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tants. Une espèce de sauvage presque nu, pâle et miné par la fièvre, garde ces tristes chaumières comme les spectres qui, dans nos histoires gothiques 1, défendent l'entrée des châteaux abandonnés. Enfin l'on dirait qu'aucune nation n'a osé succéder aux maîtres du monde dans leur terre natale, et que ces champs sont tels que les a laissés le soc de Cincinnatus ou la dernière charrue romaine.

C'est du milieu de ce terrain inculte que domine et qu'attriste encore un monument appelé par la voix populaire le Tombeau de Néron, que s'élève la grande ombre de la ville éternelle. Déchue de sa puissance terrestre, elle semble, dans son orgueil, avoir voulu s'isoler : elle s'est séparée des autres cités de la terre, et, comme une reine tombée du trône, elle a noblement caché ses malheurs dans la solitude.

Il me serait impossible de vous dire ce qu'on éprouve lorsque Rome vous apparaît tout à coup, et qu'elle a l'air de se lever pour vous de la tombe où elle était couchée. La multitude des souvenirs, l'abondance des sentiments, vous oppressent; votre âme est bouleversée à l'aspect de cette Rome qui a recueilli deux fois la succession du monde, comme héritière de Saturne et de Jacob.

CHATEAUBRIAND.

8. — Aspect de Jérusalem et de la Judée. Entre la vallée du Jourdain et les plaines de l'Idumée s'étend une chaîne de montagnes qui commence aux champs fertiles de la Galilée et va se perdre dans les sables de l’Yémen 2. Au centre de ces montagnes se trouve un bassin aride, fermé de toutes parts par des sommets jaunes et rocailleux; ces sommets ne s'entr'ouvrent qu'au levant, pour laisser voir les gouffres de la mer Morte et les montagnes lointaines de l'Arabie. Au milieu de ce paysage de pierres, sur un terrain inégal et penchant, dans l'enceinte d'un mur jadis ébranlé sous les coups du bélier 3, et fortifié par des

1. Histoires gothiques. « Vieilles histoires. » Les Goths étaient des peuples germaniques qui ont ravagé ou asservi une partie de l'Europe dans le ve siècle de notre ère. Ils y ont laissé tant de traces de leur passage qu'on a compris souvent sous la désignation de gothique tout ce qui appartient aux âges reculés de notre histoire sans aucun rapport avec les Goths. Ce mot signifie donc ancien, antique ; en mauvaise part et par extension, vieux, usé, de mauvais goût.

2. Le Jourdain prend sa source dans le Liban, traverse la Palestine et se jette dans la mer intérieure qu'on appelle mer Morte ou lac Asphaltite. L'Idumće était située au sud-ouest, la Galilée, une des grandes divisions de la Palestine, au nord, l'Yémen, partie fertile de l'Arabie, s'étendait à l'est.

3. Bélier. Machine de guerre, présentant la forme d'une tête de bélier, dont les anciens se servaient pour ébranler les murailles.

tours qui tombent, on aperçoit de vastes débris; des cyprès épars, des buissons d'aloès et de nopals 4, quelques masures arabes, pareilles à des sépulcres blanchis, recouvrent cet amas de ruines: c'est la triste Jérusalem.

Au premier aspect de cette région désolée, un grand ennui saisit le cæur. Mais lorsque, passant de solitude en solitude, l'espace s'étend sans bornes devant vous, peu à peu l'ennui se dissipe ; le voyageur éprouve une terreur secrète qui , loin d'abaisser l'âme, donne du courage et élève le génie. Des aspects extraordinaires décèlent de toutes parts une terre travaillée par des miracles : le soleil brûlant, l'aigle impétueux, l'humble hysope, le cèdre superbe, le figuier stérile, toute la poésie, tous les tableaux de l'Écriture sont là. Chaque nom renferme un mystère, chaque grotte déclare l'avenir, chaque sommet retentit des accents d'un prophète. Dieu même a parlé sur ces bords : les torrents desséchés, les rochers fendus, les tombeaux entr'ouverts attestent le prodige; le désert paraît encore muet de terreur, et l'on dirait qu'il n'a osé mpre le silence depuis qu'il a entendu la voix de l'Éternel.

CRATEAUBRIAND.

