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d'un bataillon de front, et leur ordonne, lorsque les Prussiens seront à une certaine distance, de ne pas les attendre et de courir au-devant d'eux à la baïonnette. Puis il élève la voix et s'écrie : Vive la nation! On pouvait dans cet instant être brave ou lâche. Le cri de rive la nation! ne fait que des braves, et nos jeunes soldats, entraînés, marchent en répétant le cri de rire la nation ! A cette vue, Brunswick, qui ne tentait l'attaque qu'avec répugnance et avec une grande crainte du résultat, hésite, arrête ses colonnes, et finit par ordonner la rentrée au camp.

Cette épreuve fut décisive. Dès ce moment, on crut à la valeur do ces savetiers, de ces tailleurs, qui composaient l'armée française, d'après les émigrés. On avait vu des hommes équipés, vêtus et braves ; on avait vu des officiers décorés et pleins d'expérience : un général Duval dont la be'le taille, les cheveux blanchis inspiraient le respect; Kellermann, Dumouriez enfin, opposant tant de constance et d'habileté en présence d'un ennemi si supé. rieur. Dans ce moment, la révolution française fut jugée, et ce chaos, jusque-là ridicule, n'apparut plus que comme un terrible élan d'énergie.

THIERS.

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72. Situation de la France après les batailles d'Arcole

et de Rivoli. Arant les fameuses campagnes d'Italie de Bonaparte, la France avait remporté de précieux avantages sur ses ennemis et reculé ses frontières, mais elle n'avait pas encore obtenu cette continuité de succès et comme terrassé son plus opiniâtre ndversaire l'Autriche. En 1796 et dans les premiers jours de 1797, Bonaparte, transportunt la guerre des rochers arides des Alpes dans le riche bassin du Pô, sépare d'abord les Piémontais des Autrichiens à Montanotte, à Millesimo, à Mondovi, détruit trois armées autrichiennes : celle de Beaulieu à Borglietto, celle de Wuimser à Castiglione, à Roveredo, à Bassano, celle d'Alvinzi enfin à Arcole et à Rivoli, et maitre de l'immense plaine qu'enferment les Alpes et les Arennins, se prépare à faire face au dernier effort de l'Autriche qui, après lui woir oprosé trois armées sans géneraux, ne peut plus envoyer contre lui qu'un général sans armée, l'archidic Charles.

Jours à jamais célèbres et à jamais regrettables pour nous ! A quelle époque notre patrie fut-elle plus belle et plus grande? Les orages de la révolution paraissaient calmés ; les murmures des partis retentissaient comme les derniers bruits de la tempête. On regardait ces restes d'agitation comme la vie d'un État libre. Le commerce et les finances sortaient d'une crise épouvantable; lo sol entier, restitué à des mains industrielles', allait être fécondé. Un gouvernement composé de bourgeois, nos 'égaux, régissait la

1. Le sens donné ici au mot industrielles, employé pour industrieuses, n'est pas & imiter.

République avec modération ; les meilleurs étaient appelés à leur succéder. Toutes les voies étaient libres. La France, au comble de la puissance, était maîtresse de tout le sol qui s'étend du Rhin aux Pyrénées, de la mer aux Alpes. La Hollande, l’Espagne allaient unir leurs vaisseaux aux siens, et attaquer de concert le despotisme maritime. Elle était resplendissante d'une gloire immortelle. D'admirables armées faisaiert flotter ses trois couleurs, à la face des rois qui avaient voulu l'anéantir. Vingt héros, divers de caractère et de talent, pareils seulement par l'âge et le courage, conduisaient ses soldats à la victoire. Hoche, Kléber, Desaix, Moreau, Joubert, Masséna, Bonaparte, et une foule d'autres encore s'avançaient ensemble. On pesait leurs mérites divers; mais aucun wil encore, si perçant qu'il pût être, ne voyait dans cette génération de héros les malheureux ou les coupables; aucun wil ne voyait celui qui allait expirer à la fleur de l'âge, atteint d'un mal inconnu, celui qui mourrait sous le poignard musulman? ou sous le feu ennemi', celui qui trahirait sa patrie * : tous paraissaient grands, purs, heureux, pleins d'avenir !

THIERS.

73.

- Impressions de l'armée française en entrant

dans la Terre-Sainte 5.

On avait passé les limites de l'Afrique, on était en Asie; on allait traverser la Terre-Sainte. Les soldats se livrèrent à toutes sortes de conjectures. Tous se faisaient une fête d'aller à Jérusalem ; cette fameuse Sion parlait à toutes les imaginations et réveillait toute espèce de sentiments. Les chrétiens leur avaient montré dans le désert un puits où la Vierge, venant de Syrie, s'était reposée avec l'enfant Jésus. Les généraux avaient comme drogmanse, intendants ou secrétaires, un grand nombre de Syriens qui parlaient un peu la langue franque, jargon italien ; ils expliquaient aux soldats toutes les traditions de leurs légendes chargées de superstitions... Quelques vieux soldats qui avaient été élevés dans les séminaires chantaient les cantiques et les complaintes de Jérémio, que l'on entend pendant la semaine saints dans les églises d'Europe.

