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tre état eft compromis , fi votre Belle a forfait à ses ferments, si votre diner fut mauvais, ou votre digestion faborieufe ; ah ! laissez mon Barbier; ce n'est pas là l'inftamir , exanıinez l'état de vos dépenses , étudiez le Factum de votre Adverfaire , relisez ce traître billet surpris à Role, ou parcourez les chef-d'ælivres de Tissot sur la tempérance, & faites des réflexions politiques, économiques, diététiques , philosophiques ou morales.

Ou fi votre étát. ef tel qu'il yous faille absolument l'oublier ; enfoncez-vous dans une Bergere, ouvrez le Journal établi dans Bouillon avec Encyclopédie, Approbation & Privilege , & dorniez vite un heure ou deux. OIIII!

Quel charme auroit une production légere au milieu des plus noires vapeurs? Et que vous importe en effet si Figaro le Barbier s'est bien moqué de Bartholo lę Médecin, en aidant un Rival à lui fouffler sa Maitresse ? On rit peu de la gaieté d'autrui , quand on a de l'humeur pour son propre compte.

Que vous fait encore fi.ce Barbier Espagnol en arrivant dans Paris effuya quelques traverses , & fi la prohibition de ses exercices a donné trop d'importance aux rêveries de mon bonnet ? On ne s'intéresse gueres aux affaires des autres, que lorsqu'on est sans inquiétude sựr les fiennes. 6-Mais enfin tout va-t-il bien pour vous ? Avez-vous 2 souhait double estomac , bon Cuisinier, Maîtresse honnête, & repos imperturbable? Ah! parlons, parlons: Donnez audience à mon Barbier. ;

Je sens trop, Monsieur , que ce n'est plus le temps, ou, tenant mon manuscrit en réserve , & semblable à la Coquette qui refuse souvent ce qu'elle brûle toujours d'accorder , j'en faisois quelque avare lecture à des Gens préférés, qui croyoient devoir payer ma complaisance par un éloge pompeux de mon Ouvrage.

O jours heụreux ! Le lieu, le temps, l'auditoire à ma dévotion, & la magie d'une lecture adroite assurant mon succès , je glissois sur le morceau foible en appuyant les bons endroits : puis recueillant les suffrages du coin de l'æil , avec une orgueilleuse modestie, je jouissois d'un triomphe d'autant plus doux, que le jeu d'un frippon

d'Adeur ne m'en déroboit pas les trois quarts pour

son compte.

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Que reste-t-il, hélas ! de toute cette gibeciere? A l'inftant qu'il faudroit des miracles pour vous fubjuguer ; quand la verge de Moïse y suffiroit à peine, je n'ai plus même la ressource du bâton de Jacob; plus d'escamotage, de tricherie , de coquetterie , d'inflexions de voix, d'illusion théatrale , rien. C'est ma vertu toute nue que vous allez juger.

Ne trouvez donc pas étrange, Monsieur, si, mesuranț mon style à ma situation, je ne fais pas comme ces Ecrivains qui se donnent le ton de vous appeller négligemment , Lecteur , ami Lecteur, cher Lecteur, benin ou Benoist Lecteur, ou de telle autre dénomination cavaliere , je dirois même indécente, par laquelle ces imprudents essayent de se mettre au pair avec leur Juge, & qui ne fait bien souvent que leur en attirer l'animadverfion. J'ai toujours vu que les airs ne féduisoient personne, & que le ton modeste d'un Auteur pouvoit seul inspirer un peu d'indulgence à son fier Lecteur.

Eh ! quel Ecrivain en eut jamais plus besoin que moi! Je voudrois le cacher en vain : j'eus la foiblesse autrefois, Monsieur, de vous présenter, en différents temps, deux tristes Drames; productions monstrueuses , comme on fait ! car entre la Tragédie & la Comédie, on n'ignore plus qu'il n'existe rien ; c'est un point déçi

dé, le Maitre l'a dit, l'Ecole en retentit , & pour moi j'en suis tellement convaincu, que, si je voulois aujourd'hui mettre au Théatre une mere éplorée, une épouse trahie , une sæur éperdue , un fils deshérité ; pour les présenter décemment au Public , je commencerois par leur supposer un beau Royaume où ils auroient régné de leur mieux, vers l'un des Archipels, ou dans tel autre coin du nionde : Certain après cela, que l'invraisemblance du Roman, l'énormité des faits , l'enflure des caracteres , le gigantesque des idées, & la bouffiffure du langage, loin de m'être imputés à reproche, assureroient encore mon succès.

Présenter des hommes d'une condition moyenne accablés & dans le malheur ! Fi donc ! On ne doit jamais les montrer que baffoués. Les Citoyens ridicules, & les Rris malheureux; voilà tout le Théatre existant & poffible; & je me le tiens pour dit ; c'est fait ; je ne veux plus quereller avec personne.

