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Adèle. Tu ne me donnes pas le temps.
Charles. Voilà nos bougies allumées.

Caroline. Je vais draper' ces rideaux; pendant ce temps, Adèle, arrange la garniture de cheminée.

Victor. Nous, rangeons le canapé et les fauteuils.
Charles. Voyons.

Victor, (à Charles.) Est-ce que ça se place comme cela ?
Es-tu gauche !
Charles. Ma foi ! tu peux les

arranger

toi-inême. Adèle. Tiens ! vois Caroline, ma garniture de cheminée.

Caroline. Hum! je ne t'en ferai pas compliment; tes vases sont mal placés, tes chandeliers ne doivent pas être si près. Tu ne serais pas encore bonne maîtresse de maison.

Adèle. Si je l'étais, je m'arrangerais de manière à ne pas avoir besoin de recourir à mes amis, afin de ranger mon salon!

Charles. Je commence à croire que vos domestiques n'ont pas eu tout-à-fait tort.

Adèle. Enfin tout est prêt, j'en suis charmée pour ceux que vous avez à recevoir plus que pour vous.

SCÈNE X. Les Précédens, Mélanie D’Auberville, les Frères Durand, Ils

restent debout ; l'un d'eux, Félix, est bossu. Mélanie. Bonjour, Caroline ! Mesdemoiselles et messieurs, je suis votre servante.

Victor, (aux frères Durand.) Asseyez-vous donc, vous autres; vous vous tenez là comme des cierges.

Félix. Ne prenez pas tant de peine.

Edouard. Nous pensions être un peu en retard, mais nous ne sommes pas les derniers.

Mélanie. Vous manque-t-il encore beaucoup de monde ? Ah! voici Adèle, je ne t'avais pas vue. (Elles s'embrassent.)

Charles, (à Félix.) C'est un baiser de Judas, car je sais qu'elle déteste ma s@ur.

Félix. Je ne peux pas la souffrir, cette demoiselle ; mais c'est la grande amie de Caroline, qui ne vaut guère mieux.

Victor. Il nous manque encore les demoiselles Blinval.

Mélanie. Ah! les trois Blinval, la savante, la bête et la rude.

· Draper, arranger les plis de
* Mal-adroit.

Caroline, (riant.) Ab! ah! ah! c'est plaisant.
Victor. Ma foi, elles sont bien nommées.

Félix. Si vous vous moquez ainsi des absens, ce n'est pag trop rassurant pour nous, et nous avons eu sans doute aussi notre paquet ?

Charles. Monsieur, vous pouvez garder vos réflexions dé. sobligeantes.

Mélanie. C'est que monsieur a quelque chose qui le reua susceptible.

Félix. Je ne m'en défends pas, j'ai quelque chose de tra. vers, comme vous avez l'esprit, chacun a ses défauts.

Adèle. Ah ça, sommes-nous ici pour pointiller ou entendre des choses désagréables?

Mélanie. Voici les demoise es Blinval; vous allez les voi entrer en rang d'ognons.'

Edouard. Qualle mauvaise langue !

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SCÈNE XI.

Les Précédens, les demoiselles Blinval.

Mélanie, (courant au-devant d'elles.) Ah! arrivez dono, mes bonnes amies, nous commencions à nous ennuyer après vous. (Elles s'embrassent.)

Charles. Quelle fausseté!
Félix. C'est une véritable comédienne.

Mademoiselle Blinval, (aînée.) Pardon, si nous nous som. mes fait attendre; notre oncle est arrivé comme nous sortions.

Adèle. Il n'y a pas de retard.
Victor. Décidons, maintenant, ce que nous allons faire.
Edouard. Si nous jouions au Colin-Maillard ?'
Caroline. Ah! grand Dieu ! au Colin-Maillard !

Mélanie, (à Caroline.) I faut être bien épicier pour pro poser un pareil jeu !

Adèle. Je connais une ronde nouvelle; si vous voulez, je vais vous la chanter. Tous. Ah! bravo! c'est cela, dansons une ronde.

Adèle chante, et les autres dansent. Mélanie. Ah! je suis essoufflée.

· Nous avons eu notre paquet, vous nous avez lancé votre trait.

Avoir l'esprit de travers, en anglais : to be wrong-headed • En rang d'ognons, l'une après l'autre. Ironique. • Jeu où l'un des joueurs a les yeux bandés, et poursuit les autreme

Mademoiselle Blinval, (ainée.) Cette ronde est fort amu sante, et mademoiselle nous l'a chantée comme un ange.

Caroline. Vous avez besoin de vous rafraîchir.
Victor. Je vais faire servir notre petite collation. (Il sort.)

Charles. Asseyons-nous, et décidons ce que nous ferons après.

Edouard. Que chacun propose son jeu.
Mélanie. Ne nous proposez plus de Colin-Maillard, surtout.

Adèle. On s'amuse au Colin-Maillard comme à tout autre jeu.

Victor, (rentrant, il porte un accordéon qu'il pose sur la console.) On va nous servir à l'instant; avançons la table.

Mélanie et Caroline, (parlant d'un éclat de rire.) Ah! ah ! ah!

Charles. Ces demoiselles manifestent une grande gaité. Si elles avaient la bonté de nous apprendre ce qui les fait tant rire, nous partagerions leur hilarité. (Elles rent plius fort.)

Adèle. Voyons, mes amies, dites-nous ce que c'est ?

Mélanie. Rien ; c'est quelque chose entre nous. Ah! ah! ah! (Elles rient plus fort.)

