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Le pinson lance à plein gosier sa note claire et sonore; le rougegorge chante au faîte du mélèze , le chardonneret dans les aunes', le bruant et le bouvreuil sous les ramées. La mésange, le roitelet et le troglodyte confondent leurs voix. Le pigeon ramier roucoule, et le pic frappe son arbre. Mais au-dessus de ces cris joyeux retentissent les notes mélodieuses de l'alouette des bois et l'inimitable chant de la grive.

TSCHUDI.

14. - La fanvette.

Le triste hiver, saison de mort, est le temps du sommeil ou plutôt de la torpeur de la nature; les insectes sans vie, les reptiles sans mouvement, les végétaux sans verdure et sans accroissement, tous les habitants de l'air détruits ou relégués, ceux des eaux renfermés dans des prisons de glace, et la plupart des animaux terrestres confinés dans les cavernes, les antres et les terriers : tout nous présente les images de la langueur et de la dépopulation; mais le retour des oiseaux au printemps est le premier signal et la douce annonce du réveil de la nature vivante; et les feuillages renaissants, et les bocages revêtus de leur nouvelle parure, sembleraient moins frais et moins touchants sans les nouveaux hôtes qui viennent les animer.

De ces hôtes des bois , les fauvettes sont les plus nombreuses, comme les plus aimables; vives, agiles, légères et sans cesse remuées , tous leurs mouvements ont l'air du sentiment, et tous leurs accents le ton de la joie. Ces jolis oiseaux arrivent au moment où les arbres développent leurs feuilles et commencent à laisser épanouir leurs fleurs; ils se dispersent dans toute l'étendue de nos campagnes; les uns viennent habiter nos jardins, d'autres préfèrent les avenues et les bosquets, plusieurs espèces s'enfoncent dans les grands bois, et quelques-unes se cachent au milieu des roseaux. Ainsi les fauvettes remplissent tous les lieux de la terre, et les animent par les mouvements et les accents de leur tendre gaieté.

BUFFON.

La bergeronnette. L'espèce d'affection que les bergeronnettes marquent pour les

15.

1. Le mélèze est un grand artre, aux feuilles toujours vertes, du genre des pins, et que l'on trouve surtout dans les montagnes. L'aune est un arbre feuilles caduques qui croit aux bords des prés et dans les lieux marécageux,

2. Le Troglodyte. Le plus petit oiseau de France.

3. Sans cesse remuées. On dirait plutôt aujourd'hui " sans cesse reiquant, » car le participe passif remuées ne s'applique guère qu'aux choses inertes, ou abstraites.

troupeaux, leur habitude à les suivre dans la prairie; leur inanière de voltiger, de se promener au milieu du bétail paissant , de s'y mêler sans crainte, jusqu'à se poser quelquefois sur le dos des vaches et des moutons; leur air de familiarité avec le berger qu'elles précèdent, qu'elles accompagnent sans défiance et sans danger, qu'elles avertissent même de l'approche du loup ou de l'oiseau de proie, leur ont fait donner un nom approprié, pour ainsi dire, à cette vie pastorale.

Il n'est point d'oiseau libre dans les champs qui se montre aussi privé, qui fuie moins et moins loin, qui soit aussi confiant, qui se laisse approcher de plus près, qui revienne plus tôt à portée des armes du chasseur qu'elle n'a pas l'air de redouter, puisqu'elle ne sait pas même fuir.

Les mouches sont sa pâture pendant la belle saison, mais quand les frimas ont abattu les insectes volants et renfermé les troupeaux dans l'étable, elle se retire sur les ruisseaux, et y passe presque toute la mauvaise saison.

La bergeronnette, si volontiers amie de l'homme, ne se plie point à devenir son esclave: elle meurt dans la prison de la cage ; elle aime la société et craint l'étroite captivité; mais laissée libre dans un appartement en hiver, elle y vit, donnant la chasse aux mouches et ramassant les mies de pain qu'on lui jette. Quelquefois les navigateurs la voient arriver sur leur bord, entrer dans le vaisseau, se familiariser, les suivre dans leur voyage et ne les quitter qu'au débarquement; si pourtant ces faits ne doivent pas plutôt s'attribuer à la lavandière', plus grande voyageuse que la bergeronnette, et sujette dans ses traversées à s'égarer sur les

mers.

