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ments plus convenables, les plantes à corriger en sa faveur leur aigreur sauvage, les venins mème à se tourner en remèdes pour l'amour de lui. Il serait superflu de vous raconter comme il sait ménager les éléments', après tant de sortes de miracles qu'il fait faire tous les jours aux plus intraitables?, je veux dire au feu et à l'eau, ces deux grands ennemis, qui s'accordent néanmoins à nous servir dans des opérations si utiles et si nécessaires. Quoi pluss? il est monté jusqu'aux cieux : pour marcher plus surement, il a appris aux astres à le guider dans ses voyages; pour mesurer plus également sa vie, il a obligé le soleil à rendre compte, pour ainsi dire, de tous ses pas.

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La branche en longs éclats cède au bras qui l'arrache:
Par le fer façonnée, elle allonge la hache;
L'homme avec son secours, non sans un long effort,
Ebranle et fait tomber l'arbre dont elle sort.
Et tandis qu'au fuseau la laine obéissante
Suit une main légère, une main plus pesante
Frappe à coups redoublés l'enclume qui gémit;
La lime mord l'acier, et l’oreille en frémit.
Le voyageur qu'arrête un obstacle liquide
A l'écorce d'un bois confie un pied timide

la peur, par l'intérêt pressé,
Il avance en tremblant : le fleuve est traversé.
Bientôt ils oseront 5, les yeux vers les étoiles,
S'abandonner aux mers sur la foi de leurs voiles.
Avant que dans les pleurs ils pétrissent leur pain,
Avec de longs soupirs ils ont brisé le grain.
Un ruisseau par son cours, le vent par son haleine ,
Peut à leurs faibles bras épargner tant de peine ;

Retenu par

1. Menager les éléments. Manier les éléments, en tirer parti. Expression énor. gique qui aurait aujourd'hui un autre sens.

2. Le génie de Bossuet semble présager le parti que l'homme a su tirer depuis de l'eau et du feu, par la découverte des machires à vapeur et l'application de la vapeur aux mille usages où elle est employée aujourd'hui.

3. Quoi plus, Remarquer ce tour. On dirait plutôt aujourd'hui : Quoi de plus.

4. Un obstacle liquide. Pour la mer, un fleuve, un amas d'eau. Périphrase d'un mauvais effet.

5. Bientôt ils oseront. Les hommes. L'antécédent est si bien indiqué par le sens que cette tournure, qui est plus vive, ne présente aucune incertitude.

6. Un ruisseau, le vent. Allusion aux moulins à eau et aux moulins à vent.

Mais ces heureux secours, si présents à leurs yeux,
Quand ils les connaîtront, le monde sera vieux.

L, RACINE.

21. - Les premiers observateurs du ciel.

Cependant vers l'Euphrate on dit que des pasteurs,
Du grand art de Képler' rustiques inventeurs,
Étudiaient les lois de ces astres paisibles
Qui mesurent des temps les traces invisibles ?,
Marquaient et leur déclin et leur cours passager,
Le gravaient sur la pierre, et du globe étranger
Que l'univers tremblant revoit par intervalle 3,
Savaient même embrasser la carrière inégale.
Ainsi l'astronomie eut les champs pour berceau :
Cette fille des cieux illustra le hameau.
On la vit habiter, dans l'enfance du monde,
Des patriarches-rois la tente vagabonde,
Et guider le troupeau, la famille, le char
Qui parcourait au loin le vaste Sennaar“.

FONTANES.

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Dieu a destiné l'homme à travailler, à travailler rudement, d'un soleil à un autre soleil, à arroser la terre de ses sueurs. Nu sur la terre nue, tel est l'état dans lequel il l'a jeté sur la terre, dit un ancien. C'est à force de travail que l'homme pourvoit à tout ce qui lui manque. Il faut qu'il se vêtisse 6, en arrachant au tigre ou au lion la peau qui les recouvre pour en couvrir sa nudité; puis les arts se développant, il faut qu'il file la toison de ses moutons, qu'il en rapproche les fils par le tissage, pour en faire une toile continue qui lui serve de vêtement. Cela ne lui suffit pas : il faut qu'il se dérobe aux variations de l'atmo

1. Célèbre astronome allemand de la fin du xvie siècle.

2. Mesurent les traces invisibles. Expression aussi belle que la pensée est juste. Ce sont les astres qui mesurent la marche du temps en réglant celle des saisons et des jours.

