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Un chat faisant la chattenite',
Un saint homme de chat, bien fourré, gros et gras,

Arbitre expert? sur tous les cas.
Jean lapin pour juge l'agrée.
Les voilà tous deux arrivés

Devant sa majesté fourrée :
Grippeminaud leur dit : « Mes enfants, approchez,
Approchez : je suis sourd, les ans en sont la cause. »
L'un et l'autre approcha, ne craignant nulle chose.
Aussitôt qu'à portée il vit les contestants,

Grippeminaud, le bon apôtre,
Jetant des deux côtés la griffe en même temps,
Mit les plaideurs d'accord en croquant l'un et l'autre.
Ceci ressemble fort aux débats qu'ont parfois
Les petits souverains se rapportant aux rois.

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Un jour, dit un auteur, n'importe en quel chapitro,
Deux voyageurs à jeun rencontrèrent une huître : ;
Tous deux la contestaient, lorsque dans leur chemin,
La Justice passa la balance à la main“.
Devant elle à grand bruit ils expliquent la chose :
Tous deux avec dépensé veulent gagner leur cause.
La Justice, pesant ce droit litigieux 6,
Demande l'huître, l'ouvre, et l’avale à leurs yeux;
Et par ce bel arrêt terminant la bataille :
« Tenez, voilà, dit-elle, à chacun une écaille,
Des sottises d'autrui nous vivons au Palais ?;
Messieurs, l'huitre était bonne. Adieu, vivez en paix. »

BOILEAU.

1. Faisant la chattemile, c'est-à-dire le doucereux, l'hypocrite. 2. Arbitre. Qui sait apprécier, juger. Erpert, expérimenté, savant, habile.

3. Une huilre. Espèce de coquillage dont la chair renfermée entre deux écailles est bonne à manger, et qu'on trouve sur les côtes de la mer.

4. La balance à larmain. On représente la Justice avec une balance à la main, pour indiquer qu'elle examine et pèse les raisons de chacun avant de prononcer ses jugements.

5. Avec dépens. C'est-à-dire en obtenant de leur adversaire le remboursement des dépenses faites pour le procès.

6. Ce droil litigicux. Qui n'est pas certain, qui donne lieu à un différend.

7. Au palais. Au tribunal. On nomme pulais le lieu où siégent les juges pour rendre la justice.

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50.

Un jour une abeille aperçut une mouche auprès de sa ruche '. « Que viens-tu faire ici ? lui dit-elle d’un ton furieux. Vraiment, c'est bien à toi, vil aninal, à te mêler avec les reines de l'air! Tu as raison, répondit froidement la mouche : on a toujours tort de s'approcher d'une nation aussi fougueuse que la vôtre. - Rien n'est plus sage que nous, dit l'abeille : nous seules avons des lois et une république bien policée ; nous ne broutons que des fleurs odoriférantes; nous ne faisons que du miel délicieux, qui égale le nectar?. Ote-toi de ma présence, vilaine mouche importune, qui ne fais que bourdonner et chercher ta vie sur des ordures. Nous vivons comme nous pouvons, répondit la mouche : la pauvreté n'est pas un vice; mais la colère en est un grand. Vous faites du miel qui est doux, mais votre cæur est toujours amer; vous ètes sages dans vos lois, mais emportées dans votre conduite. Votre colère, qui pique vos ennemis, vous donne la mort", et votre folle cruauté vous fait plus de mal qu'à personne. Il vaut mieux avoir des qualités moins éclatantes avec plus de modération. »

FÉNELON.
L'esprit de contradiction.
Un jour un villageois, sur son åne enfourché,
Trouva par un ruisseau son passage bouché;
Tandis que pour le prendre un batelier s'apprête,
Il approche du bord, saute en bas de sa bête,
S'embarque le premier, et sur le pont tremblant
Tire par son licou l'animal nonchalant.
Le grison, qui des flots redoute le caprice,
Tire de son côté, fait le pas d'écrevisse 5,
Et, du maître essoufflé déconcertant l'effort,
Lutteur victorieux demeure sur le bord.

Enfin, tout épuisé d'haleine et de courage, 1. Sa ruche. Le pronom sa présenterait ici une amphibologie, si l'on ne savait pas que c'est l'abeille et non la mouche qui vit dans une ruche en société avec l'autres abeilles occupées, comme elle, à construire les rayons où elles déposent leur miel.

