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I.E GARÇON TAILLEUR. Mon gentilhomme', donnez, s'il vous plaît, aux garçons quelque chose pour boire.

M. JOURDAIN. Comment m'appelez-vous ?
LE GARÇON TAILLEUR. Mon gentilhomme.

M. JOURDAIN. Mon gentilhomme! Voilà ce que c'est que de se mettre? en personne de qualité. Allez-vous-en demeurer toujours habillé en bourgeois, on ne vous dira point : « Mon gentilhomme. » Tenez, voilà pour mon gentilhomme.

LE GARÇON TAILLEUR. Monseigneur, nous vous sommes bien obligés.

M. JOURDAIN. Monseigneur! Oh, oh! Attendez, mon ami; monseigneur mérite quelque chose, et ce n'est pas une petite parole que monseigneur! Tenez, voilà ce que monseigneur vous donne.

LE GARÇON TAILLEUR. Monseigneur, nous allons boire tous à la sanié de Votre Grandeur 3.

M. JOURDAIN. Votre Grandeur! Oh, oh, oh, attendez; ne vous en allez pas! A moi, Votre Grandeur! Na foi, s'il va jusqu'à l'altesse, il aura toute la bourse. Tenez, voilà pour ma Grandeur.

LE GARÇON TAILLEUR. Monseigneur, nous la remercions trèsbumblement de ses libéralités. D. JOURDAIN. Il a bien fait, je lui allais lout donner.

MOLIÈRE.

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Un fermier de nos campagnes envoya deux de ses domestiques emprunter une herse chez un de ses voisins, et leur donna ordre de l'apporter à eux deux sur leurs épaules. Quand ils la virent, l'un d'eux, qui ne manquait pas d'esprit, dit : « A quoi pensait notre maître de n'envoyer que deux hommes pour porter cette herse! Il n'y a pas sur la terre deux hommes en état de la porter. - Bon, dit l'autre, qui était fier de sa force,

1. Mon gentilhomme. Autrefois la nation française se partageait en trois classes, la noblesse, le clergé et le tiers état. Les nobles étaient aussi appelés gentilshornines; on les qualifiait de monseigneur ainsi que les hauts dignitaires du gouvernement ou du clergé.

2. Se mettre en personne de qualité. S'habiller. M. Jourdain venait d'essayer un habillement tel que le portait alors la noblesse.

3. On se servait des mots Votre Grandeur en s'adressant à un personnage élové par sa naissance ou par ses fonctions, et Votre Allesse, à un prince.

4. Berse. Instrument agricole destiné à diviser la terre labourée, au moyen de pointes de fer fixées à un assemblage de pièces de bois.

que me parlez-vous de deux hommes? Un seul suffit : aidez-moi à la charger sur mes épaules, et vous verrez. » Tandis qu'il marchait, chargé de son fardeau, son camarade s'écriait : « Comme vous êtes fort! Je ne l'aurais jamais cru! Vous êtes un Samson'. Il n'y a pas deux hommes comme vous en Amérique. Quelle force étonnante le ciel vous a donnée! Mais vous vous tuerez, meltez la herse à terre et reposez-vous un moment, ou laissez-moi vous aider. Non, non, reprit l'autre, plus encouragé par les compliments que fatigué par le fardeau, vous verrez que je suis en état de la porter jusqu'à la maison. » Et il y réussit en effet? .

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L'abbé de Molière était un homme simple et pauvre, étranger à lout, hors à ses travaux sur le système de Descartes : ; il n'avait point de valet, et travaillait dans son lit, faute de bois, sa culotte sur sa tête par-dessus son bonnet, les deux côtés pendant à droite et à gauche. Un matin il entend frapper à porte. Qui va là ? - Ouvrez... » Il tire un cordon et la porte s'ouvre. L'abbé de Molière, ne regardant point : « Qui êtes-vous ? · Donnez-moi de l'argent. De l'argent? — Oui, de l'argent.