Mademoiselle Blinval. Quelqu'un de nous prête sans doute à rire à ces demoiselles, puisqu'elles refusent de nous mettre dans le secret de leur gaîté ?

Caroline. Vous êtes bien chatouilleuse... Ah! ah! ah!

Félix. Je parie que ma bosse est encore en jeu. Ces de. moiselles sont comme moi, elles ont toujours quelque chose en arrière.'

Charles. Bien appliqué !

Caroline. Vous êtes vraiment ridicule; ne peut-on pas rire quand on en a envie ? D'ailleurs, c'est plus fort que moi.' i Leurs éclats redoublent.)

Charles. Allons, ça finira peut-être.

Edouard. Eh bien ! moi, je vais vous dire le fin mot de cette grande joie ; j'étais derrière ces demoiselles, j'ai tout entendu.

Mélanie. Monsieur, c'est fort mal.
Edouard. Rien ne m'oblige à me taire.
Tous les autres. Qui, oui, oui, parlez.

Edouard. Mademoiselle Mélanie trouve que le nez de M. Charles ressemble de profil au dos de mon frère.

En arrière, qu'elles ne veulent pas dire Jeu de mota *Jo no puis m'en empêcher

Felix. Quand je vous ai dit que ma bosse en était ; mais eux fois de suite, cela devient trop bête, j'en suis fâche.

Charles. Que voulez-vous, puisque l'esprit de ces demoi. selles est assez au dépourvu pour n'avoir pas à s'exercer sur autre chose, je leur livre très volontiers mon nez.

Adèle, (se levant.) C'est indigne! je ne reste pas davan, tage dans une maison où l'on ne reçoit que des imperti. nences. Viens, mon frère; comme je connais tes talens, et surtout ta bonté, je suis plus sensible que toi à l'injure qu'on te fait.

Charles. Je ne suis pas le moins du monde offensé; mais si tu veux te retirer...

Félix. Ma foi, j'étais invité à venir ici pour me divertir, et non pour amuser les autres... Edouard et moi, nous allons vous suivre.

Adèle. Mes demoiselles Blinval, pardonnez-nous : nous nous verrons ailleurs. (Ils sortent.)

SCÈNE XII.

Mélanie, Caroline, Victor, les demoiselles Blinval.

Mélanie. Ils font bien de s'en aller, puisqu'ils entendent si mal la plaisanterie.

Victor. Ce sont des sots; je regrette Charles et sa s eur, mais je suis content d'être débarrassé des Durand.

Mademoiselle Blinval, (à Caroline.) Vous auriez dû vous excuser, et faire quelque chose pour les retenir.

Caroline. J'en aurais été bien fâchée: Adèle est une prude, et son frère un fat: pourquoi a-t-il un gros nez?

Victor. J'avais apporté ton accordéon; Charles en joue, il nous aurait fait danser; maintenant, personne...

Mademoiselle Blinval. Pardonnez, j'en joue, moi, si vous voulez me le confier.

Caroline, (s'en emparant.) Tu as eu tort, je ne veux pas qu'on touche à mon accordéon; on aurait qu'à l'abîmer.

Mademoiselle Blinval. Mais je vous ai dit que je savais m'en servir.

Caroline, (avec humeur.) Oh! vous croyez savoir tout, vous.

Mademoiselle Blinval. Je sais au moins cela de plus que vous.

Caroline, (entre ses dents.) Pédante!

Mademoiselle Blinval. Ce que j'ai encore de plus que vous, c'est de savoir vivre,

Caroline. Vous êtes une impertinente, mademoiselle, de me dire cela.

Mademoiselle Blinval. Je dis toujours ce que je crois vrai; et comme je pense encore que notre société ne vous convient pas, nous allons aussi, mes seurs et moi, vous saluer.

Victor. Ah ça! si tout le monde s'en va... Mesdemoi. selles !... (Elles sortent.)

SCÈNE XIII.

Les Précédens, excepté les demoiselles Blinval.
Caroline. Quel affront pour nous!
Victor. Tu te conduis si mal, aussi.

Mélanie. Bah! ce sont des sots et des bégueules,' Caroline n'a pas tort.

Caroline. Moi, qui me promettais tant de plaisir dans cette soirée.

SCÈNE XIV.

Les Précédens, M. Lebreton, Madame Duservant. Ils sont

déguisés sous les habits de Marguerite et de Baptiste. M. Lebreton, (portant des rafraichissemens sur un plateau.) Oh! la place est nette... c'est égal, il faut faire notre service.

Mélanie, (bâillant.) Ah ça, mes amis, nous ne sommes plus que trois, nous ne pourrions plus nous amuser; je vais vous dire bonsoir,

Victor. Comment! vous aussi, vous vous en allez ?
Caroline. Reste !

Mélanie. Je ne vous servirai à rien. Il y a un petit bal ce soir chez madame d'Oberval où je suis invitée, j'avais préféré venir avec vous.

Comme il est encore de bonne heure, et qu'ici nous nous ennuirions tous les trois, j'y vais : Adieu. (Elle sort.)

M. Lebreton, (il fait le tour de l'appartement, et s'adresse gravement aux chaises et aux fauteuils, comme à des personnes.) Mademoiselle, désirez-vous une glace ?- Monsieur, préférezYous un verre de punch?

Victor, (à M. Lebreton.) Vous êtes un drôle et un imperti. nent; c'est pour vous moquer de nous que vous faites cela ?

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Bégueule, femme dédaigneuse et impertinente.

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