GUÉNEAU DE MONTBÉLIARD.

16.

Le chant du rossignol en liberté.

De tous les oiseaux, il n'y en a point qui tiennent meilleure compagnie à l'homme que ceux qui ont reçu le don du chant et de la parole. Mais quelque plaisir que ceux-ci puissent faire, le rossignol les efface tous, et plait autant seul que tous les autres ensemble. Après qu'on leur a entendu célébrer en grand cheur l'auteur de la nature, et publier les bienfaits de celui qui les nourrit, c'est une agréable nouveauté, sur le soir, que d'entendre le rossignol commencer à chanter seul et continuer bien avant

1. La lavandière. Espèce de bergeronnette plus forte et plus portée à émigrer que la bergeronnette ordinaire.

1 dans la nuit. On croirait qu'il sait combien valent ses talents, et

que c'est par complaisance pour l'homme autant que pour sa satisfaction propre, qu'il se plait à chanter quand tous les autres se taisent. Rien ne l'anime tant que le silence de la nature. C'est alors qu'il compose et exécule sur tous les tons. Il va du sérieux au badin; d'un chant simple au gazouillement le plus bizarre ; des tremblements et des roulements les plus légers, à des soupirs languissants et lamentables, qu'il abandonne ensuite pour revenir à sa gaieté naturelle. On est souvent tenté de connaître l'aimable musicien qui nous amuse si obligeamment le matin et le soir. On le cherche, et il se cache : les grands génies ont leurs caprices. A l'entendre seulement, on lui prêterait une grande taille. Il semble qu'il faudrait une poitrine vigoureuse et des organes infatigables pour fournir et soutenir, sans aucun affaiblissement, pendant plusieurs heures, des sons si gracieux et si forts, des agréments si multipliés et si piquants; en un mot, une musique si prodigieusement variée : et cependant on trouve que c'est le gosier d'un très-petit oiseau qui, sans maitre, sans étude ni préparation, opère toutes ces merveilles.

PLUCHE.

47. - Le rossignol captif. Le rossignol captif est un domestique d'une humeur difficilo. La gaieté ne se commande pas, encore moins les chants qu'elle inspire. Si l'on veut faire chanter le rossignol captif, il faut le bien traiter dans sa prison, il faut en peindre les murs de la couleur de ses bosquets, l'environner, l'ombrager de feuillages, étendre de la mousse sous ses pieds, le garantir du froid et des visites importunes, lui donner une nourriture abondante et qui lui plaise; en un mot, il faut lui faire illusion sur sa captivité, et tâcher de la rendre aussi douce que la liberté, s'il était possible. A ces conditions, le rossignol chantera dans la cage ; si c'est un vieux, pris dans le commencement du printemps, il chantera au bout de huit jours et même plus tôt, et il recommencera à chanter tous les ans au mois de mai et sur la fin de décembre ; si ce sont des jeunes de la première ponte, élevés à la brochette, ils commenceront à gazouiller dès qu'ils commenceront à manger seuls; leur voix se haussera, se formera par degrés; elle sera dans toute sa force sur la fin de décembre, et ils l'exerceront tous les jours de l'année, excepté au temps de la mue : ils chanteront beaucoup

1. Domestique. Ce mot est employé ici dans une acception impropre. C'est hole qu'il faudrait.

mieux que les rossignols sauvages; ils embelliront leur chant naLurel de tous les passages qui leur plairont dans le chant des autres oiseaux qu'on leur fera entendre, et de tous ceux que leur inspirera l'envie de les surpasser; ils apprendront à chanter des airs si on a la patience et le mauvais goût de les siffier avec la rossignolette; ils apprendront même à chanter alternativement avec un chậur, et à répéter leur couplet à propos.

GUÉNEAU DE MONTBÉLIARD.

18.

- Les amis de l'homme dans la solitude.

Le vizir · Azamet, calomnié auprès du sultan' son maître, avait été disgracié. Privé de ses honneurs et de ses biens, il s'était retiré au fond de la province du Khorassan 2, où il cultivait un petit terrain au bord d'un ruisseau. Il vivait depuis deux ans dans cette solitude, lorsqu'il fut visité par un de ses anciens amis nommé Usbeck. Celui-ci fut étonné de le trouver le cæur content et le visage serein.

