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Il mit dans tes accents un son mâle et terrible,
La force dans ton bras, la mort dans ton regard ,

Et dit à la brebis paisible :
« Va déchirer le léopard. »
Richemont, La Hire, Xaintrailles,
Dunois', et vous preux chevaliers,
Suivez ses pas dans les batailles;
Couvrez-la de vos boucliers,
Couvrez-la de votre vaillance;'
Soldats, c'est l'espoir de la France
Que votre roi vous a commis.
Marchez quand sa voix vous appelle,
Car la victoire est avec elle,

La fuite avec ses ennemis.
Apprenez d'une femme à forcer des murailles
A gravir leurs débris sous des feux dévorants,
A terrasser l'Anglais, à porter dans ses rangs

Un bras fécond en funérailles !
Honneur à ses hauts faits! Guerriers, honneur à vous!
Chante, heureuse Orléans, les vengeurs de la France,

Chante ta délivrance :
Les assaillants nombreux sont tombés sous leurs coups...
Que sont-ils devenus ces conquérants sauvages
Levant le fer vainqueur qui combattait pour nous ?
Се
que

deviennent des nuages
D'insectes dévorants dans les airs rassemblés,
Quand un noir tourbillon élancé des montagnes
Disperse en tournoyant ces bataillons ailés

Et fait pleuvoir sur nos campagnes
Leurs cadavres amoncelés.
Aux yeux d'un ennemi superbe
Le lis a repris ses couleurs ;
Ses longs rameaux courbés sous l'herbe

Se relèvent couverts de fleurs.
Jeanne au front de son maître a posé la couronne;
A l'attrait des plaisirs qui ratiennent ses pas

La noble fille l'abandonne :

1. Braves capitaines de Charles VII, mais qui n'avaient pas sufi à défendre la France contre les Anglais.

2. La délivranco d'Orléans fut le premier exploit de Jeanne d'Arc: elle у enus le 29 avril 1429,

Délices de la cour, vous n'enchaînerez pas

L'ardeur d'une vertu si pure;
Des armes, voilà sa parure,

Et ses plaisirs sont les combats.
Ainsi tout prospérait à son jeune courage,
Dieu conduisit deux ans ce merveilleux ouvrage;

Il se plut à récompenser
Pour la France et ses rois son amour idolâtre;
Deux ans il la soutint sur ce brillant théâtre,
Pour apprendre aux Anglais, qu'il voulait abaisser,
Que la France jamais ne périt tout entière,
Que, son dernier vengeur fût-il dans la poussière,
Les femmes, au besoin, pourraient les en chasser.

C. DELAVIGNE.

61. Mort de Jeanne d'Arc.
Silence au camp! la vierge est prisonnière;
Par un injuste arrêt Bedfort' croit la flétrir :
Jeune encore, elle touche à son heure dernière...

Silence au camp ! la vierge va périr.
A qui réserve-t-on ces apprêts meurtriers?

Pour qui ces torches qu'on excite?

L'airain sacré tremble et s'agite...
D'où vient ce bruit lugubre ? où courent ces guerriers
Dont la foule à longs flots roule et se précipite ?

La joie éclate sur leurs traits !

Sans doute l'honneur les enflamme;
Ils vont pour un assaut former leurs rangs épais :

Non, ces guerriers sont des Anglais
Qui vont voir mourir une femme.

Qu'ils sont nobles dans leur courroux!
Qu'il est beau d'insulter au bras chargé d'entraves!
La voyant sans défense, ils s'écriaient, ces braves :

« Qu'elle meure! elle a contre nous
Des esprits infernaux suscité la magie... »

Lâches, que lui reprochez-vous ?
D'un courage inspiré la brûlante énergie,
L'amour du nom français, le mépris du danger,

1. Bedfort. Général de l'armée anglaise.

Voilà sa magie et ses charmes.

En faut-il d'autres que des armes
Pour combattre, pour vaincre et punir l'étranger ?
Du Christ, avec ardeur, Jeanne baisait l'image;
Ses longs cheveux épars flottaient au gré des vents;
Au pied de l'échafaud, sans changer de visage,

Elle s'avançait à pas lents.
Tranquille elle y monta. Quand, debout sur le faite,
Elle vit ce bûcher qui l'allait dévorer,
Les bourreux en suspens, la flamme déjà prête,
Sentant son cæur saillir, elle baissa la tête,

Et se prit à pleurer.
Ah! pleure, fille infortunée!
Ta jeunesse va se slétrir,
Dans sa fleur trop tôt moissonnée!

Adieu, beau ciel, il faut mourir !
Tu ne reverras plus tes riantes montagnes,
Le temple, le hameau, les champs de Vaucouleurs,

Et la chaumière et tes compagnes',
Et ton père, expirant sous le poids des douleurs.
Après quelques instants d'un horrible silence,
Tout à coup le feu brille, il s'irrite, il s'éiance...
Le ceur de la guerrière alors s'est ranimé :
A travers les vapeurs d'une fumée ardente,

Jeanne, encor menaçante,
Montre aux Anglais son bras à demi consumé.