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Tout se fait à propos dans les animaux; mais tout se fait peutêtre encore plus à propos dans les plantes. Leurs fleurs tendres et délicates, et durant l'hiver enveloppées comme dans un petit coton, se déploient dans la saison la plus bénigne ; les feuilles les environnent comme pour les garder; elles se tournent en fruits dans leur saison, et ces fruits servent d’enveloppes aux grains d'où doivent sortir de nouvelles plantes. Chaque arbre porte des semences propres à engendrer son semblable, en sorte que d'un orme il vient toujours un orme, et d'un chêne toujours un chêne. La nature agit en cela comme sûre de son effet. Ces semences, tant qu'elles sont vertes et crues 3, demeurent attachées à l'arbre pour prendre leur maturité; elle se détachent d'elles-mêmes quand elles sont mûres; elles tombent au pied de leurs arbres,

1. L'aloès est une plante grasse qui donne un suc amer utilisé en médecine; le nopal est une plante épineuse de l'espèce des cactus, sur laquelle on élère la cochenille.

2. Hysope. Petite plante aromatique de la famille des labiées.

3. Crues. Ce mot qui désigue d'ordinaire ce qui n'est pas cuit, ce qui est dans son état naturel, se rapproche ici de ce dernier sens et signifie « qui végète, dont la végétation ne s'est pas arrêtée. »

et les feuilles tombent dessus. Les pluies viennent; les feuilles pourrissent et se mêlent avec la terre, qui, ramollie par les eaux, ouvre son sein aux semences que la chaleur du soleil, jointe à l'humidité, fera germer en son temps. Certains arbres, comme les ormeaux et une infinité d'autres, renferment leurs semences dans des matières légères que le vent emporte; la race s'étend bien loin par ce moyen et peuple les montagnes voisines.

BOSSUET.

10. Une génération de végétanx enfermée en petit dans un seul

germe.

Lorsqu'on examine au milieu de l'hiver le germe de l'oignon d'une tulipe avec une simple loupe ou verre convexe, ou même seulement avec les yeux, on découvre fort aisément dans ce germe les feuilles qui doivent devenir vertes, celles qui doivent composer la fleur ou la tulipe, cette petite partie triangulaire qui enferme la graine, et les six petites colonnes qui l'environnent dans le fond de la tulipe. Ainsi on ne peut douter que le germe d'un oignon de tulipe ne renferme une tulipe tout entière.

Il est raisonnable de croire la même chose du germe d'un grain de moutarde, de celui d'un pepin de pomme, et généralement de toute sorte d'arbres et de plantes, quoique cela ne se puisse pas voir avec les yeux, ni même avec le microscope ; et l'on peut dire avec quelque assurance que tous les arbres sont en petit dans le germe de leur semence.

Il ne paraît pas même déraisonnable de penser qu'il y a des arbres infinis 1 dans un seul germe, puisqu'il ne contient pas seulement l'arbre dont il est la semence, mais aussi un très-grand nombre d'autres semences, qui peuvent toutes renfermer dans elles-mêmes de nouveaux arbres et de nouvelles semences d'arbres; lesquelles conserveront peut-être encore, dans une petitesse incompréhensible, d'autres arbres et d'autres semences aussi fécondes que les premières, et ainsi à l'infini. De sorte que, selon cette pensée, qui ne peut paraître impertinente a et bizarre qu'à ceux qui mesurent les merveilles de la puissance infinie de Dieu avec les idées de leurs sens et de leur imagination, on pourrait 1. Infinis. D'un nombre infini.

2. Ce mot est employé ici non dans l'acception ordinaire que l'usage a fait prévaloir, mais dans le sens primitif qui résulte des éléments dont il est formé. Une proposition, une pensée impertinente, est une pensée ou une proposition qui n'est pas liée à ce qui précède, par conséquent qui manque de déduction, de justesse, de sens. Remarquer la double préfixe im-per ajoutée au radical tenir, dont la racine prend ici la forme tin.

dire que dans un seul pepin de pomme il y aurait des pommiers, des pommes et des semences de pommiers pour des siècles infinis ou presque infinis.

