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mes peines.. Oui, sans ce mariage, je suis perdu, déshonoré, obligé de fuir; à toi-même, je t'enlève le fruit de tes tra vaux !

Olivier. Qu'importe ! sois heureux.
Poligni. Je ne le puis; je dois six cent mille francs !
Olivier. Grand Dieu !

Poligni. Et je ne te parle pas de mes inquiétudes, de mes craintes, de mes tourments; voilà ce qui m'en coûte pour être agent de change.

Clivier. Où en était la nécessité ? toi qui avais une fortune honorable et indépendante, huit mille livres de rentes? qui te forçait à les compromettre?

Poligni. Qui m'y forçait ? L'ambition, la vanité, le désir des richesses, le désir de briller.

Olivier. Eh bien ! tu es encore maître de ton sort, il ne dépend que de toi; plus d'égards, de vains ménagements, il faut tout rompre.

Poligni. Rompre! Y penses-tu ? et dans quel moment ? Quand toute une famille est réunie pour signer ce contrat, quand il y a dans ce salon plus de deux cents personnes qui seraient témoins d'un pareil éclat! Et de quel droit désho-' norer une jeune fille qui n'a d'autres torts envers moi que de me sauver moi-même du déshonneur, de faire ma fortune, et à qui je ne peux pas même reprocher ses défauts, car je les connais, je les accepte ; c'est à moi au contraire à la protéger, à la défendre ; j'y suis engagé d'honneur, je suis lié par ses bienfaits. (A voix basse.) Car déjà j'ai reçu sa dot; elle est là, j'en ai disposé d'avance, je l'ai presque employée. Je sais comme toi que j'y puis renoncer encore, je sais même qu'en vendant tout ce que je possède, je retrouve ma liberté au prix de l'indigence; mais te l'avouerais-je enfin ? cette fortune dont j'ai déjà fait l'essai, cette fortune qu'on ne goûte pas impunément, est devenue pour moi le premier des biens. Plutôt mourir que de déchoir à tous les yeux ! Et je sacri. fierai à cette idée mon avenir, mon amour, madame de Bri. enne, et moi-même s'il le faut.

Olivier. O ciel! madame de Brienne ! iu l'aimerais en. core !

Poligni. Plus que jamais !
Olivier. Et cependant, tu lui as dit...

Poligni. Oui, parce que je tenais à son estime, parce que ie veux bien rougir à tes yeux, mais non pas aux siens ; et que, connaissant son âme noble et désintéressée, j'ai pensé qu'elle me pardonnerait mon inconstance plus aisément que ma fortune. Mais ce secret que je confie à toi seul, ne lo trahis jamais; tu me le promets, tu me le jures; je suis mé. prisable à ses yeux, si je ne suis infidèle.

Olivier. Ah! ne crains pas que je te trahisse; tu sais que moi-même...

Poligni. Oui, je me rends justice. Tu la mérites mieux que moi, tu es plus digne de tant de vertus. Qu'elle soit heureuse, qu'elle m'oublie, qu'elle t’aime ! c'est ce que je veux, c'est ce que je désire, et cependant... Adieu, adieu, plains-moi, et si je te suis cher, garde bien mon secret. (I. entre dans le cabinet à droite.)

SCÈNE IV.

Olivier, seul. Et ce matin, je me croyais malheureux ! Il l'est cent fois plus que moi. Il aime, il est aimé; elle peut faire son bonheur, et il renonce à elle parce qu'elle ne peut faire sa for. tune. Ah! il avait raison ; pour son honneur, gardons bier son secret!

SCÈNE V.

Olivier, Madame de Brienne.
Olivier. C'est vous, madame ? vous sortez du salon?

Madame de Brienne. Oui, j'avais promis d'y paraître, j'y suis descendue un instant. Il y avait un monde, un bruit; ils parlaient tous de ce contrat ; grâce au ciel, je n'ai rien entendu. (Avec inquiétude.), Il parait que c'est ce soir à onze heures ?

Olivier. Oui, madame.

