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A fendre avec la bêche un sol dur; å semer
L’orge qu’un court été pressera de germer;
A faucher mon pré mûr pour ma blonde génisse;
A délier la gerbe afin qu'elle jaunisse;
A faire à chaque plante, à son heure, pleuvoir
En insensible ondée un pesant arrosoir;
Car de l'homme à la fois cette terre réclame
La sueur de son front et la sueur de l'âme 1.
Le soir, quand chaque couple est rentré du trayạil,
Quand le berger rassemble et compte son bétail,
Mon bréviaire à la main, je vais de porte en porte,
Au hasard et sans but, comme le pied me porte;
M'arrêtant plus ou moins, un peu sur chaque seuil;
A la femme, aux enfants, disant un mot d'accueil;
Partout portant un peu de baume à la souffrance,
Aux corps quelque remède, aux âmes l'espérance,
Un secret au malade, aux partants un adieu,
Un sourire à chacun, à tous un mot de Dieu.

LAMARTINE.

4.- Une Promenade de Fénelon.

Un jour loin de la ville ayant longtemps erré,
Il 2 arrive aux confins d'un hameau retiré,
Et sous un toit de chaume, indigente demeure,
La pitié le conduit : une famille y pleure.
Il entre; et, sur-le-champ, faisant place au respect,
La douleur un moment se tait à son aspect.
O ciel ! c'est Monseigneur!... On se lève, on s'empresse;
Il voit avec plaisir éclater leur tendresse.
« Qu'avez-vous, mes enfants ? D'où nait votre chagrin?
Ne puis-je le calmer? Versez-le dans mon sein,
Je n'abuserai point de votre confiance. »
On s'enhardit alors, et la mère commence ;
« Pardonnez, Monseigneur, mais vous n'y pouvez rien;
Ce que nous regrettons, c'était tout notre bien;
Nous n'avions qu'une vache! Hélas ! elle est perdue :
Depuis trois jours entiers, nous ne l'avons point vue;
Notre pauvre Brunon! nous l'attendons en vain!...
Les loups l'auront mangée, et nous mourrons de faim.

1. Antithèse et métaphore, pour « le travail de son corps et celui de son intelligence. )

2. Fénelon, qui était alors arehevêque de Cambrai.

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Peut-il être un malheur au nôtre comparable ?

Le malheur, mes amis, est-il irréparable?
Dit le prélat; et moi ne puis-je vous offrir,
Touché de vos regrets, de quoi les adoucir ?
En place de Brunon si j'en trouvais une autre ?

L'aimerions-nous autant que nous aimions la nôtre?
Pour oublier Brunon, il faudra bien du temps!
Eh! comment l'oublier, ni nous, ni nos enfants 1 !
Nous serions bien ingrats!... C'était notre nourrice!
Nous l'avions achetée étant encore génisse!
Accoutumée à nous, elle nous entendait,
Et même à sa manière elle nous répondait;
Son poil était si beau ! d'une couleur si noire !
Trois marques seulement, plus blanches que l'ivoire,
Ornaient son large front et ses pieds de devant.
Avec mon petit Claude elle jouait souvent;
Il montait sur son dos; elle le laissait faire !
Je riais... A présent nous pleurons, au contraire !
Non, Monseigneur, jamais, il n'y faut pas penser,
Une autre ne pourra chez nous la remplacer. »
Fénelon écoutait cette plainte naïve;
Mais, pendant l'entretien, bientôt le soir arrive :
Quand on est occupé de sujets importants,
On ne s'aperçoit pas de la fuite du temps.
Il promet, en partant, de revoir la famille.
« Ah ! Monseigneur, lui dit la plus petite fille,
Si vous vouliez pour nous la demander à Dieu,
Nous la retrouverions. Ne pleurez plus. Adieu. >>
Il reprend son chemin, il reprend ses pensées,
Achève en son esprit des pages commencées ;
Il marche; mais déjà l'ombre croît, le jour fuit;
Ce reste de clarté qui devance la nuit
Guide encore ses pas à travers les prairies,
Et le calme du soir nourrit ses rêveries.
Tout à coup à ses yeux un objet s'est montré;
Il regarde... il croit voir... il distingue... en un pré,
Seule, errante, et sans guide, une vache... c'est cello

