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C'est de coups', » Il obtint changement de forlune;

Et sur l'état d'un charbonnier

Il fut couché tout le derniers.
Autre plainte. « Quoi donc! dit le Sort en colère,

Ce baudet-ci m'occupe autant

Que cent monarques pourraient faire !
Croit-il être le seul qui ne soit pas content?

N'ai-je en l'esprit que son affaire? »

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Le Sort avait raison. Tous gens sont ainsi faits :
Notre condition jamais ne nous contente;

La pire est toujours la présente.
Nous fatiguons le ciel à force de placets :.
Qu'à chacun Jupiter accorde sa requête,

Nous lui romprons oncor la tête',

LA FONTAINE.

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Nabussanó, un des meilleurs princes de l'Asie, était toujours trompé et volé : c'était à qui pillerait ses trésors. Le receveur général de l'ile de Serendibe donnait toujours cet exemple, fidèle ment suivi par les autres. Le roi le savait; il avait changé de trésorier plusieurs fois, mais il n'avait pu changer la mode établie de partager les revenus du roi en deux moitiés inégales, dont la plus petite revenait toujours à sa majesté, et la plus grosse aux administrateurs ?.

Le roi Nabussan confia sa peine au sage Zadig..« Vous qui savez

1. C'est de coups. Ellipse, pour une aubaine de coups.

2. Il fut couché le dernier sur l'état. L'état ou la liste des bêtes de service, I! ful couché, c'est à-dire inscrit.

3. Placets. Demande respectueuse adressée aux rois et aux princes.

4. Nous lui romprens encor la léle. Gallicisme : « Nous le fatiguerons, nous l'éto:irdirons encore de nos deirandes. »

3. Nabus8an, - Zadig. Personnages imaginaires.

6. On raj.porte le nom de Serendib à Ceylan, Sumatra et Madagascar, trois iles de la mer des Indes.

7. Ce conte est une critique de la manière scandaleuse dont les impôts étaient perçus en France avant la Révolution de 1789. L'État les donnait à bail à des fermiers-généraux qui pressuraient le peuple (le seul qui payât des impôts) de toutes les façons, et frustraient indignement le trésor royal, ou trésor de l'État. A l'époque où Voltaire écrivait ceci, en 1748, la portion d'impôts peryus par la ferme générale était de 166 millions de livres, et les frais de perception allaient à 22 0/0, tandis que les frais des taxes perçues directement ne montaient qu'à 6 0/0. La science administrative, née de nos jours, rend maintenant de pareils abus iinpossibles.

tant de belles choses, lui dit-il, ne sauriez-vous pas le moyen de me faire trouver un trésorier qui ne me vole point? Assurément, répondit Zadig, je sais une façon infaillible de vous donner un homme qui ait les mains nettes. » Le roi charmé lui demanda, en l'embrassant, comment il fallait s'y prendre. « Il n'y a,

dit Zadig, qu'à faire danser tous ceux qui se présenteront pour la dignité de trésorier, et celui qui dansera avec le plus de légèreté sera infailliblement le plus honnête homme. — Vous vous moquez, dit le roi; voilà une plaisante façon de choisir un receveur de mes finances. Quoi! vous prétendez que celui qui fera le mieux un entrechat sera le financier le plus intègre et le plus habil ?!

Je ne vous réponds pas qu'il sera le plus habile, repartit Zadig; mais je vous assure que ce sera indubitablement le plus honnête homme. » Zadig parlait avec tant de confiance, que le roi crut qu'il avait quelque secret surnaturel pour connaître les financiers.

« Je n'aime pas le surnaturel, dit Zadig; si votre majesté veut me laisser faire l'épreuve que je lui propose, elle sera bien convaincue que mon secret est la chose la plus simple et la plus aisée, » Nabussan, roi de Serendib, fut bien plus étonné d'entendre que ce secret était simple, que si on le lui avait donné pour un miracle : « Or bien, dit-il, faites comme vous l'entendrez.