Madame de Brienne. Tout entière à ses devoirs de maîtresse de maison, madame Dorbeval pouvait à peine approcher de moi ou me parler; perdue au milieu de la foule, je n'aper cevais ni ce que je désirais, ni ce que je craignais de rencon trer, car je ne voyais ni vous ni Poligni ; et, fatiguée de tout ce monde, je quittais le salon, je rentrais chez moi.

Olivier. Sans parler à Poligni?

Madame de Brienne, (avec insouciance.) Je ne l'ai pas vu, d'ailleurs, je n'avais rien à lui dire, j'y étais décidée.

Olivier. Vraiment !

Madame de Brienne. Depuis que vous m'avez quittée, j'ai réfléchi à ce que votre amitié, votre générosité m'avait confié, et j'ai trouvé indigne de moi d'en profiter. Oui, il ne m'est pas permis de compromettre une jeune personne, à la

quelle, après tout, on ne peut reprocher que de l'imprudence, de l'étourderie ; et nous avons toutes si bescin d'indulgence ! Et puis cela empêcherait-il qu'il n'eût été infidèle ? Il ne m'aime plus, il l'aime, il me l'a dit !

Olivier, (à part.) Grand Dieu !

Madame de Brienne. Et si je les séparais, ils s'aimeraient davantage. (Vivement.) Non, non, n'y pensons plus ! Je ne suis plus telle que vous m'avez vue ce matin, sans énergie, sans force, sans courage. Ma raison est revenue, et avec elle ma fierté et l'estime de moi-même. (Avec fermeté.) Je n'ai point mérité mon sort, je n'ai rien à me reprocher ; je perds celui que j'aime, mais je m'immole à son bonheur, mais je fais des veux pour lui, je le force à me plair dre, à m'estimer, à me regretter. (Mettant la main sur son cæur.) Je souffre encore, il est vrai; mais je suis sans remords, et il en aura peut-être !

Olivier. Combien je vous admire !

Madame de Brienne. Vous, restez à ce contrat; moi, je ne puis. Mais je vous verrai demain, n'est-il pas vrai? Vous avez voulu mon amitié, elle va vous imposer bien des obliga. tions, vous être bien à charge.

Olivier. Ah, madame!

Madame de Brienne. Non, je ne le pense pas. Je vous dirai ce que j'attends de vous : quelques visites, quelques dé. marches indispensables, car vous n'ignorez pas ce qui m'ar. rive aujourd'hui ; je n'ai pas eu le temps de vous le dire: je suis riche.

Olivier, (avec effroi.) O Ciel !

Madame de Brienne. Oui, je suis comprise dans ces in. demnités; je m'en doutais déjà, mais tout à l'heure, au salon, monsieur Dubreuil, un commis des finances, me l'a con. firmé hautement; et si vous saviez comme les compliments, les félicitations m'ont sur-le-champ accablée, et combien je me suis trouvé d'amis que je ne soupçonnais pas ! Je ne savais que répondre, je n'y étais plus; c'est un mauvais moment pour être heureuse.

Olivier, (troublé, et l'interrogeant en tremblant.) Mais cette fortune, je l'espère,... je veux dire, je le pense, n'est pas une fortune bien grande ?

Madame de Brienne, (négligemment.) Si vraiment; plus que je ne peux vous dire.

Olivier, (de même. Cependant ce n'est pas aussi considé. rable, par exemple, que la dot d'Hermance?

Madame de Brienne. Près du double.

Olivier. Grand Dieu !
Madame de Brienne. Qu'avez-vous donc ?

Olivier. Rien, rien, madame. (A part.) A près tout, ne lu ai-je pas juré de me taire, de garder son secret. Mais le puis-je à présent sans faire leur malheur à tous deux ? ah, je rougis d'avoir hésité, et c'est l'honneur lui-même qui m'or. donne de le trahir.

Madame de Brienne. Que dites-vous ?

Olivier. Que le sort ne m'avait souri un instant que pour mieux m'accabler, et pour renverser toutes mes espérances. Apprenez que maintenant rien ne s'oppose à votre bonheur, à votre union; vous pouvez épouser Poligni.

Madame de Brienne. Y pensez-vous ? quand il en aime une autre !

Olivier. Plût au ciel ! mais il n'a jamais aimé que vous ; il vous aime encore.

