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Le Prince, (la relevant.) Que faites-vous, madame! Je ne puis souffrir que l'on se mette à mes genoux.

Madame de Detmond. Eh bien! je vous obéis ; et je me retire... (Levant les mains au ciel) C'est devant Dieu que je me prosternerai, pour le prier de conserver à jamais un prince si généreux.

Le Prince, (l'accompagnant quelques pas avec bonté.) Adieu, madame, soyez heureuse.

SCÈNE XVII.

Le Prince, seul, regardant de tous côtés. Le Prince. La belle matinée ! À quelle partie de plaisir l'emploicrai-je ? Du plaisir ! Ne viens-je pas de goûter le plus grand ? Je vais travailler, oui, travailler. J'y suis disposé à merveille, car je suis content de moi.

LA MANSARDE DES ARTISTES,

COMÉDIE-VAUDEVILLE EN UN ACTE,

PAR E. SCRIBE.

(EUGENE SCRIBE, membre de l'Académie Française, né à Paris en 1791, a enrichi la scène française d'un très grand nombre de comédies et de vaudevilles. Son style est pur et souvent élégant; ses intrigues sont simples et se développent sans peine, et ses dénouements, souvent im. prévus, sont toujours naturels.]

PERSONNAGES.
VICTOR, peintre.

CAMILLE, jeune orpheline.
AUGUSTE, musicien.

DUCROS, propriétaire.
SCIPION, étudiant en médecine. FRANVAL, professeur de médecine

La scène se passe à Paris, dans un sixième étage

Le Théâtre représente une mansarde. Porte d'entrée dans le fond. Portes latérales. Sur le premier plan, à droite du spectateur, une croisée. Sur le second, une cheminée ; à gauche, un grand tableau sur un chevalet. Une petite table auprès de la croisée.

SCÈNE PREMIÈRE. Victor, Auguste. (Victor, à gauche du spectateur, est assis près

de son chevalet, et travaille ; Auguste, de l'autre côté, son habit à moitié passé, écrit debout sur une partition.)

Auguste.
Aur d'Amédée de Beauplan.
Bravo! m'y voici, je crois,

Sautez, fillettes,

À ma voix.
D'ici, j'entends à la fois

Musettes
Et hautbois.

Victor, (de l'autre côté.)
Ah! c'en est trop! je veux briser mes chainos:
J'y renonce, maudit metier!
Oui, mon travail redouble

encor mes peines.

Auguste.
Le mien me les fait oublier.
Je tiens mon air villageois :

Sautez, fillettes,

À ma voix.
D'ici, j'entends à la fois

Musettes
Et hantbois

Victor.
Quand nous vivons, la gloire fugitive

De nous ne s'approche jamais;
Après la mort seulement elle arrive..
Et nos lauriers sont des cyprès.

Auguste, (de l'autre côté.)
Je tiens mon air villageois ;
Sautez, fillettes,

À ma voix.
D'ici j'entends à la fois

Musettes

Et hautbois. Victor. Tu es bien heureux d'être aussi gai; moi, je n'y tiens plus, je renonce à la peinture, à toutes mes espérances.

Auguste. Toi, qui as du talent, toi, qui dois être un jour le soutien et la gloire de l'école française !

Victor. Eh! qui te dit que j'ai du talent? quelle occasion ai-je jamais eue de me faire connaître ? qui sait même si jamais elle se présentera ? J'aurais mieux fait de prendre un métier, de manier la lime, ou de pousser le rabot, que d'user ma jeunesse à des travaux sans nombre, à des études assidues ; et pourquoi ? pour mourir de misère et de faim à l'entrée de la carrière.

Auguste. Eh! tu te plains toujours ! est-ce que Gérard et Girodet n'ont pas été comme toi ? Est-ce que, dans tous les états, les commencements ne sont pas pénibles ? La gloire vaut bien la peine qu'on l'achète ; et si on la trouvait toute faite, personne n'en voudrait. Ce tableau que tu fais là, n'est-il pas un chef-d'æuvre ?

Victor, (à part.) Qui; s'il savait que ce matin, sans l'en prévenir, je l'ai vendu d'avance soixante francs à un brocanteur...

Auguste. Toi, enfin, tu travailles, tandis que nous autres, pauvres musiciens, nous ne pouvons même pas donner l'essor à nos idées musicales. En vain j'ai dans la tête les chants les plus heureux, les motifs les plus sublimes. Qu'est-ce que c'est que des airs sans paroles ? et où veux-tu que j'er. trouve ? Qui est-ce qui me confiera un poëme ? maintenant surtout que les auteurs ont tous voiture et logent au premier ; crois-tu qu'ils monteront à un sixième étage pour m'apporter leur manuscrit ? ils craindraient de tomber, rien que dans le trajet. Trop heureux encore quand je m'en retire sur la romance, le morceau détaché, ou la contredanse.