Laissez-moi faire, dit Zadig, vous gagnerez à cette épreuve plus que vous ne pensez. » Le jour même il fit publier, au nom du roi, que tous ceux qui prétendaient à l'emploi du haut receveur des deniers de sa gracieuse majesté Nabussan, fils de Nussanab, eussent à se rendre, en habits de soie légère, le premier de la lune du Crocodile', dans l'antichambre du roi. Ils s'y rendirent au nombre de soixante-quatre. On avait fait venir des violons dans un salon voisin; tout était préparé pour le bal; mais la porte de ce salon était fermée, et il fallait, pour y entrer, passer par une petite galerie assez obscure. Un huissier vint chercher et introduire chaque candidat, l'un après l'autre, par le passage dans lequel on le laissait seul quelques minutes. Le roi, qui avait le mot, avait étalé tous ses trésors dans cette galerie. Lorsque tous les prétendants furent arrivés dans le salon, sa majesté ordonna qu'on les fit danser. Jamais on ne dansa plus pesamment et avec moins de grâce; ils avaient tous la tête baissée, les reins courbés les mains collées à leurs côtés. « Quels fripons! » disait tout bas Zadig.

1. Le premier de la lune du Crocodile. Plusieurs peuples orientaux comptent les

43.

Un seul d'entre eux formait des pas avec agilité, la tête haute, le regard assuré, les bras étendus, le corps droit, le jarret ferme. « Ah! l'honnête homme ! le brave homme! » disait Zadig. Le roi embrassa ce bon danseur, le déclara son trésorier, et tous les autres furent punis et taxés : avec la plus grande justice du monde; car chacun, dans le temps qu'il avait été dans la galerie, avait rempli ses poches et pouvait à peine marcher. Le roi fut fâché pour la nature humaine que, de ces soixante et quatre danseurs, il y eût soixante et trois filous. La galerie obscure fut appelée le Corridor de la tentation.

VOLTAIRE, un jugement de Zadig. Le principal talent de Zadig était de démêler la vérité que tous les hommes cherchent à obscurcir. Dès les premiers jours de son administration, il mit ce grand talent en usage. Un fameux négociant de Babylone 2 était mort aux Indes ; il avait fait ses héritiers ses deux fils par portions égales, après avoir marié leur sæur; et il laissait un présent de trente mille pièces d'or à celui de ses deux fils qui serait jugé l'aimer davantage. L'aîné lui balit un tombeau, le second augmenta d'une partie de son héritage la dot de sa seur. Chacun disait : « C'est l'aîné qui aime mieux son père; le cadet aime mieux sa seur : c'est à l'ainé qu'appartiennent les trente mille pièces. »

Zadig les fit venir tous deux l'un après l'autre. Il dit à l'aîné : « Votre père n'est point mort; il est guéri de sa dernière mala

il revient à Babylone. Dieu soit loué! répondit le jeune homme; mais voilà un tombeau qui m'a coûté bien cher ! » Zadig dit ensuite la même chose au cadet. « Dieu soit loué! ré. pondit-il, je vais rendre à mon père tout ce que j'ai, mais je voudrais qu'il laissât à ma seur ce que je lui ai donné. rendrez rien, dit Zadig, et vous aurez les trente mille pièces. C'est vous qui aimez le mieux votre père. »

VOLTAIRE,

die;

Vous ne

44. Le roi poete et le courtisan. Il faut que je vous conte une petite historiette, qui est trèsvraie et qui vous divertira. Le roi 3 se mêle depuis peu de faire mois par les révolutions de la lune, et ils signalent le retour de chaque lune nouvelle par lc noin d'un animal, ou d'un autre objet.

1. Taxes. Condamnés à de fortes restitutions et à des ameniles.

2. Babylone. Ville fameuse dans l'ancienne histoire de l'Orient; elle était située sur l'Euphrate.

3. Louis XIV.

des vers; MM. de Saint-Aignan et Dangeau' lui apprennent comment il faut s'y prendre. Il fit l'autre jour un petit madrigal ? que lui-même ne trouva pas trop joli. Un matin, il dit au maré

chal de Grammont' : « M. le maréchal, lisez, je vous prie, ce petit I 그

madrigal, et voyez si vous en avez jamais vu un si impertinent : parce qu'on sait que depuis peu j'aime les vers, on m'en apporte de toutes les façons. » Le maréchal, après avoir lu , dit au roi : « Sire, Votre Majesté juge divinement bien de toutes choses; il est vrai que voilà le plus sot et le plus ridicule madrigal que j'aie jamais lu. » Le roi se mit à rire, et lui dit : « N'est-il pas vrai que celui qui l'a fait est bien fat ? Sire, il n'y a pas moyen de lui donner un autre nom. Oh bien ! dit le roi, je suis ravi que vous m'en ayez parlé si bonnement"; c'est moi qui l'ai fait. Ah! sire, quelle trahison! que Votre Majesté me le rende; je l'ai lu brusquement. - Non, monsieur le maréchal; les premiers sentiments sont toujours les plus naturels. » Le roi a fort ri de cette folie, et tout le monde trouve que voilà la plus cruelle petite chose que l'on puisse faire à un vieux courtisan 6. Pour moi, qui aime toujours à faire des réflexions, je voudrais que le roi en fit là-dessus, et qu'il jugeât par là combien il est loin de connaître jamais la vérité .

