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laisse point emporter à son feu 1; il sait réprimer ses mouvements: non-seulement il fléchit sous la main de celui qui le guide, mais il semble consulter ses désirs ; et, obéissant toujours aux impressions qu'il en reçoit, il se précipite, se modère ou s'arrête, et n'agit que pour y satisfaire. C'est une créature qui renonce à son être ? pour n'exister que par la volonté d'un autre, qui sait même la prévenir, qui, par la promptitude et la précision de ses mouvements, l'exprime et l'exécute; qui sent autant qu'on le désire, et ne rend qu'autant qu'on le veut; qui, se livrant sans réserve, ne se refuse à rien, sert de toutes ses forces, s'excède, et même meurt pour mieux obéir.

Le cheval est de tous les animaux celui qui, avec une grande taille, a le plus de proportion et d'élégance dans les parties de son corps : car, en lui comparant les animaux qui sont immédiatement au-dessus et au-dessous, on verra que l'âne est mal fait, que le lion a la tête trop grosse, que le beuf a les jambes trop minces et trop courtes pour la grosseur de son corps, que le chameau est difforme, et que les plus gros animaux, le rhinocéros et l'éléphant, ne sont, pour ainsi dire, que des masses informes. Le grand allongement des mâchoires est la principale cause de la différence entre la tête des quadrupèdes et celle de l'homme : c'est aussi le caractère le plus ignoble de tous; cependant, quoique les mâchoires du cheval soient fort allongées, il n'a pas comme l'åne un air d'imbécillité, ou de stupidité comme le bæuf. La régularité des proportions de sa tête lui donne, au contraire, un air de légèreté qui est bien soutenu par la beauté de son encolure. Le cheval semble vouloir se mettre au-dessus de son état de quadrupède en élevant sa tête : dans cette noble attitude, il regarde l'homme face à face. Ses yeux sont vifs et bien ouverts, ses oreilles sont bien faites et d'une juste grandeur, sans être courtes comme celles du taureau ou trop longues comme celles de l'âne; sa crinière accompagne bien sa tête, orne son cou et lui donne un air de force et de fierté; sa queue traînante et touffue couvre et termine avantageusement l'extrémité de son corps; mais l'attitude de la tête et du cou contribue plus que celle de toutes les autres parties du corps à donner au cheval un noble maintien.

BUFFON. 1. Son feu. Pour « son ardeur ; n métaphore devenue d'un usage général.

2. Renonce à son élre. Expression énergique pour signifier que le cheval se dépouille de son caractère et de sa volonté pour obéir à la volonté de son cavalier. Elle rappelle la fiction des centaures qui identifiait dans un seul être le cavalier et

le cheval.

11€ PARTIE.

2

18. - L'ane.

L'âne est de son naturel aussi humble, aussi patient, aussi tranquille, que le cheval est fier, ardent, impétueux 1; il souffre avec constance, et peut-être avec courage, les châtiments et les coups ; il est sobre, et surla quantité et sur la qualité de la nourriture; il se contente des herbes les plus dures, les plus désagréables, que le cheval et les autres animaux lui laissent et dédaignent; il est fort délicat sur l’eau, il ne veut boire que de la plus claire et aux ruisseaux qui lui sont connus ; il boit aussi sobrement qu'il mange, et n'enfonce point du tout son nez dans l'eau, par la peur que lui fait, dit-on, l'ombre de ses oreilles. Comme l'on ne prend pas la peine de l’étriller, il se roule souvent sur le gazon, sur les chardons, sur la fougère; sans se soucier beaucoup de ce qu'on lui fait porter, il se couche pour se rouler toutes les fois qu'il le peut, et semble par là reprocher à son maître le peu de soin qu'on prend de lui, car il ne se vautre pas comme le cheval dans la fange et dans l'eau ; il craint même de se mouiller les pieds, et se détourne pour éviter la boue : aussi a-t-il la jambe plus sèche et plus nette que le cheval; il est susceptible d'éducation, et l'on en a vu d'assez bien dressés pour faire curiosité de spectacle.