Victor. En effet, j'ai tort de me plaindre.

Auguste. Eh! oui, sans doute ; et si notre ami Scipion était là, il te le prouverait encore mieux que moi, lui qui est étudiant en médecine et philosophe. Comme il nous aime! comme il t'a soigné pendant ta dernière maladie ! avec deux amis tels que nous, qu'est-ce que tu peux désirer ?

Air de la Somnambule.
N'aimes-tu pas ce logement modeste !
Quatre cents francs ; et comme c'ext menul de !
Salon, boudoir, atelier... et le resto;

Et tout çà sous la même clé
Que la raison te persuade;
Tous trois nous sommes ea ces lieux
Plus heureux qu'Orests et Vilade ;

Pour s'aimer is s'écaier.c que deux Et cette jeune orpheline ! notre amie, notre sæur... dont la pzésence embellit encore notre petit ménage.

Victor. Camille! (A part.) Allons, du courage. (Haut.) C'est justement à ce sujet que je voudrais te parler, ainsi qu'à Scipion ; et puisqu'elle est sortie, causons-en sérieusement. Lorsque sa mere, madame Bernard, notre pauvre voisine, est morte, il y a cinq ans, nous avons pris avec nous sa petite fille, qui alors en avait dix.

Auguste. C'est la plus belle action que nous ayons faite de notre vie ; une pauvre enfant qui, pour toute famille, n'avait que des parents éloignés, des parents qui ne l'avaient jamais vue, et qui avaient repoussé sa mère; et d'ailleurs, où les chercher ? où les rencontrer ? Avant d'en trouver un seul, notre pauvre orpheline serait morte de besoin et de misère.

Victor. Sans doute, nous eûmes raison alors; mais main. tenant, songe donc, Auguste, que cette petite fille de dix ans en a quinze, et qu'elle demeure avec nous.

Auguste. Eh bien! sans doute... (Montrant la porte à gauche.) Là notre chambre, (montrant la porte à droite,) ici la sienne, sur un autre palier. Ne sommes-nous pas ses frères ? où est le mal ?

Victor. Il n'y en a aucun, je le sais; mais pour elle. même, pour sa réputation, nous ne pouvons pas rester ainsi, et il faut bien prendre un parti.

Auguste. Eh bien ! on le prendra. (A part.) S'il savai sombien je l'aime. (Haut.) Écoute, Victor, moi qui te parle, j'ai déjà pensé à un certain projet.

Victor. Et moi aussi ; un projet qui nous conviendrait à tous.
Auguste. Et quel est-il ?
Victor. Vois-tu, je voudrais...

Auguste, (écoutant près de la croisée, et lui faisant signe de la main.) Tais-toi donc ! mais tais-toi donc, que je puisse entendre. Oui, c'est cela même. Ah! quel plaisir ! jamais je n'en ai éprouvé un pareil.

Victor. Qu'as-tu donc ?
Auguste. Ma musique court les rues ; tu n'entends pas

? c'est ma dernière romance, qui est jouée par un orgue de Barbarie.

Victor. Il s'agit bien de cela.

Auguste. Écoute donc, c'est la première fois que je m'entends exécuter à grand orchestre... Ah! le bourreau! (Allant à la fenêtre.) Fa naturel... c'est un fa naturel. (Lui jetant de l'argent) Tiens voilà pour toi. J'aurais donné vingt francs pour qu'il y eût un fa naturel.

SCÈNE II. Victor, Camille, avec un panier sous le bras ; Auguste. Camille, (en entrant et courant à Auguste.) Eh bien ! eh bien ! qu'est-ce qu'il fait donc ? il va se jeter par la fenêtre.

Auguste. Ah! te voilà, Camille !

Camille. Bonjour, Auguste, bonjour, Victor; Scipion n'est pas encore rentré ? Ne vous impatientez pas, j'apporte là votre déjeuner; aïe, le bras.

Auguste. Aussi, le panier est trop lourd, tu te fatigues.

Camille. Oh, non! ce n'est pas cela, mais six étages à monter... là, je parie que le feu est éteint.

Victor. C'est cela, nous ne déjeunerons pas d'aujourd'hui.

Camille, (arrangeant le feu et versant le lait dans la casse. role, qu'elle place sur le réchaud.) Victor, ne vous fâchez pas, je vais me dépêcher; là, voilà mon lait qui chauffe; Àu: guste, ayez l'ail dessus, et prenez garde qu'il ne s'en aille. Auguste. Sois tranquille, je m'en charge.

Air de Lantara.
Du coin de l'œil je vais le suivre,
En finissant ce rondeau qu'on attend

(Bas & Camille.)
Par lui demain nous pourrons vivre,
Je l'ai vendu vingt-cinq francs..

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