3. Les comètes, dont le retour dans le ciel n'est pas périodique et la marche régulière comme celle des autres astres.

4. Le vaste Sennaar. Immense plaine d'Asie entre l'Euphrate et le Tigre.

5. Qu'ilse vélisse. D'après la grammaire, il faudrait : qu'il se véie; mais les bons écrivains reculent devant le présent du subjonctif et le présent de l'indicatif qui sont trop durs à l'oreille; ils emploient de préférence le passé.

ou

sphère, qu'il se construise une demeure où il échappe à l'inégalité des saisons, aux torrents de la pluie, aux ardeurs du soleil, aux rigueurs de la gelée. Après avoir vaqué à ces soins, il faut qu'il se nourrisse, qu'il se nourrisse tous les jours, plusieurs fois par jour, et tandis que l'animal privé de raison, mais couvert d'un plumage ou d'une fourrure qui le protége, trouve, s'il est oiseau, des fruits mûrs suspendus aux arbres, s'il est quadrupède herbivore, une table toute servie dans la prairie, s'il est carnassier, un gibier tout préparé dans ces animaux qui på turent; l'homme est obligé de se procurer des aliments en les faisant naître , en les disputant à des animaux plus rapides ou plus forts que lui. Cet oiseau, ce chevreuil dont il pourrait se nourrir, ont des ailes ou des pieds agiles. Il faut qu'il prenne une branche d'arbre, qu'il la courbe, qu'il en fasse un arc, que sur cet arc il pose un trait, et qu'il abatte cet animal pour s'en emparer, puis enfin qu'il le présente au feu, car son estomac répugne à la vue du sang et des chairs palpitantes. Voici des fruits qui sont amers, mais il y en a de plus doux à côté : il faut qu'il les choisisse, afin de les rendre, par la culture, plus doux et plus savoureux. Parmi les grains il y en a de vides ou de légers, mais dans le nombre quelques-uns de plus nourrissants : il faut qu'il les choisisse , qu'il les sème dans une terre grasse qui les rendra plus nourrissants encore, et que par la culture il les convertisse en froment. Au prix de ces soins l'homme finit par exister, par exister supportablement, et Dieu aidant, beaucoup de révolutions s'opérant sur la terre, les empires croulant les uns sur les autres, les générations se succédant, se mêlant entre elles du nord au midi, de l'orient à l'occident, échangeant leurs idées, se communiquant leurs inventions, de hardis navigateurs allant de cap en cap, de la Méditerranée à l'Océan, de l'Océan à la mer des Indes, de l'Europe en Amérique, rapprochant les produits de l'univers entier, l'espèce humaine arrive à ce point, que sa misère s'est changée en opulence, qu'au lieu de peaux de bêtes elle porte des vêtements de soie et de pcurpre, qu'elle vit des aliments les plus succulents, les plus variés, produits souvent à quatre mille lieues du sol où ils sont consommés; et que sa demeure, pas plus élevée d'abord que la cabane du castor, a pris les proportions du Parthénon', du Vatican ’, des Tuileries.

THIERS.

1. Du Parthenon. L'un des plus admirables édifices de l'antiquité grecque, dont les restes subsistent encore à Athènes.

2. Le Vatican. Palais des papes à Rome.

23.

Combien il est dimcile d'etre utile aux hommes

OU LA POMME DE TERRE.

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M. Parmentier', qui avait appris à connaître la pomme de terre dans les prisons d'Allemagne, où il n'avait en souvent que cette nourriture, seconda les vues du ministre par un examen chimiques de cette racine, où il montrait qu'aucun de ses principes n'est nuisible. Il fit mieux encore : pour apprendre au peuple à у prendre goût, il en cultiva en plein champ, dans des lieux trèsfréquentés, les faisant garder avec appareil pendant le jour seulement, heureux quand il apprenait qu'il avait excité ainsi à ce qu'on lui en volàt quelques-unes pendant la nuit. Il aurait voulu que le roi , comme on le rapporte des empereurs de la Chine, eût tracé le premier sillon de son champ: il en obtint du moins de porter, en pleine cour, dans un jour de fête solennelle, un bouquet de fleurs de pommes de terre à la boutonnière, et il n'en fallut pas davantage pour engager plusieurs grands seigneurs à en faire planter. Il n'est pas jusqu'à l'art de la cuisine raffinée que M. Parmentier ne voulût aussi contraindre à venir au secours des pauvres, en s'exerçant sur la pomme de terre; car il prévoyait bien que les pauvres n'auraient partout des pommes de terre en abondance, que lorsque les riches sauraient qu'elles peuvent aussi leur fournir des mets agréables. Il assurait avoir donné un jour un dîner entièrement composé de pommes de terre, à vingt sauces différentes, où l'appétit se soutint à tous les services.

