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Même tu leur promis de ta bouche sacrée
Une postérité d'éternelle durée.
Hélas ! ce peuple ingrat a méprisé ta loi;
La nation chérie a violé sa foi;
Elle a répudié ' son époux et son père,
Pour rendre à d'autres dieux un honneur adulière :
Maintenant elle sert sous un maître étranger.
Mais c'est peu d'être esclave, on la veut égorger ::
Nos superbes vainqueurs, insultant à nos larmes,
Imputent à leurs dieux le bonheur de leurs armes,
Et veulent aujourd'hui qu'un même coup mortel
Abolisse ton nom, ton peuple et ton autel
Ainsi donc un perfide, après tant de miracles,
Pourrait anéantir la foi de tes oracles ,
Ravirait aux mortels le plus cher de tes dons,
Le saint que tu promets et que nous attendons ?
Non, non, ne souffre pas que ces peuples farouches,
Ivres de notre sang, ferment les seules bouches
Qui dans tout l'univers célèbrent tes bienfaits;
Et confords tous ces dieux qui ne furent jamais.

Pour moi, que tu retiens parmi ces infidèles,
Tu sais combien je hais leurs sètes criminelles,
Et que je mets au rang des profanations
Leur table, leurs festius et leurs libations ;
Que même cette pompe ou je suis condamnée,
Ce bandeau dont il faut que je paraisse ornéc
Dans ces jours solennels à l'orgueil dédiés,
Seule et dans le secret je le foule à mes pieds;
Qu'à ces vains ornements je préfère la cendre,
Et n'ai de goût qu'aux pleurs que tu me vois répandro.

1. Répudié. Rejeté. Ce mot s'emploie surtout à l'égard de ceux qui sont unis par les liens de parenté.

2. La construction de cette phrase si précise est grammaticalement irrégulière. Pour la rétablir, il faudrait dire,“ on compte pour peu qu'elle soit esclave, on la veut égorger. »

3. De les oracles. De tes prophéties, rendues par la bouche des patriarches et des prophètes. Le mot oracle s'emploie de préférence pour désigner les réponses que les palens croyaient obtenir de leurs faux dieux.

4. Le saint. Jésus-Christ, promis à Adam après sa chute et annoncé par les prophètes.

5. Et leurs libations. En commençant leurs festins, les païens répandaient du vin et de la liqueur en l'honneur des dieux ; c'est ce qu'ils appelaient faire des libations.

6. Ce bandeau. Le bandeau royal, le diadème.

J'attendais le moment marqué dans ton arrêt,
Pour oser de ton peuple embrasser l'intérèt :
Ce moment est venu; ma prompte obéissance
Va d'un roi redoutable affronter la présence.
C'est pour toi que je marche : accompagne mes pas
Devant ce fier lion' qui ne te connait pas ;
Commande en me voyant que son courroux s'apaise,
Et prête à mes discours un charme qui lui plaise.
Les orages, ies vents, les cieux te sont soumis;
Tourne enfin sa fureur contre nos ennemis.

RACINE,

1 Ce fier lion. Assuérus est ici appelé un lion parce qu'il a la fierté, la puissance et le courrous de ce roi des animaux. Cette manière de parler constitue une forme ou une figure de style qu'on appelle une, meiaphore.

LIVRE III

EXPLICATION

DE

VUE

LA
FABLE DU GRILLON,

AU

POINT DE
DE LA PRONONCIATION ET DU DÉBIT.

L'art de bien lire et de bien réciter a plus d'importance qu'on ne croit. Les soins qu'un maître éclairé donne à cette partie de l'enseignement n'ont pas seulement pour résultat de rectifier la voix et de préparer un débit agréable; ils ne servent pas moins à développer l'intelligence. Exercer les élèves à b en lire et à bien réciter c'est, par le fait, les exercer à mieux comprendre le sens de ce qu'ils récitent, à mieux entrer dans toutes les intentions de l'écrivain, à mieux sentir les nuances et les délicatesses de ses sentiments et de ses pensées.

La condition indispensable pour bien réciter, c'est de bien comprendre, et en second lieu, de savoir imperturbablement le morceau que l'on récite.

La première chose à faire est donc d’étudier avec attention le sens du morceau, de manière à pouvoir se rendre compte, nonseulement de sa signification générale, mais encore des nuances de chaque partie, de chaque phrase, presque de chaque mot. Cette première étude terminée, il reste à apprendre, mot à mot, le texte par cæur, jusqu'à ce qu'on le possède si sûrement, qu'on n'ait plus besoin d'effort ni de réflexion pour le réciter.

Lorsqu'un morceau est bien compris et bien su, on doit s'attacher à le bien prononcer. Pour cela, il faut que chaque mot, chaque syllabe soit articulée d'une manière distincte, nette, ferme, d'après la durée et l'intonation qui lui est propre ', avec l'accent que demande le sens de la phrase.