Madame de Brienne, (avec joie.) Il serait possible !

Olivier. Ah! vous pouvez m'en croire : c'est moi, moi seul au monde qui possède son secret; il vient de me le confier... pour mon malheur!

Madame de Brienne. Pourquoi alors ce mariage avec Hermance ?

Olivier. Ce mariage faisait son désespoir, mais il y était forcé. Cette charge qu'il vient d'acheter compromettait son avenir, et pour acquitter les six cent mille francs qu'il doit, il lui fallait une dot considérable, une femme riche; maintenant il trouve tout réuni dans celle qu'il aime.

Madame de Brienne, (à part, et lentement.) Que viens-je d'ertendre ? il m'aimait, il m'aime encore ! et il en épousait une autre! Il m'abandonne pour une dot, pour un mariage d'argent! (Avec un sentiment de mépris.) Ah! (Elle cache sa tête dans ses mains, et reste quelque temps absorbée dans ses réflexions ; elle se relève, et dit à Olivier.) Olivier, ce secret qu'il vous a confié, vous seul en avez connaissance ?

Olivier. Oui, madame, je le crois.

Madame de Brienne. Et vous avez tout sacrifié pour votre ami! pour moi... (A part.) Ah, quelle différence ! et que je rougis de moi-même! (Cherchant à reprendre sur elle.) Allons! (Elle regarde la pendule, et dit froidement.) Ce mariage est pour onze heures : il sera temps encore; je veux lui écrire.

Olivier. Ne voulez-vous pas le voir ?

Madame de Brienne. Non, dans ce moment sa présence me ferait mal. (Elle se met à la table, écrit quelques mots, s'arrête, et écrit encore.)

Olivrer. Adieu, vous que j'ai tant aimée, et que je perds à jamais ! j'ai eu la force de tout immoler à votre bonheur, mais je n'ai pas celle d'en être le témoin. Adieu pour toujours !

Madame de Brienne. Olivier, de grâce...
Olivier. Non, madame, je ne puis.

Madame de Brienne. J'ai pourtant un service à vous de. mander. Ah! vous restez; j'en étais sûre.

Olivier. Que me voulez-vous ?

Madame de Brienne. Cette lettre doit être remise à Poligni à l'instant; oui, à l'instant même, car il faut que sur.le. champ il puisse y répondre. Dieu ! le voici.

SCÈNE VI. Les Précédents ; Poligni, sortant du cabinet à droite. Poligni, (à madame de Brienne, qui veut s'éloigner.) Ah, inadame! ne me fuyez pas; que je puisse au moins vous voir... pour la dernière fois !

Madame de Brienne. Je le voulais,... je ne le puis... Mais cette lettre vous était destinée, je vous la laisse. (Elle lui donne la lettre.)

Poligni. Un'instant encore ; d'après ce que je viens d'en. tendre, j'y dois une réponse.

Madame de Brienne. Eh bien, monsieur, lisez.
Olivier. Ah! tout est fini

pour

moi. Poligni, (lisant.) “ Je sais que vous m'aimez encore; je sais les motifs qui vous forcent à épouser Hermance." (A Olivier.) Ah! tu m'as trahi !

Olivier. Oui, pour ton bonheur!

Poligni, (continuant.) “Ce mariage vous rendrait à jamais malheureux, et je dois l'empêcher, non pour moi, car l'amour ut éteint dans mon cœur, je vous le jure, et vous savez si l'on doit croire mes serments ; mais mon amitié, qui vous reste, s'effraye de votre avenir, et je sais un moyen de sauver votre réputation sans compromettre votre bonheur: je suis riche, j'ai huit cent mille francs, disposez-en. Olivier m'ai. mera bien sans cela, et vous pouvez les accepter sans rougir de la femme de votre ami.”

Olivier, (poussant un cri, et se jetant aux pieds de madame de Brienne.) Ah! que viens-je d'entendre !

Madame de Brienne. Olivier, levez-vous.

Poligni, (se cachant la tête dans ses mains.) Ah, malheu. reux !

Madame de Brienne, (à Poligni.) Eh bien ! vous ne ré. pondez pas ? Qui vous empêche d'accepter ?

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