait un peu de vin pour leur rendre la force et la santé, ce même doux murmure semblait lui rendre grâce. Elle avait entouré leur domaine d'arbres à fruits, et de ceux qui fleurissent dans la naissance du printemps ; elle y avait introduit et fait rouler sur un lit de cailloux un petit ruisseau d'eau limpide; et, sur les bords, le thym,

1. Image gracieuse et vraie malgré la hardiesse de la métaphore. 2. Nom du domaine du père de Marmontel.

Rapprocher de ce passage celui de M. de Lamartine dans le morceau ci-après,

page 82,

la lavande, la marjolaine, le serpolet', enfin les plantes dont la fleur avait le plus d'attraits pour elles, leur offraient les prémices : de la belle saison. Mais lorsque la montagne commençait à fleurir, et que ses aromates 3 répandaient leurs parfums, nos abeilles, ne daignant plus s'amuser au butin * de leur petit verger, allaient chercher au loin de plus amples richesses, et en les voyant revenir chargées d'étamines de diverses couleurs, comme de pourpre, d'azur et d'or, ma tante me nommait les fleurs dont c'était la dépouille.

Ce qui se passait sous mes yeux, ce que ma tante me racontait, ce que je lisais dans Virgile, m'inspirait pour ce petit peuple un intérêt si vif, que je m'oubliais avec lui, et ne m'en éloignais jamais sans un regret sensible. Depuis, et encore à présent, j'ai tant d'amour pour les abeilles, que sans douleur je ne puis penser au cruel usage où l'on est, dans certains pays, de les faire mourir en recueillant leur miel 5. Ah! quand la ruche en était pleine, chez nous c'était les soulager que d’en ôter le superflu ; mais nous leur en laissions abondamment pour se nourrir jusqu'à la floraison nouvelle, et l'on savait, sans en blesser aucune, enlever les rayons qui excédaient leur besoin.

MARMONTEL.

23. - Sympathles entre l'homme et les animaux 6.

surtout pour

Quand j'ai bien aimé et bien servi, selon mes forces, le bon Dieu et les hommes, je me sens une tendresse que je ne puis pas vaincre pour tout le reste de la création,

toutes ces créatures animées d'une autre espèce, qui vivent à côté de nous sur la terre, qui voient le même soleil, qui respirent le même air, qui boivent la même eau, qui sont formées de la même chair sous d'autres formes, et qui paraissent vraiment des membres moins parfaits, moins bien doués par notre père commun,

mais 1. Toutes ces plantes, qui appartiennent à la famille des labiées, se distinguent par l'abondance de leur suc et la suavité pénétrante de leur odeur.

2. « Les premiers dons, les premiers signes.» Prémices, même famille que premier, primauté, primitif, printemps (première saison), prince, principal, principe.

3. Le mot aromales est pris ici pour plantes odoriférantes; il signifie aussi les substances odoriférantes et même les odeurs.

4. Remarquer le verbe dérivé butiner, qui n'est plus guère employé qu'à propos des abeilles.

5. L'usage barbare et préjudiciable d'étouffer les abeilles par la fumée, pour prendre leurs rayons, disparaît de plus en plus.

6. Voir le morceau intitulé « Les amis de l'homme dans la solitude », où la même idée est développée. (1er vol., p. 160.)

enfin des membres de la grande famille du bon Dieu'. Je veux parler de ces animaux, de ces chiens si fidèles et si bons serviteurs, que pour des gages mille fois supérieurs ils ne quitteraient jamais le maître indigent à qui ils sont dévoués; de ces chèvres, de ces chevreaux, de ces brebis qui montent le soir jusque sur la crête de ce rocher pour me voir revenir de plus loin à la hutte, qui m'appellent comme s'ils comprenaient que leurs bêlements hâteront mon retour vers eux, qui s'élancent pour me faire fête aussitôt que j'ai traversé les champs cultivés et que j'entre dans les bruyères incultes où je leur permets de paître et de bondir en liberté; de ces oiseaux qui m'ont vu, tout petits, sans plumes, respecter leurs nids et émietter mon pain pour les couveuses à portée du bec 2; de ces mouches à miel à qui je laisse leur nourriture, l'hiver, et dont je ne prends un peu le miel que pour les malades. Si vous voyiez, quand nous sommes seuls, comme nous nous parlons, et comme nous nous comprenons de la voix et du regard ! Comme ces chèvres couchées à mes pieds plongent leurs regards profonds et pensifs dans les miens ! Comme ce chien est à la fois doux et sévère pour elles en les surveillant pendant mon absence, et en les jappant 3 sans leur faire de mal pour les empêcher de franchir le mur de l'enclos! Comme ces abeilles me caressent le visage et les mains de leurs pattes de velours sans jamais me piquer, quand je manie les essaims ou que je me couche le dimanche sur l'herbe de leur table , ainsi que nous voilà ! Comme ces lapins suivent le soir le chien qui les ramène à la hutte! Comme ces lézards frétillent gentiment jusque sur mes bras et mon cou, et lèvent leurs petites têtes vers mes yeux pour regarder si je me fâche quand ils mangent mon pain ! Si vous entendiez nos conversations le soir dans la hutte, quand le chien, les chevreaux et les brebis jouent amicalement entre eux et avec moi, comme pour nous désennuyer ensemble ! Si vous voyiez ces têtes confiantes appuyées à côté les unes des autres sur mes genoux, et ces yeux qui échangent tant de choses non dites, mais comprises, avec les miens ! Ah! je vous réponds, Monsieur, que vous ne pourriez pas m'en vouloir d'aimer aussi

1. Ce passage rappelle la tendresse que saint François d'Assise manifestait pour les êtres animés et inanimés de la création, parce qu'ils étaient comme lui sortis des mains de Dieu. Il leur adressait la parole, les appelant ses frères et ses seurs et leur prêtant la parole à leur tour.