Pourquoi reculer d'épouvante,

Anglais ? son bras est désarmé.
La flamme l'environne et sa voix expirante
Murmure encore : « O France! ô mon roi bien-aimé! »

C. DELAVIGXE.

62. La vieillesse de Louis XI à Plessis-lcz-Tours? Ilaï par la noblesse et par le peuple des campagnes, Louis XI n'inspirait pas d'affection à la bourgeoisie, malgré la faveur qu'il avait montrée aux corps municipaux', et la protection éclairés qu'il accordait à l'industrie. Impopulaire chez tous, il se défiait de tous ; il évitait les grandes villes et surtout Paris; ses courses devenaient moins fréquentes, et il restait presque toujours confiné dans son château de Plessis-lez-Tours. Ce sombre manoir, aux murailles hérissées de broches de fer, aux fossés semés de chausse - trapes?, attristait de son ombre lugubre le jardin de la France, le doux pays de Touraine. Les sentinelles avaient ordre de tirer sur quiconque approcherait du château pendant la nuit; on arrêtait tout alentour les passants et les voyageurs sur le moindre soupçon : l'on ne voyait autour du Plessis que gens pendus aux arbres, car Tristan l'Ermite, prévôt des maréchaux (le roi l'appelait son compère), faisait pendre, torturer et mourir les gens sans grands indices ni prtuves; les prisons du château étaient pleines de prisonniers, et souvent, de jour et de nuit, on les entendait crier pour les tourments qu'on leur faisait endurer, sans compter ceux qui étaient secrètement jetés dans la riviere.

1. Ta chaumière. Elle existe encore à Domrémy; on la conserve par respect pour la mémoire de Jeanne.

2. Plessis-lez-Tours. Château situé à 1 kilomètre de Tours (département d'Indre-et-Loire ). Il n'en reste plus que des ruines, où une ferme est établic. Les signifie près de.

Louis était au reste le premier et non pas le moins malheureux de ses captifs; car il n'osait guère mettre le pied hors de son triste Plessis. Il en interdisait presque absolument l'entrée aux princes et aux grands ; il logeait ses conseillers et ses ministres eux-mêmes à Tours, et ne les mandait au Pless's que par nécessité ;

il avait relégué sa femme en Dauphiné; il faisait élever son fils hors de sa vue, au château d'Amboise, et ne recevait que très-rarement au Plessis sa fille Anne et son gendre, le sire de Beaujeu, qui lui avaient toujours été fidèles et affectionnés. Il ne s'entourait que d'astrologues, de médecins et de mauvaises gens de petite condition, qui lui devaient tout, et que sa mort devait replonger dans le néant. A peine encore se fail-il à ceux-là , et il changeait continuellement se's valets de chambre de peur quo ses ennemis ne les corrompissent. Il s'abandonnait à mille fantaisies pour secouer un moment l'ennui qui le rongeait : il faisait acheter des animaux rares dans mainte région lointaine; il mandait de toutes parts des joueurs d'instruments doux et bas; il faisait venir des bergers qui jouaient devant lui les airs et dansaient les danses de leur pays. Nais rien ne réussissait à le distraire; l'objet de son caprice, à peine atteint, ne lui causait plus qu'impatience et dégoût.

HENRI MARTIN.

I. Aux magistrats qui administraient les villes.
2, Chausse-trapes. Piéges où se prennent les bêtes fauris.

63.

Le copnéiable de Bourbon et Bayard'.

IL N'EST JAMAIS PERMIS DE PRENDRE LES ARMES CONTRE SA PATRIE,

BOURBON. N'est-ce point le pauvre Bayard que je vois, au pied de cet arbre, étendu sur l'herbe, et percé d'un grand coup? Oui, c'est lui-même. Hélas ! je le plains. En voilà deux qui périssent aujourd'hui par nos armes, Vandenesse 2 et lui. Ces deux Français étaient deux ornements de leur nation par leur courage. Je sens que mon cæur est encore touché pour sa patrie. Mais avançons pour lui parler. Ah! mon pauvre Bayard, c'est avec douleur que je te vois en cet état.

BAYARD. C'est avec douleur que je vous vois aussi.

BOURBON. - Je comprends bien que tu es fâché de te voir dans mes mains par le sort de la guerre. Mais je ne veux point te traiter en prisonnier; je te veux garder comme un bon ami, et prendre soin de ta guérison comme si tu étais mon propre frère : ainsi tu ne dois pas être fâché de me voir.

BAYARD. Hé! croyez-vous que je ne sois pas fåché d'avoir obligation au plus grand ennemi de la France ? Ce n'est point de ma captivité, ni de ma blessure, que je suis en peine. Je meurs: dans un moment la mort va me délivrer de vos mains.

BOURBON. Non, mon cher Bayard, j'espère que nos soins réussiront pour te guérir.

BAYARD. Ce n'est point là ce que je cherche, et je suis content de mourir.

BOURBON. Qu'as-tu donc? Est-ce que tu ne saurais te consoler d'avoir été vaincu et fait prisonnier dans la retraite de Bonnivets ? Ce n'est pas ta faute, c'est la sienne : les armes sont journalières. Ta gloire est assez bien établie par tant de belles actions. Les Impériaux“ ne pourront jamais oublier cette vigoureuse défense de Mézières 5 contre eux.

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1. Connétable, grand chef militaire qui commandait les armées du roi de France.

Le Connėtable de Bourbon s'était mis au service de l'empereur Charles-Quint, pour se venger d'une injustice que lui avait faite François Jer. Bayard, par son courage et ses vertus, mérita le beau nom de chevalier sans peur et sans reproche.

2. Vandenesse. Un des vaillants capitaines du temps.

3. Bonnivel. Mauvais général qui s'était élevé par la faveur. Il s'agit ici du combat de Romagnano, en Piémont (1524).

4. Impériaux. On appelait ainsi les armées de Charles-Quint, empereur d'Allemagne, et seul empereur qui existât en Europe.

5. Mézières. Aujourd'hui place de guerre de 2e classe, était alors une place faiblement fortifiée. Attaquée par une armée formidable et cent pièces d'artillerie, Bayard, enfermé dans la ville, fit une si belle défense qu'il força les ennemis à lever le siége.

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