2. Le neclar. Nom donné par les parens à la boisson dont ils prétendaient que les dieux seuls faisaient usage dans le ciel.

3. On croyait que la piqûre de l'abeille causait sa mort.

4. Bouché. Expression peu juste; en parlant d'un ruisseau, il faudrait fermé, interceplé.

5. Le pas d'écrerisse. Recule. Cette locution est fondée sur l'erieur où l'on est généralement que les écrevisses marchent à reculons.

L'homme change d'avis, redescend au rivage,
Prend l'âne par la queue et tire de son mieux.
L'animal aussitôt s'échappe furieux
Et, du bras qui le tient forçant la violence,
D'un saut précipité dans le bateau s'élance.

J.-B. ROUSSEAU,

31. – L'assemblée des animaux pour choisir un rol. Le lion étant mort, bus les animaux accoururent dans son antre pour consoler la lionne sa veuve, qui faisait retentir de ses cris les montagnes et les forêts. Après lui avoir fait leurs compliments, ils commencèrent l'élection d'un roi : la couronne du défunt était au milieu de l'assemblée. Le lionceau' était trop jeune et trop faible pour obtenir la royauté sur tant de fiers animaux. « Laissez-moi croître, disait-il; je saurai bien régner et me faire craindre à mon tour. En attendant je veux étudier l'histoire des belles actions de mon père, pour égaler un jour sa gloire. - Pour moi, dit le léopard, je prétends être couronné; car je ressemble plus au lion que tous les autres prétendants. Et moi, dit l'ours“, je soutiens qu'on m'avait fait une injustice quand on me préféra le lion : je suis fort, courageux, carnassier, tout autant que lui; et j'ai un avantage singulier, qui est de grimper sur les arbres.

Je vous laisse à juger, messieurs, dit l’éléphant , si quelqu'un peut me disputer la gloire d'être le plus grand, le plus fort et le plus brave de tous les animaux.

- Jo suis le plus noble et le plus beau, dit le cheval. - Et moi le plus fin, dit le renard. Et moi le plus léger à la course, dit le cerf.

Où trouverez-vous, dit le singe, un roi plus agréable et plus ingénieux que moi? Je divertirai chaque jour mes sujets. Je ressemble même à l'homme, qui est le véritable roi de la nature. » Le perroquet alors harangua ainsi : « Puisque tu te vantes do

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1. L'élection. Le choix. Le lion est regardé comme le roi des animaux, non qu'il soit le plus grand, mais parce qu'il est le plus vigoureux, le plus courageux et le plus redoutable de tous.

2. Lionceau. Diminutif de lion: petit, jcune lior..

3. Le léopard est plus petit que le lion, mais il a à peu près les mêmes formes et la même robe.

4. On trouve l'ours dans la plupart des montagnes de l'Europe. Il est de la taille d'un petit âne, mais lourd, massif et couvert de lougs poils roux ou noirs. Il y en a aussi de blancs.

5. L'éléphant est le plus gros et le plus grand des quadrupèdes. Il vit à l'état sauvage en Afrique et en Asie. Il est remarquable par sa lourde masse, ses grosses jambes, ses longues défenses blanches et la trompe flexible dont il se sert adroitement pour prendre tout ce dont il a besoin.

ressembler à l'homme, je puis m'en vanter aussi. Tu ne lui ressembles que par ton laid visage et par quelques grimaces ridi. cules : pour moi, je lui ressemble par la voix, qui est la marque de la raison et le plus bel ornement de l'homme. - Tais-loi, maudit causeur, lui répondit le singe : tu parles, mais non pas comme l'homme; tu dis toujours la même chose, sans entendre ce que tu dis. » L'assemblée se moqua de ces deux mauvais copistes de

e, et on donna la couronne à l'éléphant, parce qu'il a la force et la sagesse, sans avoir ni la cruauté des bêtes furieuses, ni la sotte vanité de tant d'autres qui veulent toujours paraitre ce qu'elles ne sont pas.

FÉNELON.