« Béni soit le prophète, qui donne de la force aux malheureux! dit Usbeck; celui qui possédait une belle maison dans les riches plaines de Ghilan ? est content d'habiter une cabane dans les rochers du Khorassan. O Azamet ! ta vertu t'a suivi dans ces déserts, mais a-t-elle pu te consoler de vivre seul ? Il faut des compagnons à ceux mème qui n'ont point d'amis; quelle solitudo n'est pas un tombeau ? »

Ils approchaient cependant de la cabane d'Azamet, où il n'était pas rentré depuis le matin ; ils entendirent le hennissement d'un jeune cheval qui venait en bondissant à leur rencontre : quand il fut près du vizir, il le caressa et marcha devant lui en sautant et hennissant.

Usbeck vit accourir d'une prairie voisine deux belles génisses, qui passèrent devant Azamet, et semblaient lui offrir leur lait et présenter leur tête à son joug. Elles se mirent à sa suite. A quelques pas de là, deux chèvres, suivies de deux chevreaux, descendirent d'un rocher; elles témoignèrent par leurs cabrioles 3 la joie de revoir leur maître, qu'elles accompagnèrent en badinant autour de lui.

Bieniot du fond d'un petit verger couvert de jeunes arbres

1. Vizir. Nom des ministres du souverain ; Sullan, nom du souverain chez les peuples Orientaux.

2. Khorussan, Ghilan. Provinces de la Perse.
3. Cabrioles. Proprement des sauts de chèvre, de cabri, petit de la chèvre.

sortirent quatre ou cinq moutons; ils belaient, ils bondissaient, et léchaient les mains d’Azamet qui les leur tendait en souriant; en même temps quelques pigeons vinrent se poser sur sa tête et ses épaules. Il entrait dans un petit verger qui environnait sa cabane, lorsqu'un coq l'aperçut, et fit un cri de joie ; tandis que le coq en chantant et plusieurs poules en caquetant augmentaient son cortége, un âne, qui paissait dans le verger, se mit à braire.

Mais les démonstrations de joie et d'amour dans tous ces animaux n'égalaient pas celles de deux jeunes chiens blancs qui attendaient Azamet à sa porte; ils ne venaient pas au-devant de lui, et semblaient vouloir lui montrer qu'ils gardaient fidèlement la demeure qui leur avait été confiée; mais au moment qu'il entrait, ils l'accablèrent des caresses les plus vives; ils rampaient autour de lui, ils se jetaient à ses pieds, ils les léchaient; leurs regards étaient passionnés, le langage de leur passion était un murmure doux et tendre; à la moindre caresse que leur rendait leur maître, ils s'élançaient, ils faisaient de longs circuits autour de la cabane, en courant et en aboyant de toute leur force; l'excès du plaisir leur donnait de la folie; ils revenaient bien vite en haletant s'étendre encore aux pieds d’Azamet. Usbeck souriait à ce spectacle : « Eh bien ! dit le vizir, tu me vois tel que j'ai été dès mon enfance : l'ami des êtres sensibles. J'ai voulu faire le bonheur des hommes, ils se sont opposés à mes desseins; je rends ces animaux heureux, et je jouis de leur reconnaissance; tu vois qu'enfermé dans les rochers du Khorassan, j'ai des compagnons, et que ma solitude n'est pas un tombeau; je vis encore, ô mon cher Usbeck ! je vis encore, j'aime et je suis aimé ! »

SAINT-LAMBERT.

19.

Poavoir que Dieu a donné à l'homme sur la nature.

Que de merveilleuses découvertes, que de belles inventions par lesquelles l'art et la science ont pénétré la nature et l'ont accommodée' à notre usage !

L'homme a presque changé la face du monde; il a su dompter par l'esprit les animaux qui le surmontaient par la force ; il a su discipliner leur humeur brutale, et contraindre leur liberté indocile. Il a même fléchi par adresse les créatures inanimées : la terre n'a-t-elle pas été forcée par son industrie à lui donner des ali

1. Accommodée à notre usage. Appropı iée.

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