Ah! j'entends, vous êtes un voleur? — Voleur ou non, il me faut de l'argent. Vraiment oui, il vous en faut? Eh bien! cherchez là dedans. » Il tend le cou, et présente un des côtés de la culotte; le voleur fouille « Eh bien ! il n'y a point d'argent. Vrai. ment non, mais il y a ma clef. Eh bien! cette clef... · Cette clef, prenez-la. Je la tiens. Allez-vous-en à ce secrétaire , ouvrez... » Le voleur met la clef dans un autre tiroir. « Laissez donc, ne dérangez pas é, ce sont mes papiers. Ventrebleu! finirezvous? ce sont mes papiers; à l'autre tiroir vous trouverez de

1. Samson. Personnage de l'Histoire sainte, celèbre par sa force et par les maux qu'il causa aux Philistins.

2. La vanité provoquée par la flatterie ne joue ici qu'un rôle de dupe. Mais combien ce sentiment devient plus dangereux lorsqu'il porte à des actions qui vont jusqu'à l'oubli de toute raison, à des paris insensés qui compromettent la santé et même la vie.

3. Système de Descarles. Philosophe français du siècle de Louis XIV. Le système de philosophie dont il est l'auteur a une grande célébrité.

4. Secrélaire. Meuble destiné à recevoir les papiers et tout ce qui sert à écrire. Ce mot signifie encore la personne chargée d'écrire sons la dictée ou la direction d'un autre.

5. Ne dérangez pas. Le verbe déranger n'est pas neutre, mais actif, et demande un régime. On dirait mieux : « Ne dérangez rien. »

l'argent. Le voilà Eh bien ! prenez. Fermez donc le tiroir... » Le voleur s'enfuit. « Monsieur le voleur, fermez donc la porte. Morbleu ! il laisse la porte ouverte ! Quel chien de voleur ! il faut que je me lève par le froid qu'il fait. Maudit voleur! » L'abbé saute en pieds ', va fermer la porte, et revient se remettre au travail sans penser peut-être qu'il n'avait pas de quoi payer son dîner.

CHAMFORT.

86. Le danger d’ane porte ouverte ou ane leçon d'économie.

Je me souviens qu'étant à la campagne, j'eus un exemple de ces petites pertes qu’un ménage est exposé à supporter par sa négligence. Faute d'un loquet de peu de valeur, la porte d'une basse-cour qui donnait sur les champs se trouvait souvent ouverte. Chaque personne qui sortait tirait la porte; mais n'ayant aucun moyen extérieur de la fermer, la porte restait battante. Plusieurs animaux de basse-cour avaient été perdus de cette manière. Un jour, un jeune et beau porc s'échappa et gagna les bois. Voilà tous les gens en campagne? : le jardinier, la cuisinière, la fille de basse-cour:, sortirent chacun de leur côté, en quête de l'animal fugitif. Le jardinier fut le premier qui l'aperçut, et, en sautant un fossé pour lui barrer le passage, il se fit une dangereuse foulure “, qui le retint plus de quinze jours dans son lit. La cuisinière trouva brûlé du linge qu'elle avait abandonné près du feu pour le faire sécher; et la fille de basse-cour ayant quitté l'étable sans se donner le temps d'attacher les bestiaux, une des vaches, en son absence, cassa la jambe d'un poulain 5 qu'on élevait dans la même écurie. Les journées perdues du jardinier valaient bien soixante francs; le linge et le poulain en valaient bien autant : voilà donc en peu d'instants, faute d'une fermeture de quelques sous, une perte de cent-vingt francs, supportée par des gens qui avaient besoin de la plus stricte économie, sans parler ni des souffrances causées par la maladie, ni de l'inquiétude et des autres inconvénients étrangers à la dépense. Ce n'étaient pas de grands malheurs ni de grosses pertes; ce

1. En pieds. Sur ses pieds. Expression peu usitée.
2. En campagne. Gallicisme. Dehors, à courir à la recherche.

3. La fille de basse-cour. La basse-cour est la cour où se trouvent la volaille et les animaux domestiques. C'est ordinairement une domestique fille qui est chargée d'en avoir soin.

4. Foulure. Eutorse, dérangement d'un nerf qui gêne les mouvements et occasionne une vive douleur.

5. Poulain. Jeune cheval encore allaité par sa mère.

peudant, quand on saura que le défaut de soin renouvelait de pareils accidents tous les jours, et qu'il entraîna finalement la ruine d'une famille honnête, on conviendra qu'il valait la peine d'y faire attention.

J.-B. SAY.

57.

Ce que coate de travail un morceau de pain. Peu de gens ont, je crois, considéré combien de choses sont nécessaires pour produire et préparer ce seul objet de notre consommation, le pain.