2. Construction louche et vicieuse. Il faudrait « émietter mon pain à la portée du bec des couveuses. »

3. Japper ne s'emploie d'ordinaire que dans le sens intransitif, et ne peut avoir de complément direct.

ces pauvres bêtes. Est-ce que Dieu ne permet pas que nous l'aimions, Monsieur ? Est-ce qu'il y a plus loin de mes chèvres à moi que de moi au bon Dieu ?

LAMARTINE.

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Dès le premier moment, le séjour de la Maisonnette1 me plut. Placée à mi-côte, elle avait vue sur la petite ville de Meulan avec ses deux églises, l'une rendue au culte, l'autre un peu ruinée et changée en magasin; à droite de la ville, les regards tombaient sur l'île Belle, toute en vertes prairies et entourée de grands peupliers; en face, sur le vieux pont de Meulan, et au delà du pont, sur la vaste et fertile vallée de la Seine. La maison, point trop petite, était modeste et modestement arrangée; des deux côtés, en sortant de la salle à manger, de grands arbres et des massifs d'arbustes, sur les derrières et au-dessus de la maison, un jardin planté sans art, mais coupé par des allées montantes ? le long du coteau et bordées de Neurs. Au haut du jardin, un petit pavillon, bon pour lire seul ou pour causer à deux. Au delà de l'enceinte, toujours en montant, des bois, des champs, d'autres maisons de campagne, d'autres jardins dispersés sur un terrain inégal 3. J'étais là avec ma femme et mon fils qui venait d'avoir cinq ans. Mes amis venaient me voir. Il n'y avait, dans tout ce qui m'entourait, rien de beau ni de rare : c'était la nature avec ses plus simples ornements, et j'y menais la vie de famille avec ses plus paisibles douceurs. Mais rien ne me manquait, ni l'espace, ni la verdure, ni l'affection, ni la conversation, ni la liberté, ni le travail, ni même la nécessité du travail, aiguillon et frein dont la mollesse et la mobilité humaines ont si souvent besoin. J'étais heureux. Quand l'âme est sereine, le cæur plein et l'esprit actif, les situations les plus diverses ont toutes leur charme et admettent toutes le bonheur.

Guizor.

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Quant au jardin en lui-même, il n'en a guère que le nom. Huit carrés de légumes coupés à angles droits, bordés d'arbres frui

1. Nom d'une maison de campagne habitée plusieurs années par l'auteur dans le département de Seine-et-Oise.

2. La rigueur grammaticale exigerait montant.

3. Remarquer comment toutes ces phrases elliptiques donnent au style plus do précision et de rapidité.

tiers et séparés par des allées d'herbes fourragères et de sable jaune; à l'extrémité de ces allées, au nord , huit troncs tortueux de vieilles charmilles' qui forment un ténébreux berceau sur un banc de bois ; un autre berceau plus petit au fond du jardin, tressé en vignes grimpantes de Judée sous deux cerisiers : voilà tout. J'oubliais, non pas la source murmurante, non pas même le puits aux pierres verdâtres et humides : il n'y a pas une goutte d'eau sur toute cette terre; mais j'oubliais un petit réservoir creusé par mon père dans le rocher pour recueillir les ondées de pluie; et autour de cette eau verte et stagnante douze sycomores et quelques platanes, qui couvrent d'un peu d'ombre un coin du jardin derrière des murs, et qui sément de leurs larges feuilles jaunies par l'été la nappe huileuse du bassin. Oui, voilà bien tout. Et c'est là pourtant ce qui a suffi pendant tant d'années à la jouissance, à la joie, à la rêverie, aux doux loisirs et au travail d'un père, d'une mère et de huit enfants !

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Heureux qui possède en ce monde
Un joli bois dans un vallon,
Tout auprès, petit pavillon,
Petite source assez féconde :
De ce bois le ciel m'a fait don.
Quand sa feuille s'enfle et veut naitre”,
J'assiste à ses progrès nouveaux,
Mon cil est là sur ces rameaux
Qui l'attend et la voit paraître ;
L'été, je lui dois mes berceaux,
La plus douce odeur en automne,
Un abri contre l'aquilon,
Quand je vais lisant Fénelon;
Et l'hiver chaque arbre me donne,
Utile en toutes les saisons,
Lorsque sous le toit des maisons
Un réseau d'argent toujours brille 3,
Et l'éclat dont mon feu pétille,

1, Charmilles. Arbre forestier et d'ornement, très-employé pour les allées et les berceaux, à cause de sa facilité à être guidé par la taille. Diminutif du primitif charmes.

2. Pour le bourgeon qui renferme la feuille.
3. Périphrase embarrassée pour peindre l'aspect des toits en hiver.

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