Dans sa première jeunesse il est gai et même assez joli; il a de la légèreté et de la gentillesse ; mais il la perd bientôt, soit par l'âge, soit par les mauvais traitements, et il devient lent, indocile et têtu ?... Il s'attache cependant à son maitre, quoiqu'il en soit ordinairement maltraité ; il le sent de loin et le distingue de tous les autres hommes ; il reconnaît aussi les lieux qu'il a coutume d'habiter, les chemins qu'il a fréquentés ; il a les yeux bons, l'odorat admirable, l'oreille excellente, ce qui a encore contribué à le faire mettre au nombre des animaux timides, qui ont tous, à ce qu'on prétend, l'ouïe très-fine et les oreilles longues ; lorsqu'on le surcharge, il le marque en inclinant la tête et en baissant les oreilles ; lorsqu'on le tourmente trop, il ouvre la bouche et retire les lèvres d'une manière très-désagréable, ce qui lui donne l'air moqueur et dérisoire ? ; si on lui couvre les yeux, il reste immobile ; et lorsqu'il est couché sur le côté, si on lui place la tête de manière que l'oeil soit appuyé sur la terre, et qu'on couvre l'autre vil avec une pierre ou un morceau de bois, il restera dans cette situation sans faire aucun mouvement et sans se secouer pour se relever ; il marche, il trotte et il galope comme le cheval; mais tous ses mouvements sont petits et beaucoup plus lents ; quoiqu'il puisse d'abord courir avec assez de vitesse, il ne peut fournir qu'une petite carrière pendant un petit espace de temps, et, quelque allure qu'il prenne, si on le presse, il est bientôt rendu.

1. S'exercer à découvrir les nuances qui caractérisent ces adjectifs en les comparant les uns aux autres; même étude sur les épithètes lent, indocile, têtu, employées plus bas.

2. Derisoire. Ce mot ne s'emploie d'ordinaire qu'avec des noms de chose : une proposition dérisoire, une offre dérisoire; on dirait plutôt aujourd'hui railleur, sardonique. – Il en est de même de méritoire, accessoire, péremptoire, d'où l'on peut déduire la valeur de cette désinence oire,

BUFFON.

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Le chien, indépendamment de la beauté de sa forme, de la vivacité, de la force, de la légèreté, a par excellence toutes les qualités intérieures qui peuvent lui attirer les regards de l'homme. Un naturel ardent, colère, même féroce et sanguinaire?, rend le chien sauvage redoutable à tous les animaux, et cède, dans le chien domestique, aux sentiments les plus doux, au plaisir de s'attacher et au désir de plaire; il vient en rampant mettre aux pieds de son maître son courage, sa force, ses talents; il attend ses ordres pour en faire usage ; il le consulte, il l'interroge, le supplie; un coup d'oeil suffit, il entend les signes de sa volonté. Sans avoir, comme l'homme, la lumière de la pensée, il a toute la chaleur du sentiment; il a de plus que lui la fidélité, la constance dans ses affections : nulle ambition, nul intérêt, nul désir de vengeance ?, nulle crainte que celle de déplaire; il est tout zèle, tout ardeur et tout obéissance. Plus sensible au souvenir des bienfaits qu'à celui des outrages, il ne se rebute pas par les mauvais traitements; il les subit, les oublie ou ne s'en souvient que pour s'attacher davantage : loin de s'irriter ou de fuir, il s'expose de lui-même à de nouvelles épreuves; il lèche cette main, instrument de douleur, qui vient de le frapper; il ne lui oppose que la plainte, et la désarme enfin par la patience et la soumission.

L'on peut dire que le chien est le seul animal dont la fidélité soit à l'épreuve ; le seul qui connaisse toujours son maître et les amis de la maison ; le seul qui, lorsqu'il arrive un inconnu, s'en aperçoive ; le seul qui entende son nom, et qui reconnaisse la

1. Faire sur ces épithètes le travail de synonymie indiqué précédemment.

2. Remarquer l'ellipse du verbe qui donne phrase plus de concision et de rapidité. Remarquer aussi l'énergie du tour suivant :. il est tout zèle, etc. » Rapprocher ce beau portrait du morceau intitulé : L'accueil du chien, 1er volume,

page 155.

voix domestique ; le seul qui, lorsqu'il a perdu son maitre et qu'il ne peut le retrouver, l'appelle par ses gémissements ; le seul qui, dans un voyage long qu'il n'aura fait qu'une fois, se souvienne du chemin et retrouve la route; le seul enfin dont les talents naturels soient évidents et l'éducation toujours heureuse 1.

