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Sire, répond l'agneau, que votre majesté
Ne se mette pas en colère :
Mais plutôt qu'elle considère
Que je me vas désaltérant

Dans le courant,
Plus de vingt pas au-dessous d'elle;
Et que, par conséquent, en aucune façon,

Je ne puis troubler sa boisson.
– Tu la troubles! reprit cette bête cruelle;
Et je sais que de moi tu médis l'an passé.

Comment l'aurais-je fait si je n'étais pas né?
Reprit l'agneau; je tette encor ma mère.

Si ce n'est toi, c'est donc ton frère.
Je n'en ai point. C'est donc quelqu'un des tiens,
Car vous ne m'épargnez guère,

Vous, vos bergers et vos chiensi.
On me l'a dit : il faut que je me venge. »

Là-dessus au fond des forêts
Le loup l'emporte et puis le mange,

Sans autre forme de procès.

LA FONTAINB.

44.

- Le méchant ne peut échapper à Dieu. Les méchants ont beau se cacher : la lumière de Dieu les suit partout, son bras va les atteindre jusqu'au haut des cieux et jusqu'au fond des abîmes. « Où irai-je devant votre esprit , et où fuirai.je devant votre face? Si je monte au ciel, vous y êtes; si je me jette au fond des enfers, je vous y trouve; si je me lève

1. Rien n'est moins juste et moins fondé que les accusations du loup. Les réponses de l'agneau sont au coutraire un modèle de douceur, de vérité et de raison. Et pourtant elles ne servent de rien auprès du loup qui n'écoute en réalité que son instinct et ne prend conseil que de sa voracité. L'innocence et la raison sont donc ici victimes de la violence et de l'injustice. Mais au-dessus de la violence et de l'injustice, il y a la conscience qui absout l'innocent et condamne le méchant; il

у a Dieu qui récompense le premier et qui châtie le second. Aussi tout ce qui se passe dans le monde, tout ce que rapporte l'histoire moutre que lors même que le méchant triomphe, il est déchiré par les remords de sa conscience et devient tôt ou tard lui-même la victime de la force et de la violence dont il a abusé. Il est donc malheureux dès cette vie, et il ne peut échapper, après cette vie, au Dieu vengeur qui punit le crime. et qui récompense la vertu. Le loup lui-même reconnait si bien le pouvoir de la conscience que, bien qu'il ait la force pour lui et qu'il puisse immoler l'agneau sans obstacle, il cherche des prétextes et des raiBons pour trouver des torts à l'agneau et justifier sa mauvaise action.

2. Devant votre esprit. L'esprit de Dieu qui découvre et qui juge tout. Derant votre face , le visage, le regard de Dieu devant lequel tout est présent.

le matin, et que j'aille me retirer sur les mers les plus éloignées, c'est votre main' qui me mène là; et votre main droite me tient. Et j'ai dit : Peut-être que les ténèbres me couvriront. Mais la nuii a été un jour autour de moi. Devant vous les ténèbres ne sont pas ténèbres, la nuit est éclairée comme le jour; l'obscurité et la lumière ne sont qu'une même chose ?. » Les méchants trouvent Dieu partout, en haut et en bas, nuit et jour: quelque matin qu'ils se ièvent, il les prévient; quelque loin qu'ils s écarlent, sa main est sur eux

BOSSUET.

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Compère : le renard se mit un jour en frais,
Et relint à dîner commère 3 la cigogne.
Le régal fut pelit et sans beaucoup d'apprêts :

Le galant', pour toute besogne,
Avait un brouets clair ; il vivait chichement.
Ce brouet fut par lui servi sur une assiette :
La cigogne au long bec n'en put attraper mietle”;
Et le drôle eut lapé : le tout en un moment.

Pour se venger de cette tromperie,
A quelque temps de là, la cigogne le prie '.
« Volontiers, lui dit-il, car avec mes amis

Je ne fais point to cérémonio. »

1. C'est votre main. Dieu est un pur esprit, qui n'a pas besoin d'un mil pour voir, ni d'une main pour prendre et tenir. Mais le langage des hommes lui prête les organes dont eux-ınêmes ont besoin pour agir.

2. Une même chose. Les ténèl res et la lumière sont une même chose pour Dieu, car il n'y a pour lui ni nuit ni jour; c'est-à-dire que son regard pénètre les ténèbres aussi bien que la lumière, qu'il est toujours et partout présent, et que rien ne lui échappe.