1. Construction embarrassée. La syntaxe semblerait plutôt demander et nous et nos enfants.

Dont on lui fit tantôt un portrait si fidèle ;
Il ne peut s'y tromper!... Et soudain empressé,
Il court dans l'herbe humide et franchit un fossé,
Arrive haletant; et Brunon complaisante,
Loin de le fuir, vers lui s'avance et se présente;
Lui-même, satisfait, la flatte de la main.
Mais que faire ? va-t-il poursuivre son chemin,
Retourner sur ses pas ou regagner la ville ?
Déjà, pour revenir, il a fait plus d'un mille 1.
« Ils l'auront dès ce soir, dit-il, et par mes soius,
Elle leur coûtera quelques larmes de moins ! »
Il saisit à ces mots la corde qu'elle traîne,
Et, marchant lentement, derrière lui l'emmène.
Venez, mortels si fiers d'un vain et mince éclat,
Voyez, en ce moment, ce digne et saint prélat,
Que son nom, son génie, et son titre décore,
Mais que tant de bonté relève plus encore !
Ce qui fait votre orgueil vaut-il un trait si beau?
Le voilà, fatigué, de retour au hameau.
Hélas ! à la clarté d'une faible lumière,
On veille, on pleure encore dans la triste chaumière;
Il arrive à la porte : « Ouvrez-moi, mes enfants,
Ouvrez-moi : c'est Brunon, Brunon que je vous rends. »
On accourt. O surprise ! ð joie! ð doux spectacle !
La fille croit que Dieu fait pour eux un miracle :
« Ce n'est point Monseigneur, c'est un ange des cieux,
Qui sous ses traits chéris se présente à nos yeux ;
Pour nous faire plaisir il a pris sa figure;
Aussi je n'ai pas peur... Oh! non, je vous assure,
Bon ange!... » En ce moment, de leurs larmes noyés,
Père, mère, enfants, tous sont tombés à ses pieds.
« Levez-vous, mes amis; mais quelle erreur étrange!
Je suis votre archevêque, et ne suis point un ange;
J'ai retrouvé Brunon, et, pour vous consoler,
Je revenais vers vous ; que n'ai-je pu voler!
Reprenez-la, je suis heureux de vous la rendre.

Quoi! tant de peine! O ciel! vous avez pu la prendre, Et vous-même!... » Il reçoit leurs respects, leur amour.

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1. Mille. Mesure itinéraire équivalant à peu près à 1,000 pas.

Mais il faut bien aussi que Brunon ait son tour.
On lui parle : « C'est donc ainsi que tu nous laisses!...
Mais te voilà !... » Je donne à penser les caresses !
Brunon paraît sensible à l'accueil qu'on lui fait.
Tel, au retour d'Ulysse 1, Argus le reconnaît.
« Il faut, dit Fénelon, que je reparte encore ;
A peine dans Cambrai serai-je avant l'aurore;
Je crains d'inquiéter mes amis, ma maison...

Oui, dit le villageois, oui, vous avez raison ;
On pleurerait ailleurs, quand vous séchez nos larmes!
Vous êtes tant aimé! prévenez leurs alarmes;
Mais comment retourner? car vous êtes bien las !
Monseigneur, permettez... nous vous offrons nos bras :
Oui, sans vous fatiguer, vous ferez le voyage, »
D’un peuplier voisin on abat le branchage.