1. Hoche, mort à 25 ans, en 1797 ; il avait été général en chef à 24 ans. 2. Kléber, assassiné au Caire le 14 juin 1800; il était à la tête de l'armée d'Égypte. 3. Desaix, taé sur le champ de bataille de Marengo, le 14 juin 1800, au milieu d'une charge qui décida de la victoire.

4. Moreau, blessé à mort par un boulet à la bataille de Dresde, le 27 ût 1813.

5. Rapprocher ce morceau de celui de Michaud, p. 204. · L'armée française marchait, de l'Égypte qu'elle avait soumise, à la conquête de la Syrie, sous la conduite du général Bonaparte.

6. Drogman 8. Nom donné aux interprètes en Orient.

En sortant de Gaza', l'armée prit à gauche et marcha au milieu d'une plaine de six lieues de large. A gauche, elle avait les dunes qui bordent la mer, et à droite les premiers mamelons des montagnes de la Palestine, qui vont en s'élevant pendant quatre ou cinq lieues, puis descendent sur l'autre revers jusqu'au Jourdain. Le 1er mars, après une journée de sept lieues, l'armée campa à Esdoud"; elle passa à gué le torrent qui descend de Jérusalem et se jette dans la mer à Ascalon !. Cette dernière ville est célèbre par les siéges et batailles qui l'ont illustrée dans les guerres des croisades. Napoléon employa trois heures à parcourir le champ de bataille d'Ascalon, où Godefroy battit l'armée du soudan d'Égypte?.

En campant sur les ruines de ces anciennes viiles, on lisait tous les soirs l'Écriture sainte à haute voix, sous la lente du général en chef. L'analogie et la vérité des descriptions élaient frappantes; elles conviennent encore à ce pays après tant de siècles et de vicissitudes. Le 2 mars, après sept lieues de marche, on campa à Ramleh, à sept lieues do Jérusalem. Les coureurs s'approchèrent à trois lieues de la ville sainte. L'armée brûlait de voir la colline du Calvaire, le Sépulcre, le plateau du temple de Salomon; elle éprouva un sentiment de peine lorsqu'elle reçut l'ordre de tourner à gauche, mais il était pressant d'occuper Jaffa ·, où une nombreuse garnison travailiait à se fortifier.

Les Pères de la Terre-Sainte“ amenèrent la population de Nazareth, hommes et femmes, au nombre de plusieurs milliers. Le bonbeur de ces chrétiens ne se peut exprimer; après tant de siècles d'oppression, ils voyaient des hommes de leur religion ! leur plaisir était de parler de la Bible, qu'ils savaient mieux que les soldats français. Napoléon revêtit de pelisses : trois de leurs chefs qui avaient plus de quatre-vingt-dix ans; un d'eux avait cent un ans, et lui présenta quatre générations. Le général en chef le fit diner avec lui. Ce vieillard ne disait pas trois mots qu'il n'y

1. Gaza, Ascalon, Jaffa. Anciennes villes des Philistins, sur la Méditerranée. Gaza est encore un port de commerce; Ascalon est en ruines.

2. Esaoud. Point géographique sans importance. 8. Victoire remportée par les chrétiens en 1099, après la prise de Jérusalem.

4. Pères de la terre sainte. Noms donnés aux religieux dont les couvents sont établis à Jérusalem et en Palestine, et qui accueillent et protégent les pèlerins chrétiens.

5. De pelisses. La pelisse, espèce de vêtement extérieur de la forme d'une veste ou d'un manteau, est le signe du pouvoir chez les Orientaux et chez les Arabes. Revêtir quelqu'un de la pelisse, c'est donc le créer ou le maintenir chef en lui donvant la marque publique de la puissance.

mélât une parole tirée de l'Écriture sainte. La fidélité de ces chrétiens ne se démentit ni dans la bonre, ni dans la mauvaise fortune de l'armée; ils lui furent utiles pendant toute la durée du siège ?.

NAPOLÉON.

74.

Passage du Saint-Bernard par l'armée française ?.

