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quoiqu'il y eût été si bien traité, et il ordonna à ses amis de porter ses os dans l’Attique', pour les y inhumer secrètement, à cause que la rigueur des décrets publics ne permettait pas qu'on le fit d'une autre sorte. Dans les approches de la mort où la raison revient et où la vengeance cesse, l'amour de la patrie se réveille : il croit satisfaire à sa patrie ; il croit être rappelé de son exil après sa mort, et, comme ils? parlaient alors, que la terre serait plus bénigne et plus légère à ses os.

C'est pourquoi de bons citoyens s'affectionnent à leur terre natale. « J'étais devant le roi, dit Néhémias“, et je lui présentais à boire, et je paraissais languissant en sa présence. » Et le roi me dit : « Pourquoi votre visage est-il si triste, puisque je ne vous vois point malade ? » Et je dis au roi : « Comment pourraisje n'avoir pas le visage triste, puisque la ville où mes pères sont ensevelis est déserte, et que ses portes sont brûlées ? Si vous voulez me faire quelque grâce, renvoyez-moi en Judée, en la terre du sépulcre de mon père, et je la* rebâtirai.

Étant arrivé en Judée, il appelle ses concitoyens, que l'amour de leur commune patrie unissait ensemble. « Vous savez, dit-il, notre affliction. Jérusalem est déserte ; ses portes sont consumées par le feu; venez et unissons-nous pour la rebâtir. »

Tant que les Juifs demeurèrent dans un pays étranger et si éloigné de leur patric, ils ne cessèrent de pleurer et d'enfler, pour ainsi parler, de leurs larmes les fleuves de Babylone, en se souvenant de Sion. Ils ne pouvaient se résoudre à chanter leurs agréables cantiques, qui étaient les cantiques du Seigneur, dans une terre étrangère. Leurs instruments de musique, autrefois leur consolation et leur joie, demeuraient suspendus aux saules plantés sur la rive, et ils en avaient perdu l'usage. « O Jérusalem! disaient-ils, si jamais je puis t'oublier, puissé-je m'oublier moi-même ! » Ceux que les vainqueurs avaient laissés dans leur terre natale s'estimaient heureux, et ils disaient au Seigneur, dans les psaumes qu'ils lui chantaient durant la captivité : « Il est temps, ò Seigneur! que vous ayez pitié de Sion; vos serviteurs en aiment les ruines mêmes et les pierres démolies, et leur

1. L'Allique. Contrée de la Grèce dont Athènes était la capitale.
2. Comme ils parlaient alors. Ils, les païens. Comme on parlait alors.

3. Néhémius. Juif d'une illustre famille que le même roi de Perse Artaxercès &vait pris dans son palais et attaché à son service. Il obtint de ce prince la permission d'aller relever les murs de Jérusalem.

4. Je la rebâtirai. Le pronom est trop éloigué de son antécédent la ville pour s'y rapporter régulièrement.

terre natale, toute désolée qu'elle est, a encore toute leur ten dresse et toute leur compassion. »

BOSSUET.

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Je me rappelle que lorsque j'arrivai en France sur un vaisseau qui venait des Indes, dès que les matelots eurent distingué la terre de la patrie, ils devinrent pour la plupart incapables d'aucune manæuvre. Les uns la regardaient sans pouvoir en détourner les yeux, d'autres mettaient leurs beaux habits, comme s'ils avaient été au moment de descendre; il y en avait qui parlaient tout seuls, et d'autres qui pleuraient. A mesure que nous approchions, le trouble de leurs têtes augmentait : comme ils en étaient absents depuis plusieurs années, ils ne pouvaient se lasser d'admirer la verdure des collines, le feuillage des arbres, et jusqu'aux rochers du rivage couverts d'algues' et de mousse, comme si tous ces objets leur eussent été nouveaux. Les clochers des villages où ils étaient nés, qu'ils reconnaissaient au loin dans les campagnes, et qu'ils nommaient les uns après les autres, les remplissaient d'allégresse. Mais quand le vaisseau entra dans le port, et qu'ils virent sur les quais, leurs amis, leurs pères, leurs mères, leurs enfants, qui leur tendaient les bras en pleurant, et qui les appelaient par leurs noms, il fut impossible d'en retenir un seul à bord. Tous sautèrent à terre, et il failut suppléer, suivant l'usage de ce port, aux besoins du vaisseau par un autre équipage.