Mais le bruit au hameau s'est déjà répandu :
Monseigneur est ici! chacun est accouru,
Chacun veut le servir. De bois et de ramée,
Une civière agreste aussitôt est formée,
Qu'on tapisse partout de fleurs, d'herbages frais,
Des branches au-dessus s'arrondissent en dais;
Le bon prélat s'y place, et mille cris de joie
Volent au loin : l'écho les double et les renvoie,
Il part; tout le hameau l'environne et le suit;
La clarté des flambeaux brille à travers la nuit;
Le cortège bruyant, qu'égaye un chant rustique,
Marche... Honneurs innocents ! et gloire pacifique !
Ainsi par leur amour Fénelon escorté,
Jusque dans son palais en triomphe est porté.

ANDRIEUX.

5. - Impressions du jeune soldat au début de la vie militaire.

Épuisé par les travaux de la journée, je n'avais durant la nuit que quelques heures pour délasser mes membres fatigués. Souvent il m'arrivait, pendant ce court repos, d'oublier ma nouvelle fortune”, et, lorsqu'aux premières blancheurs de l'aube, les trom

1. Ulysse, roi de l'ile d'Ithaque (Théaki), erra dix ans sur les mers après la prise de Troie, et de retour dans son pays ne fut d'abord reconnu que par Argus , son chien.

2. Nouvelle fortune, « Ma nouvelle condition. »

pettes du camp venaient à sonner l'air de Diane, j'étais étonné d'ouvrir les yeux au milieu des bois. Il y avait pourtant un charme à ce réveil du guerrier échappé aux périls de la nuit. Je n'ai jamais entendu, sans une certaine joie belliqueuse, la fanfare du clairon, répétée par l'écho des rochers, et les premiers hennissements des chevaux qui saluaient l'aurore. J'aimais à voir le camp plongé dans le sommeil, les tentes encore fermées d'où sortaient quelques soldats à bitié vêtus, le centurion ? qui se promenait devant les faisceaux d'armes en balançant son cep de vigne, la sentinelle immobile qui, pour résister au sommeil, tenait un doigt levé, dans l'attitude du silence, le cavalier qui traversait le fleuve, coloré des feux du matin, le victimaire qui puisait l'eau du sacrifice, et souvent un berger appuyé sur sa houlette, qui regardait boire son troupeau.

Cette vie des camps ne me fit point tourner les yeux avec regret vers les délices de Naples et de Rome, mais elle réveilla en moi une autre espèce de souvenirs. Plusieurs fois, pendant les longues nuits de l'automne, je me suis trouvé seul, placé en senlinelle comme un simple soldat, aux avant-postes de l'armée. Tandis que je contemplais les feux réguliers des lignes romaines et les feux épars des hordes des Francs; tandis que l'arc à demi tendu, je prêtais l'oreille au murmure de l'armée ennemie, au bruit de la mer et au cri des oiseaux sauvages qui volaient dans l'obscurité, je réfléchissais sur ma bizarre destinée. Je songeais que j'étais là, combattant pour des barbares, tyrans de la Grèce, contre d'autres barbares dont je n'avais reçu aucune injure.

L'amour de la patrie se ranimait au fond de mon cøur; l’Arcadie se montrait à moi dans tous ses charmes. Que de fois, durant les marches pénibles sous les pluies et dans les fanges de la Batavie"; que de fois, à l'abri des huttes des bergers où nous passions la nuit; que de fois autour du feu que nous allumions pour nos veilles, à la tête du camp, que de fois, dis-je, avec des jeunes gens exilés comme moi, je me suis entretenu de notre cher pays !

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Nous racontions les jeux de notre enfance, les aventures de

1. On dit encore battre la diane pour éveiller les soldats. Ce détail et d'autres qui vont suivre montreront qu'il s'agit, dans ce morceáų, d'une armée romaine, au temps de l'empire.

2. Centurion. Officier qui commandait une com nie de cent hommes.

3. L'Arcadie. Contrée du Péloponèse, renommée, dans l'antiquité, par la beauté de ses paysages et la fertilité de sou sol.

4. Batavie. « La Hollande. » Ce n'est que dans les temps modernes que l'industrie opiniâtre des habitants a transformé ce pays.

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