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Pendant quelques jours, il demeura dans un assoupissement semblable à la mort. Une des dames qui le gardaient voulait lui tirer le drap sur le visage, et disait qu'il était trépassé; mais, ainsi que Dieu le voulut, une autre dame ne le permit pas et assura qu'il avait encore l'âme au corps. Pendant que durait le différend, Notre-Seigneur opéra en lui. Le bon roi soupira, étendit ses bras et ses jambes, et d'une voix creuse et sourde, comme s'il fût jessuscité du sépulcre, il dit : « Celui qui se lève d'en haut m'a visité

par la grâce de Dieu, et m'a rappelé d'entre les morts. » Puis il requit qu'on lui apportât la croix rouge, et la fit mettre sur son lit et sur ses vêtements. Quand sa mère sut qu'il avait recouvré la parole, elle en eut une joie qui ne peut s'exprimer; mais quand elle le vit avec la croix sur la poitrine, elle fut aussi transie

que

si elle l'eût vu mort. Rien ne put le dissuader. La croisade devint l'objet de toutes ses pensées. Mais comme les seigneurs ne montraient que peu d'empressement, il usa de ruse pour les entraîner. Suivant un vieil usage, le roi, le jour de Noël, donnait des habits pour étrennes aux gentilshommes attachés à son service : c'est pourquoi Noël était dit le jour des robes neuves. Louis, ayant donc fait préparer une grande quantité de cottes et de chaperons neufs pour le jour de Noël de l'année 1245, requit les grands officiers de la couronne, les gentilshommes de sa maison et les barons réunis à sa cour,

d'assister à une messe, avant l'aurore, dans la Sainte-Chapelle du Palais, à peine achevée. Les seigneurs, en entrant au palais, revêtirent les habits qui leur furent offerts, et se rendirent à la Sainte-Chapelle avec le roi. Quand les premiers rayons du jour glissèrent à travers les vitraux peints, chacun vit avec étonnement le signe de la croix sur l'épaule de son voisin; car le bon roi avait fait coudre des croix en cachette sur tous les chaperons. Ne voulant pas déposer les croix, ce qui n'eut été ni décent ni honorable, ils rirent jusqu'aux larmes, disant que le seigneur-roi allait à la chasse aux pelerins, et qu'il avait trouvé une nouvelle manière d'enlacer les hommes.

Deux années s'écoulèrent encore. La pieuse ardeur de Louis ne fit qu'augmenter. Il hátait de tous ses veux le jour du départ; sa mère et l'évêque de Paris, sachant la faiblesse de son corps, voyaient au contraire approcher ce moment avec une angoisse

1. Transie. Au sens propre, il signifle : « être pénétré, engourdi par le froid »; au sens figuré, il exprime l'effet que produit la peur, l'affliction.

2. La Sainte-Chapelle est comprise actuellement dans une des cours du Palais de Justice de Paris, Lâti sur l'emplacement au palais de saint Louis.

croissante. « Sire, mon roi, disait l'évêque, rappelez-vous qu'au moment où vous avez fait subitement un væu de telle importance, vous étiez malade, et pour vrai dire, hors de votre sens; c'est pourquoi les paroles que vous avez proférées ne vous engagent pas, et le seigneur pape vous relèvera volontiers de votre serment. » — « Très-cher fils, reprenait la reine Blanche, souvienstoi combien il est agréable à Dieu qu'un fils obéisse à sa mère; reste : la terre sainte n'en souffrira point de détriment; tu y enverras autant et plus de gens de guerre que si tu y allais en personne. »

Le roi sembla ému: « Vous assurez, répliqua-t-il, que le trouble de mes sens a seul été cause que j'ai pris la croix ? voici donc que je la dépose comme vous le souhaitez et le conseillez. » Et, portant la main à son épaule, il arracha le signe du Christ. A cette vue, tous les assistants de se féliciter. Mais soudain, le roi, changeant de visage et de discours, leur dit : « Mes amis, maintenant je ne suis plus sans doute malade ni hors de sens. Je requiers donc qu'on me rende ma croix. Celui qui n'ignore nulle chose sait qu'aucune nourriture n'entrera dans ma bouche, jusqu'à ce que la croix soit replacée sur mon épaule. » – «C'est le doigt de Dieu, s'écrièrent tous les assistants; ne nous opposons plus à sa volonté '. »

D'après JOINVILLE et MATHIEU PARIS.

58.

Derniers Instants et mort de saint Louis ?.