Mme DE SÉVIGNÉ.

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HARPAGON. Valère, aide-moi à ceci. Or çà, maitre Jacques, approchez-vous; je vous ai gardé pour le dernier.

1. De Saint-Aignan, Dangeau, le maréchal de Grammont, seigneurs de la cour de Louis XIV.

2. Madrigal. Petite pièce de vers destinée à exprimer une pensée ingénieuse ou un sentiment intéressant.

3. Fat. Sot, présomptueux.

4. Si bonnement. Avec tant de franchise et de simplicité. Expression pleine d'une malice charmante dans la circonstance.

5. Courtisan. Personne de la cour des princes; se dit de toute personne qui, par intérêt, cherche à plaire et à flatter.

6. Réflexion fort sage qui donne à cette simple anecdote le mérite d'une leçon le morale.

7. Harpagon. Nom devenu synonyme d'avare, de rapace. Il songe à se remarier et s'occupe des préparatifs d'un souper et d'une fête qu'il veut donner à cette occasion. – Valère, jeune homme qui aspire à épouser la fille d'Harpagon. - Me Jacques, à la fois cuisinier et cocher dans la maison d'Harpagon.

M° JACQUES. Est-ce à votre cocher, monsieur, ou bien à votre cuisinier que vous voulez parler? car je suis l'un et l'autre.

HARPAGON. C'est à tous les deux.
M JACQUES. Mais à qui des deux le premier?
HARPAGON. Au cuisinier.
21° JACQUES. Attendez donc, s'il vous plaît.

(Mafire Jacques oto sa casaque do cocher et parait rôtu en cuisinier.)
HARPAGON. Quelle diantre de cérémonie est-ce cela ?
Me JACQUES. Vous n'avez qu'à parler.
HARPAGON. Je me suis engagé, maitre Jacques, à donner ce soir

à souper.

M° JACQUES, à part. Grande merveille!
HARPAGON. Dis-moi un peu, nous feras-lu bonne chère?
mo JACQUES. Oui, si vous me donnez bien de l'argent.

HARPAGON. Que diable, toujours de l'argent! Il semble qu'ils n'aient autre chose à dire : de l'argent, de l'argent, de l'argent ! Ah! ils n'ont que ce mot å la bouche, de l'argent! Toujours parler d'argent! Voilà leur épée de chevet', de l'argent!

VALÈRE. Je n'ai jamais vu de réponse plus iinpertinente que celle-là. Voilà une belle merveille que de faire bonne chère avec bien de l'argent! c'est une chose la plus aisée du monde, et il n'y a si pauvre esprit qui n'en fît bien autant; mais, pour agir en habile homme, il faut parler de faire bonne chère avec peu d'argent!

mo JACQUES. Bonne chère avec peu d'argent! VALÈRE. Qui.

MJACQUES, À Valère. Par ma foi, monsieur l'intendant, vous nous obligerez de nous faire voir ce secret, et de prendre mon office de cuisinier; aussi bien vous mêlez-vous souvent d'être le factotum?

HARPAGON. Taisez-vous ! Qu'est-ce qu'il nous faudra ?

Mo JACQUES. Voilà monsieur votre intendant, qui vous fora bonne chère pour peu d'argent.

HARPAGON. Haïe! je veux que tu me répondes.
MR JACQUES. Combien serez-vous de gens à table?

HARPAGON. Nous serons huit ou dix; mais il ne faut prendre que huit. Quand il y a à manger pour huit, il y en a bien pour dix.

VALÈRE. Cela s'eniend.

1. Leur épée de chevet. Épée qu'on met sons le chevet du lit, qu'on ne quitte jamais, et par extension et ligure, parole qu'on a toujours à la bouche.

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