Mais les ennemis de la pomme de terre, hors d'état de prouver qu'elle fait du mal aux hommes, ne se tinrent pas pour battus ; ils prétendirent qu'elle en ferait aux champs et les rendrait stériles.

Il n'y avait nulle apparence qu'une culture qui aide à nourrir plus de bestiaux et à multiplier les engrais, pût jamais avoir pour résultats d'effriter4 le sol; néanmoins il fallut encore répondre à cette objection, et considérer la pomme de terre sous le point de vue agricole. M. Parmentier reproduisit donc, sous diverses formes, tout ce qui regarde sa culture et ses usages, même pour la fertilisation des terres; il ne se lassait point d'en parler dans des ouvrages savants, dans des instructions populaires, dans des journaux, dans des dictionnaires de tout genre.

1. Parmentier. Célèbre agronome, né à Montdidier en 1737, mort en 1813. 2. Turgot, ministre de Louis XVI, de 1774 à 1776, et qui signala son court ni. nistère par les réformes les plus utiles pour les classes populaires.

3. Examen chimique. La chimie se rend compte de tous les éléments dont se composent les corps.

4. Effriter. User, épuiser, Terme d'agriculture.

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Pendant quarante ans il n'a manqué aucune occasion de la recommander; chaque mauvaise année était même pour lui une sorte d'auxiliaire, dont il profitait avec soin, pour rappeler l'attention sur sa plante chérie. C'est ainsi que le nom de ce végétal bienfaisant et lo sien sont devenus presque inséparables dans la mémoire des amis des hommes ; le peuple même les avait unis', et ce n'était pas toujours avec reconnaissance.

A une certaine époque de la Révolution, l'on proposait de porter M. Parmentier à quelque place municipale; un des votants s'y opposait avec fureur : « Il ne nous fera manger que des pommes de terre, disait-il; c'est lui qui les a inventées. »

CUVIER. 24. Amour du pays natal, La société humaine demande qu'on aime la terre où l'on habite ensemble; on la regarde comme une mère et une nourrice commune, on s'y attache, et cela unit. C'est ce que les Latins appellent caritas patrii soli, « l'amour de la patrie, » et ils la regardent comme un lien entre les hommes,

Les hommes, en effet, se sentent liés par quelque chose de fort, lorsqu'ils songent que la même terre qui les a portés et nourris étant vivants, les recevra en son sein quand ils seront morts. « Votre demeure sera la mienne; votre peuple sera le mien, disait Ruth à sa belle-mère Noémi; je mourrai dans la terre où vous serez enterrée, et j'y choisirai ma sépulture. »

Joseph mourant dit à ses frères : « Dieu vous visitera et vous établira dans la terre qu'il a promise à nos pères : emportez

vous. » Ce fut là sa dernière parole. Ce lui est une douceur, en mourant, d'espérer de suivre ses frères dans la terre que Dieu leur donne pour leur patrie, et ses os y reposeront plus tranquillement au milieu de ses concitoyens.

C'est un sentiment naturel à tous les peuples. Thémistocle', Athénien, était banni de sa patrie comme traître; il en machirait 3 la ruine avec le roi de Perse, à qui il s'était livré. Et, toutefois, cn mourant, il oublia Magnésie", que le roi lui avait donnée,

mes OS avec

1. Les pommes de terre ont été longtemps désignées par le peuple sous le nom de Parnientières.

2. Themistocle. Un des grands hommes d'Athènes, 533 à 470 avant J.-C. Le roi de Perse dont il s'agit s'appelait Artaxercès. L'empire des Perses comprenait alors toute l'Asie Mineure et la haute Asie jusqu'à l'Indus. (Sind.)

3. Machinait la ruine. Travaillait en secret à la ruine de sa patrie,

4 Magnésie. Ville de l'Asie Mineure dont le roi de Perse avait donné les revenue à Thémistocle pour son entretien.

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