Déjà les comtes de Nemours, de Montmorency et de Vendôme n'étaient plus; le roi avait vu mourir dans ses bras son fils chéri, le comte de Nevers : il se sentit lui-même frappé. Il s'aperçut dès le premier moment que le coup était mortel; que ce coup abattrait facilement un corps usé par les fatigues de la guerre, par les soucis du trône et par ces veilles religieuses et royales que Louis consacrait à son Dieu et à son peuple. Il tâcha néanmoins de dissimuler son mal, et de cacher la douleur qu'il ressentait de la perte de son fils. On le voyait, la mort sur le front, visiter les hôpitaux, comme un de ces pères de la Merci consacrés dans

1. Saint Louis partit pour la croisade, et resta en Orient de 1248 à 1254.

2. De nouveaux conquérants, les mamelucks d'Égypte, avaient désolé la terre sainte. Saint Louis, qui n'avait cessé de porter la croix sur ses habits, conduisit une nouvelle armée au secours des chrétiens d'Orient. L'expédition fut d'abord dirigée contre le roi de Tunis. C'est sur la terre d'Afrique que mourut le picux roi (1270).

3. Ordre religieux fondé en 1218 pour la rédemption, c'est-à-dire le rachat des chrétiens réduits en esclavage par les infidèles. Merci, miséricorde.

les mêmes lieux à la rédemption des captifs et au salut des pestiférés. Dos æuvres du saint il passait aux devoirs du roi, veillait à la sûreté du camp,

montrait à l'ennemi un visage intrépide, ou, assis dans sa tente, rendait la justice à ses sujets comme sous le chêne de Vincennes.

Philippe, fils aîné et successeur de Louis , ne quittait point son père qu'il voyait près de descendre au tombeau. Le roi fut enfin obligé de garder sa tente; alors, ne pouvant plus être lui-même utile à ses peuples, il tâcha de leur assurer le bonheur dans l'avenir, en adressant à Philippe cette instruction qu'aucun Français ne lira jamais sans verser des larmes. Il l'écrivit sur son lit de mort. L'écriture en était grande, mais altérée, elle annonçait la défaillance de la main qui avait tracé l'expression d'une âme si forte.

La maladie faisant des progrès, Louis demanda l'extrêmeonction. Il répondit aux prières des agonisants avec une voix aussi ferme que s'il eût donné des ordres sur le champ de bataille. Il se mit à genoux au pied de son lit pour recevoir le saint viatique, et on fut obligé de soutenir par les bras ce nouveau saint Jérôme dans cette dernière communion. Depuis ce moment il mit fin aux pensées de la terre, et se crut acquitté envers ses peuples. Eh! quel monarque avait jamais mieux rempli ses devoirs ? Sa charité s'étendit alors à tous les hommes : il pria pour les infidèles qui firent à la fois la gloire et le malheur de sa vie; il invoqua les saints patrons de la France, de cette France si chère à son âme royale. Le lundi matin, 25 août, sentant que son heure approchait, il se fit coucher sur un lit de cendres, où il demeura étendu, les bras croisés sur la poitrine et les yeux levés vers le ciel.

Enfin, vers les trois heures de l'après-midi, le roi, jetant un grand soupir, prononça distinctement ces paroles : « Seigneur, j'entrerai dans votre maison, et je vous adorerai dans votre saint temple ; » et son âme s'envola dans le saint temple qu'il était digne d'habiter.

On entend alors retentir la trompette des croisés de Sicile : leur flotte arrive pleine de joie et chargée d'inutiles secours :. On ne répond point à leur signal. Charles d'Anjou s'étonne et commence à craindre quelque malheur. Il aborde au rivage, il voit des sentinelles, la pique renversée, exprimant encore moins leur

1. Le secours était inutile puisque la mort de saint Louis mettait in à la Toisade.

douleur par ce deuil militaire que par l'abattement de leur visago. Il vole à la tente du roi son frère; il le trouve étendu mort sur la cendre. Il se jette sur ces reliques sacrées, les arrose de ses larmes, baise avec respect les pieds du saint, et donne des maryues de tendresse et de regret qu'on n'aurait point attendues d'une âme aussi hautaine. Le visage de Louis avait encore toutes les couleurs de la vie, et ses lèvres même étaient vermeilles.

CHATEAUBRIAND.

59.