BERNARDIN DE SAINT-PIERRE,

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Plus j'approchais de la Suisse, plus je me sentais ému. L'instant où, des hauteurs du Jura, je découvris le lac de Genève', fut un instant d'extase et de ravissement. La vue de mon pays, de ce pays si chéri, où des torrents de plaisirs avaient inondé mon cæur, l'air des Alpes', si salutaire et si pur; le doux air de la patrie, plus suave que les parfums de l'Orient; cette terre riche et fertile, ce paysage unique, le plus beau dont l'ạil hu

1. Les algues. Plantes qui croissent au bord de la mer et qui tapissent de leur verdure les rochers du rivage.

2. Jura, Chaine de montagnes entre la France et la Suisse.
3. Situé entre les cantons suisses de Vaud, Genève et Valais.

4. Alpes. La principale chaîne de montagnes de l'Europe, sépare la France, la Savoie et la Suisse de l'Italie.

main fut jamais frappé ; ce séjour charmant auquel je n'avais rien trouvé d'égal dans le tour du monde ; l'aspect d’un peuple heureux et libre; la douceur de la saison, la sérénité du climat; mille suuvenirs délicieux qui réveillaient tous les sentiments que j'avais goûtés : tout cela me jetait dans des transports que je ne puis décrire, et semblait me rendre à la fois la jouissance de ma vie entière.

J.-J. ROUSSEAU.

27.

La barque de l'émigre. On dit qu'un Français, obligé de fuir pendant la Terreur, avait acheté de quelques deniers qui lui restaient une barque sur le Rhin; il s'y était logé lui et ses deux enfants. N'ayant point d'argent, il n'y avait point pour lui d'hospitalité. Quand on le chassait du rivago, il passait, sans se plaindre, à l'autre bord. Souvent, poursuivi sur les deux rives, il était obligé de jeter l'ancre au milieu du fleuve. Il pêchait pour nourrir sa famille; mais les hommes lui disputaient encore les secours de la Providence. La nuit, il allait cueillir des herbes sèches, pour faire un peu de feu, et sa femme demeurait dans de mortelles angoisses jusqu'à son retour. Obligée de se faire sauvage entre quatre nations civilisées, cette famille n'avait pas sur le globe un seul coin de terre où elle osât mettre le pied : toute sa consolation était, en errant dans le voisinage de la France, de respirer quelquefois un air qui avait passé sur son pays.

CHATEAUBRIAND,

28.

La famille. Dans une famille tous ont en vue l'avantage de tous, parce que tous s'aiment et que tous ont part au bien commun. Il n'est pas un de ses membres qui n'y contribue d'une manière diverse selon sa force, son intelligence et ses aptitudes particulières; l'un fait ceci, l'autre cela ; mais l'action de chacun profite à tous, et l'action de tous profite à chacun. Qu'on ait peu ou beaucoup, on partage en frères; nulles distinctions autour du foyer domestique. On n'y voit point ici la faim, à côté l'abondance. La coupe que Dieu remplit de ses dons passe de main en main, et le vieillard et le petit enfant, celui qui ne peut plus ou ne peut pas encore supporter la fatigue, et celui qui revient des champs le front baigné de sueur, y trempent également leurs lèvres. Leurs joies, leurs souffrances sont communes. Si l'on est infirme, si l'un est malade, s'il devient avec l'age incapable de travail, les autres le nour

rissent et le soignent; de sorte qu'en aucun temps il n'est abandonné.

Père, mère, enfants, frères, seurs, quoi de plus saint, de plus doux que ces noms !

LAMENNAIS.

29. - Le retour du petit Savoyard '.