3. Voir la note 4 du no 37. La Cigogne est un oiseau à peu près de la grosseur d'une oie, qui a de fortes ailes, de grandes pattes et un long cou terminé par un long bec.

4. Le galant. Expression familiere, s'appliquant à un personnage qui fait l'empressé, l'aimable. Pour loute besogne, pour tout mets, pour tout préparatif. Expression un peu vague.

5. Un brouel clair. Brouet, nom d'une espèce de mets ou de sauce. Clair, peu épais. 6. Chichement. Économiquement, avec lésinerie. 7. Mielle. Petite portion détachée d'un tout, d'où émieller, mettre en miettes.

8. Lapé. Avalé. Laper désigne spécialement •la manière dont les chiens, les renards et la plupart des quadrupèdes absorbent les aliinents au moyen de leur langue et de leurs lèvres,

9. Le prie. L'invite. Cette locution n'est plus einployée.

10. Point cérémonie. Remarquer le retranchement de l'article, par suite de la location absolue faire cérémonie, peu usitée aujourd'hui, où l'on dit plutôt faire des cérémonies.

A l'heure dite, il courut au logis

De la cigogne, son hôtesse;
Loua très-fort sa politesse;

Trouva le dîner cuit à point :
Bon appétit surtout', renards n'en manquent point.
Il se réjouissait à l'odeur de la viande
Mise en menus morceaux, et qu'il croyait friande.

On servit?, pour l'embarrasser,
En un vase à long col et d'étroite embouchure.
Le bec de la cigogne y pouvait bien passer,
Mais le museau du sire 3. était d'autre mesure.
Il lui fallut à jeun retourner au logis,
Honteux comme un renard qu'une poule aurait pris,
Serrant la queue, et portant bas l’oreille.

Trompeurs, c'est pour vous que j'écris :
Attendez-vous à la pareille.

LA FONTAINE.

46.

4

Le chat et les lapins. Un chat qui faisait le modeste était entré dans une garenne peuplée de lapins. Aussitôt toute la républiques alarmée ne songea qu'à s'enfoncer dans ses trous. Comme le nouveau venu était au guet auprès d'un terrier, les députés de la nation lapine, qui avaient vu ses terribles griffes, comparurent dans l'endroit le plus étroit de l'entrée du terrier pour lui demander ce qu'il prétendait. Il protesta d'une voix douce qu'il voulait seulement étudier les mæurs de la nation ; qu'en qualité de philosophe®, il allait dans tous les pays pour s'informer des coutumes de chaque espèce d'animaux. Les députés, simples et crédules, retournèrent dire à leurs frères que cet étranger , si vénérable par son maintien modeste et par sa majestueuse fourrure, était un philosophe sobre, désintéressé, pacifique, qui voulait seulement rechercher la sagesse de pays en pays; qu'il venait de beaucoup d'autres lieux

1. Bon appétit surtout. Tour elliptique vif et piquant, au lieu de « il avait, il apportait surtout bon appétit. » Renards n'en manquent joint. Ellipse de l'article d'un bon effet,

2. On servit. Remarquer le verbe seruir employé au sens neutre, et signifiant inettre les mets sur la table. »

3. Sire. Expression familière. Sire, seigneur, terme de respect employé ironi. quement.

4. Garenne. Espace clos et réservé dans un bois pour les lapius. 5. La république, c'est-à-dire tout le peuple des lapins, vivant en république. 6. Philosophe. Qui pratique la philosophie. Voir la note 3 du no 41.

où il avait vu de grandes merveilles; qu'il y aurait bien du plaisir à l'entendre, et qu'il n'avait garde de croquer les lapins puisqu'il croyait en bon bramin' à la métempsycose et ne mangeait d'aucun aliment qui eût eu vie. Ce beau discours toucha l'assemblée. En vain un vieux lapin rusé, qui était le docteur de la troupe, représenta combien ce grave philosophe lui était suspect : malgré lui, on va saluer le bramin, qui étrangla du premier salut: sept ou buit de ces pauvres gens. Les autres regagnent leurs trous, bien effrayés et bien honteux de leur faute. Alors dom“ Mitis revint à l'entrée du terrier, protestant, d'un ton plein de cordialité, qu'il n'avait fait ce meurtre que malgré lui, pour son pressant besoin; que désormais il vivrait d'autres animaux et ferait avec eux une alliance éternelle. Aussitôt les lapins entrent en négociation avec lui, sans se mettre néanmoins à la portée de sa griffe. La négociation dure; on l'amuse. Cependant un lapin des plus agiles sort par les derrières du terrier, et va avertir un berger voisin qui aimait à prendre dans un lacs : de ces lapins nourris de genièvre®. Le berger, irrité contre ce chat exterminateur d'un peuple si utile, accourt au terrier avec un arc et des flèches : il aperçoit le chat qui n'était attentif qu'à sa proie; il lę perce d’une de ses flèches;