Prise du roi Jean à la bataille de Poitiers 1. Les Français, mis en désordre par les archers, enfoncés en vingt endroits par la cavalerie, ne purent que retarder, à force de vaillance, une défaite inévitable. Le combat fut cependant trèslong et très-sanglant : le roi Jean et tous ses chevaliers de l'Étoile? surent fidèles à leur serment de se faire luer ou prendre, plutôt que de céder le champo; la chevalerie de Bourgogne, do Poitou, de Picardie, du Bourbonnais, d'Auvergne, se comporta généreusement. Le roi Jean, aussi brave homme d'armes que mauvais général, donnait l'exemple à tous, une lourde hache au poing : il avait à ses côtés Geoffroi de Charni, portant la bannière royale, et le jeune Philippe, duc de Touraine, enfant de treize ans, qui, bien différent de ses frères, gagna en cette journée le nom de hardi ; car il ne quitta pas le roi, lui criant sans cesse : « Père, gardez-vous à droite! gardez-vous à gauche! » à mesure qu'il voyait les ennemis approcher. La déroute devint enfin presque générait.

Une seule bande de Français combattait encore : c'était celle où se trouvait le roi. Ces braves gens ne firent aucune tentative pour remonter à cheval ni pour se retirer : c'étaient les derniers des chevaliers; ils semblaient ne pas vouloir survivre au déshonneur de leur ordre. Leur nomibre diminuait à chaque instant; le roi Jean venait de voir renverser à quelques pas de lui le comto de Dammartin; l'oriflamme 4 tomba à son tour, avec le sire de Charni qui la tenait... Le roi Jean « faisait toujours merveille » de sa hache d'armes. Et cependant, la presse grossissait autour de lui. Suivant l'avis de Jean Chandos, le prince Édouards et le

1. Bataille livrée aux Anglais en 1456 et perdue, malgré la supériorité de l'as. mée française, par la faute du roi Jean. Voir l'Histoire de France déjà citée.

2. Ordre de chevalerie créé par le roi Jean. 3. Céder le chömp, c'est-à-dire reculer. Expression du temps. 4. Orifamme. C'était la bannière royale, en taffetas rouge ou couleur de fen.

5. Le Prince Edouard ou prince de Galles, fils ainé du roi d'Angleterre, Édou'ırd III. leon Chardos, le plus renommé des capitaines anglais de l'époque.

gros des Anglais avaient concentré tous leurs efforts contre le roi; il était reconnu, environné, et tous ceux qui le serraient de près lui criaient : « Rendez-vous ! rendez-vous! ou vous êtes mort! »

Le roi remit enfin son gant droit à l'un des chevaliers qui lui criait de se rendre « en bon François ». Mais ce chevalier ne put, malgré sa promesse, conduire Jean au prince de Galles : les gens d'armes anglais et gascons lui arrachèrent le roi, et le tiraillaient entre eux, disant tous : « Je l'ai pris ! je l'ai pris ! » Le roi et son fils étaient en grand péril d'être mis en pièces, lorsque le comte de Warwick, maréchal d'Angleterre, envoyé par le prince Édouard à la recherche du roi de France, le délivra, ainsi que lo duc de Touraine, des mains de ces furieux, et mena courtoisement les deux illustres captifs à leur vainqueur.

HENRI MARTIX.

60.

Jeanne d'Arc suscitée' de Dieu pour sauver la France,

Qui t'inspira, jeune et faible bergère',
D'abandonner la houlette légère
Et les tissus commencés par ta main ?
Ta sainte ardeur n'a pas été trompée;
Mais quel pouvoir brise sous ton épée
Les cimiers d'or et les casques d'airain ?
L'aube du jour voit briller ton armure,
L'acier pesant couvre ta chevelure,
Et des combats tu cours braver le sort.
Qui t'inspira de quitter ton vieux père,
De préférer aux baisers de ta mère

L'horreur des camps, le carnage et la mort?
C'est Dieu qui l'a voulu, c'est le Dieu des armées,
Qui regarde en pitié les pleurs des malheureux;
C'est lui qui délivra nos tribus opprimées

Sous le poids d'un joug rigoureux;
C'est lui, c'est l'Éternel, c'est le Dieu des a mécs.
L'ange exterminateur bénit ton étendard;

1. Susciter. Faire naître, faire paraitre en un certain temps; s'applique, en ce sens, aux personnages extraordinaires que Dieu inspire et semble conduire.

2. An moment où Jeanne-d'Arc parut, en 1429, sous le règne de Charles VII, plus de la moitié de la France était au pouvoir des Anglais.

3. Les parents de Jeanne étaient de simples gens de labour, du village de Domrémy, près de Vaucouleurs, en Lorraine (département de la Meuse).

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