BUFFON.

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Le jour baisse; les pins, qu'un vent tiède balance,
Du couchant sur nos fronts versent les reflets d'or;
Le vallon se recueille et le champ fait silence :
Dans le pré cependant les faneurs sont encor.
Les laboureurs lassés, remontant à la ferme,
Ramènent les grands beufs au pesant attirail;
Chacun songe au repos, chacun rentre et s'enfermo :
Les faneurs dans le pré sont encore au travail.
Les voyez-vous là-bas, au bord de la rivière,
Marcher à pas égaux, d'un rhythme cadence ?
Ils mettent à profit ce reste de lumière
Pour finir le travail dès l'aube commencé.
Sous le soleil de feu, sans trêve ni relâche,
Ils ont coupé les foins au village attendus;
Ils ne partiront pas sans achever leur tåche,
Ils veulent qu'à la nuit tous leurs prés soient tondus 3.
De la rapide faux l'éclair par instants brille :
A travers la distance il éblouit nos yeux ;
Par instants, une voix d'homme ou de jeune fille
Arrive à notre oreille en sons clairs et joyeux.
Dans le calme du soir, il fait bon de l'entendre;
Il fait bon d'aspirer, dans un air frais et doux,
Ces odeurs de gazon, ces parfums d'herbe tendre
Qui du talus des prés s'élèvent jusqu'à nous.

1

1. Remarquer combien la répétition du mot seul donne un mouvement heureux à cette longue phrase dont elle forme en quelque sorte le lien.

2. Se recueille. Le soir, le bruit et le mouvement cessent dans le vallon, qui parait ressembler alors à l'homme qui rentre en lui-même (se recueille) pour mé. diter, et reste immobile et silencieux.

3. Tondus. Métaphore risquée. Par suite de la liaison d'idées que l'usage attache à cette expression, appliquée d'ordinaire aux animaux et aux hommes, son emploi éveillerait ici une image peu gracieuse, si la circonstance où elle est employée n'en expliquait la familiarité dans la bouche des faneurs.

Le jour s'efface au loin, ses lueurs étouffées
Meurent sur les hauteurs, s'éteignent sur les eaux;
Et chaque vent qui passe apporte par bouffées
L'enivrante senteur des herbes en monceaux.

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Hier' on cueillait à l'arbre une dernière pêche;
Et ce matin voici, dans l'aube épaisse et fraîche,
L'automne qui blanchit sur les coteaux voisins.
Un fin givre a ridé la pourpre des raisins.
Là-bas, voyez-vous poindre, au bas de la montéo,
Les ceps aux feuilles d'or dans la brume argentée?
L'horizon s'éclaircit en de vagues rougeurs,
Et le soleil levant conduit les vendangeurs.
Avec des cris joyeux ils entrent dans la vigne;
Chacun, dans le sillon que le maître désigne,
Serpe en main, sous le cep a posé son panier.
Honte à qui reste en route et finit le dernier !
Les rires, les clameurs stimulent sa paresse.
Aussi, comme chacun dans sa gaîté se presse !
Presque au milieu du champ, déjà brille là-bas
Plus d'un rouge corset entre les échalas.
Voici qu'un lièvre part : on a vu ses oreilles.
La grive au cri perçant fuit et rase les treilles.
Malgré les rires fous, les chants à pleine voix,
Tout panier s'est déjà vidé plus d'une fois,
Et bien des chars ployant sous l'heureuse vendange,
Escortés des enfants, sont partis pour la

grange.
Au pas lent des taureaux les voilà revenus,
Rapportant tout l'essaim des marmots aux pieds nus.
On descend, et la troupe à grand bruit s'éparpille,
Va des chars aux paniers, revient, saute et grappille ?,
Près des ceps oubliés se livre des combats.
Qu'il est doux de les voir, si vifs dans leurs ébats,
Préludant par des pleurs à de folles risées,
Tout empourprés du jus des grappes

écrasées!
Fêtez les raisins mûrs ! venez de toutes parts,

Enfants ! sur les tonneaux qui sonnent dans les chars 1. “ Hjer » est ici d'une seule syllabe, par licence poétique.

2. Grappiller. C'est passer dans une vigne pour recueillir les grappes qui ont Schappé aux vendangeurs. Les grappilleurs suivent la vendange comme les gla

neurs la moisson,

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