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Sur le riant coteau par le prince ? choisi,
S'élevait le moulin du meunier Sans-Souci
Le vendeur de farine avait

pour

habitude
D'y vivre, au jour le jour, exempt d'inquiétude;
Et, de quelque côté que vînt sousfler le vent,
Il y tournait son aile et s'endormait content .
Fort bien achalandé, grâce à son caractère,
Le moulin prit le nom de son propriétaire;
Et des hameaux voisins, les filles, les garçons,
Allaient à Sans-Souci pour danser aux chansons.
Hélas ! est-ce une loi sur notre pauvre terre,
Que toujours deux voisins auront entre eux la guerre;
Que la soif d'envahir et d'étendre ses droits
Tourmentera toujours les meuniers et les rois?
En cette occasion, le roi fut le moins sage;
Il lorgna s du voisin le modeste héritage...

1. La marque de la raison. La voix ou plutôt le langage, la parole qui sert à énoncer la pensée distingue l'homme de tous les autres animaux.

2. Frédéric, roi de Prusse, qui, voulant se construire une retraite à la campagne, avait choisi le cotcau où se trouvait le moulin de Sans-Souci.

3. Il y tournail son aile. La meule qui écrase le grain dans un moulin à vent est mise en action par le mouvement de grandes ailes extérieures que le vent fait tourner. Ces ailes peuvent être changées de direction suivant la direction du vent qui souffle. De là il y tournait son aile. L'auteur fait aussi allusion au caractère du meunier de Sans Souci.

4. Achalandé. Fréquenté par les chalands, par les gens qui y portaient leurs grains à moudre. Remarquer l'emploi peu correct du pronom son, dans son caruclère, que la construction régulière a l'air de faire rapporter à moulin.

5. Lorgna. Regarda avec envie. Ce mot, de la même famille que lorgnon, lorgnette, se prend souvent en mauvaise part.

On avait fait des plans, fort beaux sur le papier,
Où le chétif enclos se perdait tout entier.
Il fallait sans cela renoncer à la vue,
Rétrécir les jardins et masquer l'avenue.
Des bâtiments royaux l'ordinaire intendant ?
Fit venir le meunier; et d'un ton important :
« Il nous faut ton moulin; que veux-tu qu'on t'en donne ?

Rien du tout; car j'entends ne le vendre à personne.
Il vous faut est fort bon... Mon moulin est à moi...
Tout aussi bien, au moins, que la Prusse est au roi.

Allons, ton dernier mot, bonhomme, et prends-y garde.
- Faut-il vous parler clair ? — Oui.- C'est que je le garde.
Voilà mon dernier mot. » Ce refus effronté
Avec un grand scandale au prince est raconté.
Il mande auprès de lui le meunier indocile;
Presse, flatte, promet : ce fut peine inutile.
Sans-Souci s'obstinait. « Entendez la raison,
Sire, je ne puis pas vous vendre ma maison :
Mon vieux père y mourut, mon fils y vient de naitre.
C'est mon Postdam 3 à moi. Je suis tranchanté peut-être ;
Ne l'êtes-vous jamais? Tenez, mille ducats 5,
Au bout de vos discourse, ne me tenteraient pas :
Il faut vous en passer; je l'ai dit, j'y persiste. »
Les rois malaisément souffrent qu'on leur résiste.
Frédéric, un moment par l'humeur emporté :
« Pardieu! de ton moulin c'est bien être entété,
Je suis bon de vouloir t'engager à le vendre :
Sais-tu que sans payer je pourrais bien le prendre?
Je suis le maitre. — Vous!... de prendre mon moulin?
Oui, si nous n'avions pas des juges à Berlin 8. »
Le monarque, à ces mots, revint de son caprice;
Charmé que sous son règne on crût à la justice,
Il rit; et, se tournant vers quelques courtisans :
« Ma foi, messieurs, je crois qu'il faut changer vos plans;
Voisin, garde ton bien, j'aime fort ta réplique. »

ANDRIEUX,
1. Masquer l'avenue. Cacher, ôter l'aspect
2. Intendant. Celui qui dirige et surveille.
3. Posldam. Nom d'une résidence de campagne du roi de Prusse.
4. Tranchant. Décidé, qui coupe, qui tranche les difficultés résolûment.
5. Ducals. Nom d'une espèce de monnaie ayant cours en Allemagne.
6. Au bout de vos discours. A la fin de vos discours, ajoutés à vos discours.
7. Entélé d'une chose, l'avoir dans la tête, en être épris, dominé.
8. Berlin. Capitale de la Prusse, un des principaux États de l'Allemagne.

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