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lettres. Le xvie siècle avait eu des érudits qui vivaient loin du monde et qui s'enivraient de leur savoir; au xvire siècle la littérature se fera toute à tous et elle rendra au public ce qu'elle recevra de lui. C'est l'effet ordinaire de toute coterie d'aller trop loin et de passer son but. On s'était réuni pour causer agréablement, on finit par substituer le précieux au naturel et par se faire un langage à part. Quand le salon de Mme de Rambouillet se ferma, celui de Mlle de Scudéry s'ouvrit. En même temps la province avait ses précieuses ridicules et la mode était au jargon prétentieux et aux sentiments affectés. On lisait avec passion la Clélie et le Grand Cyrus.

Cette mode dura longtemps et persista, dans certains salons, jusqu'à la fin du siècle. Mme Des Houlières n'était, au dire de Boileau, qu'une de ces précieuses attardées. Mais, à côté de'ces femmes entichées encore de bel esprit et de faux goût, d'autres s'étaient formées qui, tout de suite, surent goûter Molière, Boileau, La Rochefoucauld et Pascal. Mme de Sévignė appartient à cette génération. Si elle se prend « comme à de la glu aux maudits romans de La Calprenède », elle

apprécie aussi l'éloquence sévère de Bourdaloue et elle ne turit point en éloges de Corneille et de La Fontaine. Elle fait mieux encore, clle use, pour son compte, et aussi bien que

les meilleurs, de cette langue bien française, alerte, naturelle et simple, qu'on parle autour d'elle, et elle se place, sans effort et comme en se jouant, au premier rang des femmes écrivains. D'autres ont eu des ambitions littéraires qu'elle n'a point connues, mais pas une ne l'a égalée dans l'art d'écrire.

Mme de Motteville, dans ses Mémoires, fait preuve d'une raison éclairée et elle ne manque pas toujours de grâce et d'élégance. Mme de La Fayette ouvre une voie toute nouvelle au roman. Elle fait perdre à ses contemporains le goût trop vif qu'ils avaient pour les romans d'aventures, tout pleins de fausse sensibilité, et elle apporte dans la Princesse de Clèves les mêmes qualités d'observation vraie, d'analyse délicate, de finesse et de naturel que Molière et Racine avaient mises à la mode au théâtre. Comme Mme de Sévigné, Mme de Maintenon n'est pas un écrivain de profession, mais elle est douée d'une raison forte et lumineuse, et elle a horreur de l'affectation. Il lui suffit de se montrer telle qu'elle est dans ses lettres pour plaire à tous les esprits droits. Les conseils qu'elle donne sur l'éducation sont d'une rare sagesse et la pédagogie moderne a essayé d'en faire son profit.

Les femmes du xviie siècle subissent aussi l'influence de la société dont elles font partie. Mme de Lambert tient à la fois de deux époques; elle se rattache par la raison saine å Mme de Maintenon et par l'esprit et le style à la génération qui précède Voltaire et dont Lesage et Fontenelle sont les plus glorieux représentants. Il semble que toutes les qualités de grâce, de vivacité, d'enjouement, et aussi de sérieux sans pédanterie, soient réunies dans les mémoires de Mme de Staal de Launay, et elles y sont encore relevées par un style d'une aisance, d'une justesse, d'une limpidité merveilleuses. Il en faut dire tout autant de Mme de Caylus dont les écrits ont paru à Sainte-Beuve plus propres qu'aucun autre à donner une idée de l'urbanité et de l'atticisme.

Avec Mme du Deffand, écrivain elle aussi sans le savoir, c'est l'esprit, le goût, la raison et le plus souvent les idées de Voltaire que nous retrouvons. Les salons du xvme siècle sont ouverts et les philosophes y donnent le ton. Le style s'affine et s'aiguise, et, chez tous les écrivains, le souci de plaire à un public d'élite est également évident. On a trop parlé de Mme Geoffrin, de Mile de Lespinasse, de Mme du Deffand, de Mmes du Châtelet et d'Épinay, pour qu'il soit utile d'insister ici sur l'influence qu'ont exercée ces femmes célèbres. C'est dans les salons que les philosophes ont d'abord essayé toutes leurs hardiesses et la plupart des livres du xviu siècle y ont été préparés et lus chapitre par chapitre. Tout ce que la France et l'Europe comptaient alors d'hommes distingués, d'esprits fins ou hardis, s'est donné rendez-vous là, et chaque écrivain célèbre y a trouvé des amis, des disciples et des prôneurs. Voltaire, qui ne se fixa nulle part, médisait de ces salons « où quelque femme dans le déclin de sa beauté faisait briller l'aurore de son esprit ») et il ne s'en inquiétait pas moins de l'effet qu'y produisaient ses livres. Il aimait qu'on y lût ses lettres, et il voulait, avant tout, qu'on ne l'y oubliât point. Rousseau lui-même, malgré son apparente sauvagerie, eut ses fidèles et les femmes ne contribuèrent pas peu à propager sa gloire.

Le roman ne se soutint point à la hauteur où l'avait porté Mme de La Fayette, mais il se tint, du moins, dans la voie qu'elle avait ouverte. Mme de Graffigny, Mmo Riccoboni et surtout Mme de Tencin sont habiles à démêler les mystères du caur, et les sophismes dont s'autorisent nos passions. Mmes Cottin et de Souza ont de la grâce et de la sensibilité. Mme de Genlis, dont la réputation éclipsa toutes les autres, a plus perdu que ses émules. Le naturel du style lui fait défaut et la plupart de ses sentiments sont affectés. Elle a laissé, du moins, quelques observations justes sur l'éducation, et sur plus d'un point elle a guidé les pédagogues d'aujourd'hui.

Mme Roland n'a pas été, comme Mmes de Motteville et de Staal de Launay, un témoin à demi désintéressé des faits qu'elle raconte. Elle a pris part à la Révolution et elle y a même joué un rôle assez actif. Par ses goûts, par ses idées et par ses écrits, elle appartient vraiment aux temps nouveaux. Les femmes du xixe siècle prendront peut-être en réalité moins de part à la politique et au gouvernement que ne l'ont fait leurs devancières, mais elles ne craindront plus d'en écrire et d'en raisonner.

Nous avons indiqué brièvement ce qu'a été, dans son ensemble, l'ouvre des femmes écrivains jusqu'à Mme de Staël. On trouvera sur chacune d'elles des détails succincts mais suffisants, dans les notices qui précèdent les extraits que nous avons faits de leurs écrits. Les femmes du xix° siècle ont été dignes de leurs aînées. Elles ont réussi comme elles dans la lettre, dans le roman et dans les mémoires. Le temps n'a point encore séparé à jamais ce qui doit vivre de ce qui doit mourir, mais on peut croire, dès aujourd'hui, que le siècle qui s'achève augmentera sensiblement les trésors d'esprit, de grâce et de sagesse aimable que nous ont légués nos aieules.

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