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Hp. Thieme

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AVANT-PROPOS

Ce volume, comme ceux que j'ai donnés précédemment, s'adresse particulièrement aux étudiants en littérature. Ils y trouveront les principaux écrivains du xvino siècle analysés plutôt en leurs idées qu'en leurs procédés d'art. C'était un peu une nécessité de ce sujet, puisque les principaux écrivains du xviie siècle sont plutôt des hommes qui ont prétendu penser que de purs artistes. L'exposition devient toute différente, et a comme d'autres lois, selon que le critique s'occupe des deux grands siècles littéraires de la France, qui sont le xviio et le xixe, ou des temps où l'on s'est attaché surtout à remuer des questions et à poursuivre des controverses.

Du reste, quelque intéressant qu'il soit à bien des égards, le xvme siècle paraîtra, par ma faute peut-être, peut-être par la nature des choses, singulièrement påle entre l'âge qui le précède et celui qui le suit. Il a vu un abaissement notable du sens moral, qui, sans doute, ne pouvait guère aller sans un certain abaissement de l'esprit littéraire et de l'esprit philosophique; et, de fait, il semble aussi inférieur , au point de vue philosophique, au siècle de Descartes, de Pascal et de Malebranche, qu'il l'est, au point de vue littéraire, d'une part au siècle de Bossuet et de Corneille, d'autre part au siècle de Chateaubriand, de Lamartine et de Hugo. Cette décadence, très relative d'ailleurs, et dont on peut se consoler, puisqu'on s'en est relevé, a des causes multiples dont j'essaie de démêler quel- ' ques-unes.

« Un homme né chrétien et français, dit La ; Bruyère, se sent mal à l'aise dans les grands sujets. » Le XVIIIe siècle littéraire, qui s'est trouvé si à l'aise dans les grands sujets et les a traités si légèrement, n'a été ni chrétien ni français. Dès le commencement du xyme siècle l'extinction brusque de l'idée chrétienne, à partir du commencement du xvme siècle la diminution progressive de l'idée de patrie, tels ont été les deux signes caractéristiques de l'âge qui va de 1700 à 1790. L'une de ces disparitions a été brusque, dis-je, et comme soudaine ; l'autre s'est faite insensiblement, mais avec rapidité encore, et, en 1750 environ, était consommée, heureusement non pas pour toujours. J'attribue la diminution de l'idée de patrie

. , comme tout le monde, je crois, à l'absence presque

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absolue de vie politique en France depuis Louis XIV jusqu'à la Révolution. Deux états sociaux ruinent l'idée ou plutôt le sentiment de la patrie: la vie politique trop violente, et la vie politique nulle. Autant, dans la fureur des partis excités créant une instabi lité extrême dans la vie nationale et comme un étourdissement dans les esprits, il se produit vite ce qu'on a spirituellement appelé une « émigration à l'intérieur », c'est-à-dire le ferme dessein chez beaucoup d'hommes de réflexion et d'étude de ne plus s'occuper du pays où ils sonl nés, et en réalité de n'en plus être; – autant, et pour les mêmes causes, dans un état social où le citoyen ne participe en aucune façon à la chose publique, et au lieu d'être un citoyen, n'est, à vrai dire, qu’un tributaire, l'idée de patrie s'efface, quitte à ne se réveiller, plus tard, que sous la rude secousse de l'invasion. C'est ce qui est arrivé en France au xvi1e siècle. Fénelon le prévoyait très bien, au seuil même du siècle, quand il voulait faire revivre l'antique constitution française, et par les conseils de district, les conseils de province, les Etats généraux, ramener peuple, noblesse et clergé, moins encore à participer à la chose nationale qu'à s'y intéresser (1). Et on se rappellera qu'à l'autre extrémité de la période que

Article sur

(1) Voir nos Grands Maîtres du XVII° siècle. Fénelon. (Lecène et Oudin.)

*

nous considérons, la Révolution française a été tout d'abord cosmopolite, et non française, a songé à « l'homme » plus qu'à la patrie, et n'est devenue « patriote » que quand le territoire a été envahi.

Quoi qu'il en soit des causes, c'est un fait que la pensée du xville siècle n'a été aucunement tournée vers l'idée de patrie, que l'indifférence des penseurs et des lettrés à l'endroit de la grandeur du pays est prodigieuse en ce temps-là, et que la langue seule qu'ils écrivent rappelle le pays dont ils sont. Cela, même au point de vue purement littéraire, n'aura pas, nous le verrons, de petites conséquences.

La disparition de l'idée chrétienne a des causes plus multiples peut-être et plus confuses. La principale est très probablement ce qu'on appelle « l'esprit scientifique », qui existait à peine au xvno siècle, et qui date, décidément, en France, de 1700. La « philosophie » du xvi11° siècle n'est pas autre chose, et quand les auteurs de ce temps disent a esprit philosophique », c'est toujours esprit scientifique qu'il faut entendre. Le xvue siècle avait été peu favorable à l'esprit scientifique, et même l'avait dédaigné. Il était mathématicien et « géomètre », non scientifique à proprement parler. Il était mathématicien et géomètre, c'est-à-dire aimait la science purement intellectuelle encore, et que l'esprit seul suffit à faire; il n'aimait point la science

réaliste, qui a besoin des choses pour se constituer, et qui se fait, avant tout, de l'observation des choses réelles. « Les hommes ne sont pas faits pour considérer des moucherons, disait Malebranche, et l'on n'approuve point la peine que quelques personnes se sont donnée de nous apprendre comment sont faits certains insectes, et la transformation des vers, etc... Il est permis de s'amuser à cela quand on n'a rien à faire, et pour se divertir. ) – Pour les esprits les plus philosophiques et les plus austères, de telles occupations n'étaient pas même un «divertissement permis ». C'était une forme de la concupiscence, libido sciendi, libido oculorum, un véritable péché, et une subtile et funeste tentation; c'était, pour parler comme Jansénius, une « curiosité toujours inquiète, que l'on a palliée du nom de science. De est venue la recherche des secrets de la nature qui ne nous regardent point, qu'il est inutile de connaitre, et que les hommes ne veulent savoir que pour les savoir seulement. » — Littérature, art, philosophie métaphysique, théologie, science mathématique et toute intellectuelle, voilà les différentes directions de l'esprit français au xvi1e siècle.

Mais vers la fin de cet âge, par les récits des voyageurs, par la médecine qui grandit et que le développement de la vie urbaine invite à grandir, par le Jardin du roi qui sort de son obscurité, par l'Académie des sciences fondée en 1666, par Ber

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