Le débit ne doit pas être trop rapide; cette précipitation le rendrait confus et indistinct. D'autre part il ne doit pas être trop

1. Consulter, pour la durée et l'intonation des syllabes, la méthode de lecture, de prononciation et d'orthographe de L. G. Michel. Orthographe et prononciation, chap. II, 22e et 23e leçon.

lent, ce qui amènerait la monotonie et la langueur. Comme la voix varie de ton, le débit doit varier de mouvement, suivant la nature même du sentiment et le mouvement de la pensée.

Essayons de trouver quelques applications de ces principc3 généraux dans la récitation de la fable du Grillon :

Un pauvre petit grillon,
Caché dans l'herbe fleurie,
Regardait un papillon

Voltigeant dans la prairie. Le ton d'intérêt avec lequel doit être prononcé le premier vers, est indiqué par les expressions mêmes un pauvre petit; après ces mots, celui de la phrase que la prononciation doit marquer plus spécialement est le verbe regardait, qu'il faut lier par l'inflexion de voix à son sujet dont il est séparé par la proposition incidente, caché dans l'herbe fleurie. Cette proposition doit donc être comme détachée par un léger changement de ton.

L'insecte ailé brillait des plus vives couleurs ;
L'azur, le pourpre et l'or éclataient sur ses ailes ;
Jeune, beau, petit-maître, il court de fleurs en fleurs,

Prenant et quittant les plus belles. Cette description, vive et brillante, du papillon, doit être indiquée par le débit. Les énumérations l'azur, le pourpre et lor, présentent une gradation à faire sentir. Les trois adjectifs jeune, beau, petit-maitre, exprimant chacun une image différente, ne peuvent être dits sur le même ton. Beau commande l'admiration; petit-maitre dénote la fatuité. Exercez-vous à bien indiquer ces deux nuances, et à bien saisir le ton de chacun de ces mots.

Ah! disait le grillon, que son sort et le mien

Sont différents! Dame nature

Pour lui fit tout, et pour moi rien.
Je n'ai point de talents, encor moins de figure ;
Nul ne prend garde à moi, l'on m'ignore ici-bas :

Autant vaudrait n'exister pas. Cette interjection douloureuse du grillon avertit d'un changement de ton complet, et forme avec ce qui précède un contraste facile à saisir et å rendre. C'est ici la voix du chagrin et du dépit. Elle s'exhale par l'ironie mécontente, dame nature, et par cette antithèse d'un dépit outré, pour lui fit tout, et pour moi RIEN. Pour ne pas marquer d'une inflexion énergique et bien caractérisée chacun des mots de cette antithèse, pour lui tout, pour

moi rien, il faudrait ne rien comprendre aux paroles du grillon. Les énumérations qui suivent ne sont que le développement de ce cri de douleur : et pour moi rien. Dans son découragement, le grillon semble se complaire dans l'énumération des injustices de la nature à son égard : Je n'ai point de talents, encor moins de figure. Pourrait-on dire ces vers sans les empreindre du sentiment de jalousie et d'humiliation qui les inspire ? Le ton de chagrin et d'humeur continue : Nul ne prend garde à moi, on m'ignore ici-bas. Puis la douleur éclate et arrive au désespoir dans le vers : Autant vaudrait n'exister pas.

Comme il parlait, dans la prairie
Arrive une troupe d'enfants :

Aussitôt les voilà courants
Après ce papillon, dont ils ont tous envie.

Ici, nouveau contraste : la scène change; le récit reprend ; la voix doit changer en conséquence. Il s'agit de représenter un tableau dont chaque image, grâce aux heureuses inversions employées par l'écrivain, vient à sa place naturelle, et se groupe de manière à mettre devant les yeux l'ensemble de la scène et ses plus intéressants détails. La récitation ne doit négliger aucun de ces effets, aucun de ces détails, non plus que la nuance qui est propre à chacun. Aussitot, tous, seront donc caractérisés par une inflexion spéciale.

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Chapeaux, mouchoirs, bonnets, servent à l'attraper ;
L'insecte vainement cherche à leur échapper ;

La scène s'anime, on voit voler chapeaux, mouchoirs, bonnets, et cette ardeur des enfants contraste avec le vers suivant qui peint l'impuissance du pauvre insecte et laisse présager sa triste fin. Aussi doit-il être dit avec un ton de tristesse, en insistant sur le mot vainement, qui fait prévoir le résultai :

Il devient bientôt leur conquête.

Après un court instant de repos, le récit continue en décrivant de quelle manière cette conquête a lieu.

L'un le saisit par l'aile, un autre par le corps ;
Un troisième survient et le prend par la tête :

On voit que les mots l'un, l'autre, un troisième doivent être distingués par un changement de ton adapté à la part que chaque acteur prend à la mort de l'insecie.

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