Moi, pauvre malheureux réduit aux simples ressources de la nature', je pensais à ces choses avec un découragement toujours croissant. Plus j'y pensais, plus je voyais les difficultés se multiplier; cependant je m'en occupai depuis le moment où je recueillis ma première poignée d'épis, venus, comme je l'ai dit, d'une manière inattendue et vraiment extraordinaire, jusqu'à cette dernière récolte.

D'abord je n'avais pas de charrue pour labourer la terre, ni de bêche pour la remuer. Je triomphai de cet obstacle en me servant d'une pelle en bois; mais cela ne faisait qu'un pauvre labourage, et mon instrument, après m'avoir coûté plusieurs jours de travail, non-seulement dura peu, parce qu'il n'était point renforcé de fer, mais encore il remplissait mal son office. Cependant je me contentai de ce que je pouvais faire avec cet instrument, ne pouvant avoir mieux. Quand le blé fut semé, n'ayant point de herse pour le recouvrir, je fus obligé de gratter la terre, pour ainsi dire, au lieu de l'égaliser, comme on le fait avec une herse ou un râteau. Tandis que les épis croissaient et mûrissaient, j'eus le temps de penser à tout ce qui me manquait pour les défendre sur pied, pour moissonner, porter ma récolte au logis, et séparer le grain de la paille. Il me manquait aussi un moulin pour moudre le grain, un crible pour passer la farine, du levain ? et du sel pour faire de la pâte, enfin un four pour la faire cuire; et cependant je vins à bout de faire ou de remplacer toutes ces choses, et le blé devint un avantage inappréciable pour moi. Je n'obtins tout cela qu'au prix de labeurs : pénibles

1. Ces paroles sont dans la bouche de Robinson, pauvre naufragé dans une ile déserte, où tous les instruments pour se procurer la nourriture, le vêtement, le logement, lui manquaient.

2. Du lerain. Le levain est une substance animale ou minérale qui sert à faire lever la pâte en favorisant la fermentation. Sans le levain le pain resterait compacte et pesant.

3. Labzurs. Synonyme de travaux. Travaux longs et continus; de la même famille que laboricux, élaborer, etc.

et persévérants; mais ils étaient inévitables, et j'avais le temps suffisant pour m'y livrer. Dans la division de mes heures, il y en avait un certain nombre dévolues chaque jour à ces travaux; et comme j'étais décidé à ne rien consommer de ma récolle présente, j'avais six mois pour inventer et exécuter les ustensiles exigés pour les opérations diverses par lesquelles le blé devait passer avant de pouvoir me faire du pain.

De Foé.

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Je vais, mes chers amis, d'un de nos meilleurs rois,
De Louis douze', ici, vous conter une histoire;
De ce père du peuple on chérit la mémoire :
La bonté sur les cœurs ne perd jamais ses droits.
Il sut qu'un grand seigneur, peut-être une excellence,
De battre un laboureur avait eu l'insolence;
Il mande le coupable, et, sans rien témoigner,
Dans son palais un jour le retient à diner.
Par un ordre secret, que le monarque explique,
On sert à ce seigneur un repas magnifique,
Tout ce que de meilleur on peut imaginer,
Hors du pain, que le roi défend de lui donner.
Il s'étonne; il ne peut concevoir ce mystère;
Le roi passe, et lui dit : « Vous a-t-on fait grand'chère ?

On m'a bien servi, sire, un superbe festin ;
« Mais je n'ai point dîné : pour vivre, il faut du pain.
a Allez, répond Louis avec un front sévère,
« Comprenez la leçon que j'ai voulu vous faire;
« Et puisqu'il faut, monsieur, du pain pour vous nourrir,
« Songez à bien traiter ceux qui le font venir ! »

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AXDRIEUX.

59. La religion appelant les bénédictions de Dieu

sur les champs.
A peine de nos cours le chantre matinal"

1. Louis XII, roi de France, surnommé le Père du peuple, monta sur le trône en 1498, mourut en 1515.

2. Une excellence. Titre donné aux ministres, aux ambassadeurs, aur princes, etc. Voir la note 3 du no 53.

3. Grand'chère. Remarquer la suppression de l'e remplacé par une apostrophe. Vous a-t-on fail grand chère ? signifie ici : vous a-t-on préparé, servi grand'chère, c'est-à-dire des mets abondants et délicats. D'ordinaire faire grand chère signifia vivre somptueusement, faire de bons repas 4. Le chantre malinal. Le coq dont la vo's se fait entendre au lever du jour,

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