Avec leurs grands sommets, leurs glaces éternelles,
Par un soleil d'été, que les Alpes sont belles !
Tout dans leurs frais vallons sert à nous enchanter,
La verdure, les eaux, les bois, les fleurs nouvelles.
Heureux qui sur ces bords peut longtemps s'arrêter!
Heureux qui les revoit, s'il a pu les quitter!
Quel est ce voyageur que l'été ? leur renvoie ?
Seul, loin dans la vallée, un bâton à la main,
C'est un enfant; il marche, il suit le long chemin

Qui va de France à la Savoie.
Bientôt de la colline il prend l'étroit sentier:
Il a mis, ce matin, la bure : du dimanche,

Et dans son sac de toile blanche
Est un pain de froment qu'il garde tout entier.
Pourquoi tant se hâter à sa course dernière ?
C'est que le pauvre enfant veut gravir le coteau,
Et ne point s'arrêter qu'il n'ait vu son hameau ,

Et n'ait reconnu sa chaumière.
Les voilà !... tels encor qu'il·les a vus toujours,
Ces grands bois, ce ruisseau qui fuit sous le feuillage.
Il ne se souvient plus qu'il a marché dix jours :

Il est si près de son village !
Tout joyeux, il arrive et regarde... Mais quoi !
Personne ne l'attend I sa chaumière est fermée !
Pourtant du toit aigu sort un peu de fumée.
Et l'enfant plein de trouble : « Ouvrez, dit-il, c'est moi. »
La porte cède ; il entre : et sa mère attendrie,

1. Voir liv. I, no 19, Le Départ du petit Savoyard, et liv. II, n° 20, Le petit Savoyard à Paris.

2. L'élé leur renvoie. Les petits Savoyards qui viennent gagner leur vie en France quittent leur pays pendant l'hiver, et y reviennent l'été pour aider leur famille dans les travaux des champs.

3. La bure du dimanche. Pour les vêtements de bure réservés pour le dimanche. La bure est une étoffe grossière dont s'habillent les gens de la campagne.

Sa mère, qu'un long mal près du foyer retient,
Se relève à moitié, tend les bras et s'écrie :

« N'est-ce pas mon fils qui revient ? »
Son fils est dans ses bras, qui pleure et qui l'appelle :
« Je suis infirme, hélas ! Dieu m'afflige, dit-elle;
Et depuis quelques jours je te l'ai fait savoir,
Car je ne voulais pas mourir sans te revoir. »

Mais lui : « De votre enfant vous étiez éloignée,
Le voilà qui revient; ayez des jours contents;
Vivez: je suis grandi, vous serez bien soignée;

Nous sommes riches pour longtemps. »
Et les mains de l'enfant, des siennes détachées,
Jetaient sur ses genoux tout ce qu'il possédait :
Les trois pièces d'argent dans sa veste cachées,
Et le pain de froment que pour elle il gardait.
Sa mère l'embrassait et respirait à peine ;
Et son œil se fixait, de larmes obscurci,

Sur un grand crucifix de chêne,
Suspendu devant elle et par le temps noirci.
« C'est lui, je le savais, le Dieu des pauvres mères
Et des petits enfants, qui du mien a pris soin ;
Lui, qui me consolait quand mes plaintes amères

Appelaient mon fils de si loin.
C'est le Christ du foyer' que les mères implorent,
Qui sauve nos enfants du froid et de la faim :
Nous gardons nos agneaux et les loups les dévorent;
Nos fils s'en vont tout seuls... et reviennent enfin.
Toi, mon fils, maintenant me seras-tu fidèle ?
Ta pauvré mère infirme a besoin de secours;
Elle mourrait sans toi. » + L'enfant, à ce discours,
Grave et joignant ses mains, tombe à genoux près d'elle,
Disant : « Que le bon Dieu vous fasse de longs jours !

GUIRAUD.

30.

Le père de famille et la maison incendiée.

Mille sensations délicieuses faisaient battre mon cæur, sure que j'approchais de ce paisible séjour ; je ressemblais à l’oiseau qu'un moment de frayeur a chassé de son nid : mes impa

à me

4. Le Christ du foyer. C'est-à-dire le Christ dont la sainte image est suspendue au foyer des chaumières des familles chrétiennes.

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