J'ai donc eu la foiblesse autrefois, Monsieur , de faire des Drames qui n'étoient pas du- bon genre; & je m'en repens beaucoup

Pressé depuis par les événements , j'ai hazardé de malheureux Mémoires , que mes ennemis n'ont pas trouvé du bon style ; & j'en ai le remords cruel.

Aujourd'hui je fais glisser fous vos yeux une Comédie fort gaie , que certains Maîtres de goût n'estiment pas du bon ton ; & je ne m'en console point.

Peut-être un jour oserai-je affliger votre oreille d'un Opéra , dont les jeunes gens d'autrefois diront que la musique n'est

pas du bon françois ; & j'en suis tout honteux d'avance.

Ainfi de fautes en pardons, & d'erreurs en excufes, je passeraj ma vie à mériter votre indulgence, par la

.

banne-foi naïve avec laquelle je reconnoîtrai les unes en vous présentant les autres.

Quant au Barbier de Séville ; ce n'est pas pour corrompre votre jugement que je prends ici le ton respectueux : mais on m'a fort affuré que, lorsqu’un Auteur étoit forti, quoiqu'échiné, vainqueur au Théatre, il ne lui manquoit plus que d'être agréé par vous, Monsieur , & lacéré dans quelques journaux, pour avoir obtenu tous les lauriers littéraires. Ma gloire est donc certaine , si vous daignez m'accorder le laurier de votre agrément; persuadé que plusieurs de Messieurs les Journalistes ne me refuseront pas celui de leur dénigrement.

Déja l'un d'eux, établi dans Bouillon avec Approbation & Privilege , m'a fait l'honneur encyclopédique d'assurer à ses Abonnés que ma Piece étoit sans plan, sans unité, sans caracteres, vuide d'intrigue & dénuée de comique.

Un autre plus naïf encore , à la vérité sans Approbation , sans Privilege , & même sans Encyclopédie après un candide exposé de mon Drame, ajoute au laurier de fa critique , cet éloge flatteur de ma perfonne. » La réputation du sieur de Beaumarchais est » bien tombée; & les honnêtes gens font enfin convain»cus que lorsqu'on lui aura arraché les plumes du paon, » il ne restera plus qu'un vilain corbeau noir , avec son »effronterie & fa voracité.

Puisqu'en effet j'ai eu l'effronterie de faire la Comédie du Barbier de Séville ; pour remplir l'horoscope entier, je pousserai la voracité jusqu'à vous prier humblement , Monsieur , de me juger vous-méme, & sans égard aux Critiques passés , présents & futurs ; car vou savez que, par état, les Gens de Feuilles sont souvent ennemis des Gens de Lettres ; j'aurai même la voracité de vous prévenir qu'étant saili de mon affaire, il faut que vous foyez mon Juge absolument, soit que vous le vculiez ou non ; car vous êtes mon Lecteur.

Et vous sentez bien, Monsieur , que si, pour éviter ce tracas , ou me prouver que je raisonne mal , vous refusiez constamment de me lire; vous feriez vous-même une pétition de principes au-dessous de vos lumieres : n'étant pas mon Lecteur , vous ne seriez pas celui à qui s'adresse ma requête.

Que si, , par dépit de la dépendance où je parois vous mettre, vous vous avisiez de jetter le Livre en cet inftant de votre lecture ; c'eft , Monsieur , comme fi, au milieu de cout autre jugement, vous étież enlevé du Tribunal par la mort ou tel accident qui vous rayât du nombre des Magistrats. Vous ne pouvez éviter de me juger qu'en devenant nul, négatif, anéanti; qu'en cefsant d'exister en qualité de mon Lecteur.

Eh! quel tort vous fais-je en vous élevant au-dessus de moi à Après le bonheur de commander aux hommes, le plus grand honneur, Monsieur , n'est-il pas de les juger.

Voilà donc qui est arrangé. Je ne reconnois plus d'autre Jugę que vous; sans excepter Messieurs les Spectateurs , qui, ne jugeant qu'en premier rellort, voient souvent leur sentence infirmée à votre Tribunal,

L'affaire avoit beaucoup 'été plaidée devant eux au Théatre , & ces Messieurs ayant beaucoup ri, j'ai pu penser que j'avois gagné ma Cause à l'Audience. Point du tout ; le Journaliste , établi dans Bouillon , prétend que c'est de moi qu'on a ri. Mais ce n'est là , Monsieur, comme on dit en style de Palais, qu’une mauvaise chicane de Procureur : mon but ayant été d'amuser les Spectateurs; qu'ils aient ri de ma Piece ou de moi ; s'ils ont ri de bon cœur, le but est également rempli : ce que

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