MALEBRANCHE,

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Ainsi qu'adroits chasseurs, architectes savants,
Contre leurs ennemis, les frimas et les vents,
Avec combien d'adresse, instruits par la nature,
Les oiseaux de leurs nids combinent la structure !
Chaque race choisit et la forme et le lieu ;
L'une en ces longs canaux où pétille le feu”,
Sous nos toits, sous nos murs, hospitaliers pour elle,
Construit de ses enfants la demeure nouvelle.
L'un au chêne orgueilleux, l'autre à l'humble arbrisseau,
De ses jeunes enfants confia le berceau;
Là, des æufs maternels nouvellement éclose,
Sur le plus doux coton la famille repose ;
Et la laine et le crin, assemblés avec art,
De leur tissu serré leur forment un rempart
Dont le tour régulier, l'exacte symétrie
Défirait le compas de la géométrie.
Par un soin prévoyant d'autres placent leurs nids
Au lieu le plus propice à nourrir leurs petits;
Ici l'amour craintif les cache sous la terre ?;
Là, de leurs ennemis pour éviter la guerre,
Les suspend aux rameaux mollement balancés 3,
Et dans ce doux hamac les enfants sont bercés ;
Quelques-uns ont leur toit, leur auvent, leur issue",
Qui de leurs ennemis ne peut être aperçue :
Chacun a son instinct inspiré par l'amour.
Voyez, de ses enfants préparant le séjour
En architecte adroit, mais en père timide,
Cet oiseau leur construire une humble pyramide ®,

1. Périphrase traînante et peu juste pour désigner les cheminées.
2. Le troglodyte, le plus petit des oiseaux de France.
3. Une espèce de mésange et la fauvette des marais.

4. Le loriot, qui suspend son nid avec tant d'art à l'enfourchement des branches horizontales des chênes.

5. Les troupiales d'Amérique, passereaux ainsi nommés parce qu'ils vivent en troupes.

Mille fois préférable à celles de l'orgueil .
Son air mystérieux d'abord étonne l'ail;
Introduit par la porte au sein du vestibule,
L'oiseau monte et descend dans une autre cellule,
Où, cachés et bravant les piéges, les saisons,
Reposent mollement ses tendres nourrissons.
Ainsi nos toits, nos murs, les forêts, les charmilles,
Tout a ses constructeurs, ses berceaux, ses familles.

DELILLE.

12.

Merveilleuse appropriation des oeufs aux besoins des petits

qui en éclosent. Que la Providence est admirable d'avoir enfermé, par exemple, dans les œufs dont éclosent les poulets, tout ce qu'il leur faut pour les faire croître et même pour les nourrir les premiers jours qu'ils sont éclos! car, comme ils ne savent point encore manger et qu'ils laissent retomber ce qu'ils becquètent, le jaune de l’æuf dont il n'y a pas la moitié de consommé, et qui reste dans leur estomac, les nourrit et les fortifie. Mais cette même Providence paraît encore plus dans les eufs négligés que les insectes répandent partout. Il faut que la poule couve elle-même ses eufs, ou que l'industrie des hommes vienne au secours; mais sans que les eufs des insectes soient couvés, ils ne laissent pas que d’éclore fort heureusement. Le soleil, par sa chaleur, les anime, pour ainsi dire, à dévorer leur nourriture dans le même temps qu'il leur en prépare de nouvelle ; et dès que les vers ont rompu leur prison, ils se trouvent dans l'abondance, au milieu de jeunes bourgeons ou de feuilles tendres proportionnées à leur besoin. L'insecte dont ils tirent leur naissance a eu soin de les placer dans un endroit propre pour eux, et a laissé le reste à l'ordre plus général de la Providence. Tel pond ses eufs sous une feuille repliée et attachée à la branche de peur qu'elle ne tombe en hiver; un autre les colle en lieu sûr proche de leur nourriture; la demoiselle les va cacher dans le sable et à couvert de la pluie; la plupart les répandent dans les eaux.

MALEBRANCHE.

13. - La maison de campagne et les plaisirs champetres. Je n'irais pas me bâtir une ville en campagne, et mettre au 4. Celles de l'orgueil. Métonymie, pour « que l'orgueil a fait élever. » Rapprochement peu naturel avec les pyramides d'Égypte. 2. Bien qu'on dise toujours en ville, on ne dit plus en ce sens en campagne,

mais à la campagne.

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