et le chat expirant dit ces paroles : « Quand on a une fois trompé, on ne peut plus être cru de personne; on est haï, craint, détesté ; et on est enfin attrapé par ses propres finesses. D

FENELON.

Le cbat, la belette et le petit lapin.
Du palais d'un jeune lapin
Dame? belette un beau matin

S'empara. : c'est une rusée. 1. Bramin. Nom des prêtres chez les Hindous qui occupent une grande partie de l'Asie méridionale.

2. Mélempsycosc. Doctrine des Bramins qui croient qu'après la mort l'âme d'un homme passe dans le corps d'un animal selon la conduite et les goûts qu'il a eus pendant la vie.

3. Du premier salut. Au premier abord.

4. Dom. Titre équivalant à mailre ou seigneur donné aux nobles en Espague ; donué ici familièrement au chat, comme sire, muitre, capitaine, etc.

5. Lacs. Lacet, espèce de filets pour prendre les lapins, les oiseaux.

6. Genièrre. Petit arbuste croissant dans les terrains arides et donnant pour fruit une petite baie noire d'une odeur forte et agréable. Il est douteux que les lapins se nourrissent de genièvre.

7. Dume. Appellation familière, comme dom. Voir la note 7 du no 16. clelte, petit quadrupède un peu plus gros qu'un rat, au corps long et fiuet, au nez pointu, qui se nourrit de petits oiseaux, d'eufs, etc.

8. Inversion à remarquer : tournure vive et gracieuse.

Le maître était absent: ce lui fut chose aisée;
Elle porta chez lui ses pénates', un jour
Qu'il était allé faire à l'aurore sa cour?

Parmi le thym et la rosée.
Après qu'il eut broulé, trotté, fait tous ses tours,
Jeannot lapin retourne aux souterrains séjours : :
La belette avait mis le nez à la fenêtre.
«.0 dieux hospitaliers! que vois-je ici paraitre !
Dit l'animal chassé du paternel logis.

Holà! madame la belette,

Que l'on déloge sans trompette,
Ou je vais avertir tous les rats du pays. »
La dame au nez pointu répondit que la terre

Était au premier occupant'.

C'était un beau sujet de guerre Qu'un logis où lui-même il n'entrait qu'en rampant:

« Et quand ce serait un royaume,
Je voudrais bien savoir , dit-elle, quelle loi

En a pour toujours fait l'octrois
A Jean, fils ou neveu de Pierre ou de Guillaume,

Plutôt qu'à Paul, plutôt qu'à moi! »
Jean lapin allégua la coutume et l'usage :
« Ce sont, dit-il, leurs lois qui m'ont de ce logis
Rendu maître et seigneur, et qui, de père en fils,
L'ont de Pierre à Simon, puis à moi, Jean, t: nasmis.
Le premier occupant est-ce une loi plus sage' ?

Or bien , sans crier davantage, Rapportons-nous, dit-elle, à Rominagrobis. » C'était un chat vivant comme un dévot ermite ,

1. Ses pénates. Les pénates étaient chez les païens les petites statues de certaines divinités qu'ils conservaient toujours auprès de leur foyer. De là porler ses pénates signifie transporter son foyer, aller s'établir.

2. Faire sa cour à l'aurore. C'est-à-dire fêter l'aurore ou le point du jour.

3. Aux souterrains séjours. Dans ses terriers. Trous creusés sous la terre, souterrains.

4. Hospitaliers. Qui président à l'hospitalité, qui gardent les droits de l'hospitalité.

5. Sans trompette. C'est-à-dire sans qu'il soit besoin de soliner de la trompette pour donner le signal du départ.

6. Les rats font la guerre aux belettes,
7. Au premier occupant. Expressie passée en proverbe.
8. L'octroi. Le don , l'attribution. Oclroyer, accorder, donner.

9. Tour vif et elliptique pour : u est-ce une loi plus sage d'accorder la propriété au preinier occupant? »

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