I. PRÉPARATIFS ET DÉPART DE L'AVANT-GARDE, .

Toutes ces dispositions étaient achevées; les troupes commençaient à paraître; le général Bonaparte , établi à Lausanne 3, les inspectait toutes, leur parlait, les animait du feu dont il était plein, et les préparait à l'immortelle entreprise qui devait prendre place dans l'histoire à côté de la grande expédition d'Annibal 4. Il avait eu soin d'ordonner deux inspections : une première à Lailsanne, une seconde à Villeneuve'. Là, on passait en revue chaque fantassin, chaque cavalier; et, au moyen de magasins improvisés dans chacun de ces lieux, on fournissait aux hommes les souliers, les vêtements, les armes qui leur manquaient. La précaution était bonne, car, malgré toutes les peines qu'il s'était données, le premier consul voyait souvent arriver de vieux soldats dont les vêtements étaient usés, dont les armes étaient hors de service. Il s'en plaignait vivement, et faisait réparer les omissions dont la précipitation ou la négligence des agents, toujours inévitable à un certain degré, était la cause. Il avait poussé la prévoyance jusqu'à faire placer au pied du col des ateliers de bourreliers, pour réparer les harnais de l'artillerie. Il avait écrit lui-même plusieurs Jeitres sur ce sujet, en appareace si vulgaire; et nous citons cette circonstance pour l'instruction des généraux et des gouvernements à qui la vie des hommes est confiée, et qui ont souvent la paresse ou la vanité de négliger de tels détails. Rien, en effet, de ce qui peut contribuer au succès des opérations, à la sûreté des soldats,

1. Il s'agit du siége de Saint-Jean-d'Acre, ville forte de la Syrie (1799).

2. Le général Bonaparte, alcrs premier consul, allait, dans l'immortelle campagne de 1800, chasser de l'Italie les Autrichiens, maîtres de tout le bassin du Pô.

Le col du Saint-Bernard est situé au nord-est du mont du même nom, dans les Alpes pennines (entre le mont Blanc et le mont Saint-Gothard), et conduit sur le revers italien dans le val d'Aoste.

3. Lausanne, ville suisse, sur le revers oriental du mont Jura, capitale du canton de Vaud.

Villeneuve, petite ville suisse, à l'extrémité orientale du lac de Genève.

Martigny, petite ville suisse, canton du Valais, à l'ouverture de la vallée de la Drance que suit la route qui conduit au col du Saint-Bernard. Saint-Pierre, village entre Martigny et le couvent du Saint-Bernard. --- SaintRemy, village sur le revers méridional des Alpes à deux lieues du col.

4. Annibal, général carthaginois, qui conduisit son armée de l'Espagne en Italie en franchissant les Alpes et qui mit Rome à deux doigts de sa perte.

n'est au-dessous du génie ou du rang des chefs qui commandent.

Les divisions étaient échelonnées depuis le Jura jusqu'au pied du Saint - Bernard , pour éviier l'encombrement. Le premier consul était à Martigny', dans un couvent de Bernardins. De là il ordonnait tout, et ne cessait de correspondre avec Paris et avec les autres armées de la République. Il ît donner enfin l'ordre du passage. Quant à lui, il resta de ce côté-ci du SaintBernard, pour correspondre le plus longtemps possible avec le gouvernement et pour tout expédier lui-même au delà des monts. Berthier, au contraire, devait se transporter de l'autre côté du Saint-Bernard pour recevoir les divisions et le matériel que le premier consul allait lui envoyer.

Lannes ' passa le premier, à la tête de l'avant-garde, dans la nuit du 14 au 15 mai. Il commandait six régiments de troupes d'élite parfaitement armés, et qui, sous ce chef bouillant, quelquefois insubordonné, mais toujours si habile et si vaillant, allaient tenter gaiement cette marche aventureuse. On se mit en route entre minuit et deux heures du matin, pour devancer l'instant où la chaleur du soleil faisant fondre les neiges, précipitait des montagnes de glace sur la tête des voyageurs téméraires qui s'engageaient dans ces gorges affreuses. Il fallait huit heures pour parvenir au sommet du col, à l'hospice mêmo du Saint-Bernard, et deux heures seulement pour redescendre à Saint-Remy'. On avait donc le temps de passer avant le moment du plus grand danger. Les soldats surmontèrent avec ardeur les difficultés de cette route. Ils étaieni fort chargés, car on les avait obligés à prendre du biscuit pour plusieurs jours, et avec du biscuit une grande quantité de cartouches. Ils gravissaient ces sentiers escarpés, chantant au milieu des précipices, rêvant la conquête de cette Italie, où ils avaient yoûté tant de fois les jouissances de la victoire, et ayant le noble pressentiment de la gloira immortelle qu'ils allaient acquérir. Pour les fantassins, la peine était moins grande que pour les cavaliers. Ceux-ci faisaient la route à pied, conduisant leur monture par la bride : c'était sans danger à la montée, mais à la descente, le sertier fort étroit les obligeant à marcher devant le cheval, ils étaient exposés, si l'animal faisait un faux pas, à être entraînés avec lui dans les précipices. Il arriva en effet quelques accidents de ce genre, mais en petit nombre, et il périt quelques chevaux, mais presque point

1. Martigny, Sainl-Remy. Voir p. 235, note 3. 2. Berthier, Lannes, célèbres généraux devenus plus tard maréchaux de l'Empire.

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